Son plan de vol indiquait qu'il devait repartir plein ouest pour rentrer en Californie, mais il s'envola plein est, et expliqua plus tard que c'était une erreur de navigation due au mauvais temps qui l'avait empêché de se rendre compte qu'il volait au dessus de l'Océan au lieu de survoler le continent. Personne ne l'a jamais vraiment cru, mais son surnom est passé dans le langage commun pour désigner (ou se moquer d')une personne qui a la réputation de choisir un peu trop systématiquement le mauvais chemin. (C'est ainsi que même Murray Rothbard s'est à plusieur reprises retrouvé affublé du surnom « Wrong Way Rothbard » - en référence à certaines de ses prises de position politiques en contradiction avec ses idées libertariennes. N.d.t.).

Le "factoïd" keynésien

S'il y a quelqu'un qui, aujourd'hui, mériterait ce sobriquet, en compagnie de tous ses collègues keynésiens, c'est Paul Krugman, le professeur de Princeton, Prix Nobel d'économie, et chroniqueur éditorialiste hyperproductif du New York Times. Sa thèse est que la seule voie pour remettre l'économie mondiale sur le bon chemin est que nos Etats hyper-endettés procèdent à une relance via l'accroissement des dépenses publiques. Mais il n'y a qu'un tout petit problème : cette recette de Krugman et de ses collègues keynésiens n'est pas autre chose qu'un remède de charlatan. Si le succès de l'abondante littérature krugmanienne prouve au moins quelque chose, c'est la justesse de cette remarque de Peter Drucker qui, lors d'une déjeuner en 1988, m'expliquait que

« la vertu d'un bon vendeur est avant tout d'enfoncer constamment le clou, de répéter ad infinitum la même chose, en y ajoutant tout juste à chaque fois un tout petit plus marginal ».

A chaque fois qu'un Prix Nobel s'exprime, ses déclarations pèsent lourd, même s'il s'agit d'affirmations qui ne sont rien moins que des "factoîds" – c'est à dire des erreurs patentes et avérées mais si souvent répétées et si largement diffusées qu'elles finissent par être admises pour vraies et évidentes aux yeux du plus grand nombre. Rappelons-nous cette autre anecdote, celle de ce fameux Dr Fox invité à donner une conférence à la Medical School de l'University of Southern California et qui illustre comment l'avis de soi disant experts peut influencer et convaincre une foule, même de gens très sérieux. L'annonce de cette conférence présentait le Dr. Myron Fox comme un « poids lourd » de sa discipline, et il fut largement applaudi et même ovationné par le public qui était venu l'écouter. Ce que personne ne savait est que ce Dr. Fox n'était en réalité qu'un comédien professionnel que l'on avait doté d'un curriculum vitae faux mais impressionnant, et qui avait été entraîné pour prononcer une conférence complètement bidon, remplie d'affirmations contradictoires, de raisonnements illogiques et de double-sens. La preuve par l'absurde que quand on fait jouer les gros calibres, tout le monde les écoute.

Ce factoîd keynésien est de nouveau en pleine ascension dans la sphère du monde politique. La France, par exemple, vient de se débarrasser d'un Nicolas Sarkozy totalement incohérent sur le plan économique, au profit de François Hollande qui est le premier socialiste français à résider au Palais de l'Elysée depuis que François Mitterrand l'a quitté il y a dix sept ans. C'est sans surprise que l'on vient de voir le nouveau Président Hollande reprendre fièrement et agiter bien haut la bannière de la relance keynésienne. Mais ce n'est pas tout.

La Grèce vient d'annoncer que, vu l'incapacité de ses dirigeants politiques à former un nouveau gouvernement à la suite des élections du 6 mai dernier, les électeurs seraient de nouveau convoqués pour élire le Parlement le 17 juin prochain. Le grain de sable qui a tout bloqué est venu du succès électoral remporté par la Coalition de la Gauche radicale (SYRIZA) menée par Alexis Tsipras. Que veut SYRIZA ? L'un des principaux conseillers de M. Tsipras, le Professeur Euclid Tsakalotos, ne pouvait être plus clair lorsqu'il a réclamé le rejet des récentes mesures d'austérité, proclamant par là même son attachement à l'illusion imaginaire des solutions budgétaires de type keynésiennes. Pour que l'Etat puisse accroître ses dépenses et les financer, a-t-il expliqué,

«nous avons besoin d'une banque centrale qui imprime de la monnaie, nous avons besoin d'euro-bonds, ainsi que d'un système qui assure un transfert permanent d'argent des pays riches vers les pays pauvres de l'Europe».

Il semble que « Wrong Way Krugman» a trouvé son homme en la personne du Professeur Tsakalotos. Tous deux ont clairement besoin d'un bon cours de recyclage sur l'efficacité économique des politiques de relance budgétaires.

Le preuve par les faits

Revenons sur les faits et ce que disent les chiffres sur l'efficacité de l'élixir budgétaire keynésien. Dans un article du Wall Street Journal publié en 1999, Milton Friedman s'était penché sur le problème. Voici ce qu'il écrivait (8 janvier 1999) :

« La thèse keynésienne est que les politiques de déficit budgétaire permettent de relancer la conjoncture quelque soit leur mode de financement, que ce soit par l'endettement ou par la création monétaire. La thèse des monétaristes est qu'une relance conjoncturelle financée par la création monétaire est efficace que cet argent soit dépensé par l'Etat ou par le secteur privé. En revanche les effets de relance sont indéterminés et incertains lorsque le financement de la dépense publique se fait par la dette, tout dépendant de la manière dont la dépense publique suscite un effet d'éviction au dépens de la dépense privée. Ces effets peuvent être positifs ou négatifs selon les circonstances. »

Il n'est pas facile de trouver des preuves empiriques qui permettent vérifier qui a raison ou qui a tort parce que, dans la vie réelle, on fait le plus souvent simultanément appel à des modes d'action tant par la relance budgétaire que par la relance monétaire. La seule façon de s'en sortir est de trouver des périodes au cours desquelles le réglage de ces deux modes d'action conjoncturelle est conçu pour entraîner des effets de sens opposés.

A titre de test pour vérifier si les faits collent mieux avec l'une ou l'autre des deux thèses, le professeur Friedman se réfère à deux épisodes de l'histoire économique récente répondant à cette condition.

Le premier se rapporte à l'expérience du Japon au début des années 1990. Afin de relancer la machine économique japonaise, les autorités ont alors mené une politique budgétaire « expansionniste ». Mais la politique monétaire a conservé son orientation « restrictive », et l'économie n'est jamais repartie.

Le second exemple invoqué par Milton Friedman concerne la politique américaine des années 1990. Quand le Président Clinton est arrivé à la Maison Blanche, le déficit budgétaire structurel représentait 5,3 % du PNB potentiel. Au cours des huit années qui ont suivi, Clinton a fait la chasse aux déficits ; politique qui s'est révélée très efficace puisque, à son départ, en 2000, le déficit avait fait place à un excédent budgétaire structurel de l'ordre de 1,5 %. Très curieusement, j'observe que pour les deux années pendant lesquelles le Professeur Lawrence Summers – un keynésien convaincu – occupa le poste de Secrétaire au Trésor du gouvernement Clinton (1999/2000), les Etats-Unis ont enregistré un excédent budgétaire égal respectivement à 0,9 % et 1,5 % du PNB. Au cours de ces deux années, les autorités américaines ont choisi un réglage qui consistait à appuyer sur le frein budgétaire, tout en menant une politique monétaire laxiste. Ce furent des années de reprise et d'expansion économique .Ce qui, notons-le, n'a pas empêché le professeur Summers de renouer, depuis depuis cette période particulièrement excitante des années 1999-2000, avec ses vieilles habitudes charlatanesques.

Le Professeur Friedman termine son article du Wall Street Journal par la remarque suivante :

« Il y a quelques années, j'ai recherché tous les épisodes au cours desquels politique monétaire et politique budgétaire exerçaient des effets de sens opposés. Le résultat de cette recherche montre que, pour toutes ces périodes, comme pour les deux exemples précédents, les effets de la politique monétaire ont toujours pris le pas sur ceux liés à la politique budgétaire ».

Une autre façon de faire la démonstration est de comparer l'évolution du déficit potentiel de production (« output gap », c'est à dire la différence entre la production réalisée et ce qu'aurait été potentiellement le PNB si la croissance avait continué à son rythme moyen de long terme) avec celle des comptes budgétaires du gouvernement fédéral. Dans le tableau ci-dessous, la première colonne présente les chiffres du déficit (ou excédent) potentiel de production. Lorsque la différence est positive, cela veut dire que l'économie progresse à un rythme supérieur à son potentiel de long terme ; et l'inverse, lorsque le chiffre est négatif : la croissance est inférieure au rythme normal de croissance de long terme. La seconde colonne présente l'état structurel des comptes publics. Quand le chiffre est négatif cela veut dire que les comptes sont en déficit. L'inverse (excédent) lorsque le chiffre est positif. Les colonnes 3 et 4 montrent comment ces chiffres ont évolué chaque année. Une progression positive de l'output gap implique que ce fut une année d'expansion économique. L'inverse lorsque le chiffre est négatif : une économie récessive. Quand aux comptes budgétaires, un chiffre négatif est le signe d'une politique budgétaire « expansionniste » (relance), et un chiffre positif le signe d'un évolution budgétaire de nature « récessive ».

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Si les keynésiens avaient raison, nous devrions observer une relation inverse entre les chiffres qui figurent dans la colonne 3 et ceux qui apparaissent dans la colonne 4. Or ce n'est pas ce qui se voit sur le tableau. Pour la période 2001 à 2016 – les derniers chiffres étant ceux qui proviennent des projections publiées par le Fonds monétaire international – les chiffres font apparaître que l'économie américaine ne se comporte pas du tout de la manière dont le Professeur Krugman et ses coaccolytes keynésiens ne cessent de nous affirmer péremptoirement qu'elle devrait se comporter. Ce tableau révèle en fait que le nombre d'années pour lesquelles l'économie US a répondu aux signaux envoyés par la politique budgétaire d'une manière inverse à celle décrite par le dogme keynésien , a été le double du nombre d'années où la réponse des aggrégats macroéconomiques a été conforme aux anticipations des keynésiens.

Ce tableau fait apparaître que, pour toute cette période, c'est bien l'austérité qui est plutôt la règle. Mais, d'une manière générale, pas une « austérité keynésienne » commandée par l'évolution de la politique budgétaire, et qui serait le résultat de véritables coupes dans les dépenses publiques, comme les keynésiens le supposent (par exemple lorsque l'Etat dépense un milliard une année, et seulement 900 millions l'année suivante). Ce qui nous ramène au rôle de la monnaie et à la politique monétaire.

La responsabilité de Bâle III

Comme Milton Friedman nous l'a enseigné, la monnaie n'est jamais neutre. Quand on parle de monnaie, il y a deux graphiques à regarder. Le premier donne l'état des bilans des banques centrales. Ils ont littéralement explosé depuis la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. Si l'on se concentre sur ces bilans et l'extraordinaire croissance de la base monétaire qui en est résulté, il serait logique d'en conclure – comme beaucoup le font – que nous sommes aujourd'hui confrontés à une avalanche de monnaie et de liquidités annonciatrice d'un retour prochain de l'hyperinflation. Mais cette conclusion est fausse.

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Le second graphique, qui présente l'évolution de l'aggrégat M3 (une mesure dérivée de la base monétaire), montre que ce qui caractérise la situation actuelle est paradoxalement une croissance très ralentie de la masse monétaire. Au Royaume-Uni, M3 est même négatif. Rien d'étonnant à ce que l'économie anglaise s'enlise dans une double récession. Cela n'a rien à voir avec la soi disante austérité budgétaire que le gouvernement Cameron imposerait au pays, mais est simplement la conséquence de sa double politique monétaire et financière, notamment vis à vis des banques ; ce qui échappe à la sagacité de la plupart de nos économistes pour la bonne et simple raison qu'il raisonnent le plus souvent sur la base de modèles où le secteur bancaire n'apparaît même pas.

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Dans la foulée de la crise financière qui nous a frappé de plein fouet, nos intellos de service ont sélectionné toute une série de mesures supposées renforcer les banques pour les mettre à l'abri du retour de tels événements, mais qui jouent en réalité à contre-sens. L'un de ceux qui a mené la charge est l'ancien Premier ministre Gordon Brown. Dans l'introduction de son livre « Beyond the Crash » il fait l'apologie du jour où il souligna publiquement, et avec frénésie, que le devoir des banques était de se recapitaliser « sans attendre ». Monsieur Brown a été suivi par de nombreux émules, parmi lesquels son successeur David Cameron lui-même, ainsi que les dirigeants de banques centrales qui ont entériné « Bâle III » avec ses diverses dispositions visant au relèvement des ratios de couverture des actifs des banques par leurs fonds propres.

En réaction à Bâle III les banques ont réduit leurs portefeuilles de crédits et considérablement augmenté leurs encaisses monétaires ainsi que leurs avoirs de titres publics (deux catégories d'actifs « sans risque » non soumises aux nouvelles normes de capitalisation imposées par Bâle III). Cela explique pourquoi l'explosion de la base monétaire ne se retrouve pas dans les mesures de la masse monétaire au sens large et pourquoi nous ne sommes pas encore définitivement sortis du marasme économique dans lequel nous ont gentiment précipité nos amis des banques centrales.

Nous sommes actuellement en plein pétrin ; une situation qui n'a rien à voir avec une quelconque austérité budgétaire qui nous serait imposée. En réalité la véritable origine des dysfonctionnements économiques que nous subissons se trouve dans le surplus de réglementations que nos Etats ont décidé d'imposer aux banques et dont le résultat a été de semer le bordel au cœur du système bancaire. « Wrong Way Krugman » et ses accolytes devraient définitivement renoncer à leur factoîd budgétaire et concentrer leur attention sur la seule chose qui compte véritablement, à savoir la monnaie. Et pour commencer ils feraient bien de suivre attentivement ce qui se passe actuellement en Grèce avec une contraction monétaire qui, l'an dernier, a atteint les -17 % (au niveau de M3). Trait.jpg

Steve Hanke est professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et Senior Fellow au Cato Institute de Washington. La version originale de cet article a été publiée dans le Journal GlobeAsia daté juin 2012 sous le titre : "Wrong Way Krugman flies again, and again. Traduction par Henri Lepage".