Les critiques du Trésor ont ensuite été reprises par l'un des dirigeants du Fonds Monétaire International, le directeur général adjoint David Lipton, lors d'un exposé présenté à Berlin - un exposé si incendiaire que, sur son site public, le FMI a finalement préféré publier le « projet » du texte plutôt que la transcription finale des propos réellement tenus. Puis cela a tourné à l'attaque en règle à partir du moment où Paul Krugman s'en est violemment pris aux allemands dans l'une de ses colonnes éditoriales publiées par le New York Times.

Les charges levées contre l'Allemagne s'expriment généralement à travers l'usage de termes fumeux et imprécis se référant par exemple à des « déséquilibres » ou à des « tendances déflationnistes » dont le pays serait responsable. Mais qu'en est-il exactement ?

La première de toutes les complaintes est que l'Alllemagne exporterait trop, et que sa consommation interne serait trop faible. Autrement dit, on lui reproche d'exporter plus qu'elle ne consomme. Ceux qui s'en plaignent expliquent que cette tendance allemande à « sur exporter » freinerait le rythme de la reprise pour les autres pays qui, comme les Etats-Unis, subissent encore les conséquences de la crise financière.

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S'il est vrai que les statistiques internationales du commerce ont leur importance, il n'en reste pas moins que l'essentiel de la colère dirigée contre les allemands se réduit en fait à une seule charge : l'austérité. Le rythme relativement soutenu de la reprise allemande leur importe peu. Ce qui gêne, voire déplait aux grands de l'establishment économique international c'est le conservatisme fiscal et budgétaire viscéral du pays. Si seulement ses dirigeants acceptaient d'augmenter considérablement le volume des dépenses publiques, les allemands dépenseraient davantage, et tout irait alors pour le mieux en Europe, mais aussi dans le monde entier – telle est leur manière de penser.

Oui, la foule des anti-austérité a ainsi trouvé un moyen commode pour obtenir la peau de l'austérité et en même temps transformer en bouc-émissaire l'un des rares pays à avoir réussi sa sortie de crise. J'ajouterai que ce n'est sans doute pas un hasard si cette manière de voir les choses colle également plutôt bien avec le programme pro-dépensier du parti social-démocrate, avec lequel Angela Merkel est actuellement en train de négocier la formation d'une grande coalition gouvernementale.

A les écouter, seule une forte relance budgétaire serait en mesure de sortir du trou les économies victimes de la crise. Cet argument uni-dimentionnel se situe dans la plus fidèle tradition keynésienne. Pour relancer les affaires, une seule solution : accroître le déficit budgétaire (ou tout au moins réduire les excédents, s'il y en a).

Malheureusement, cette affirmation n'est rien moins qu'une factoïde de la plus pure espèce – c'est à dire, comme le définit le dictionnaire ,« une information, ou une rumeur, qui n'est rien moin qu'incertaine, dont la véracité n'a jamais été prouvée, mais qui est si souvent répétée et répétée à satiété qu'elle finit par être acceptée comme définitivement vraie ». Eh bien c'est ce que font les Keynésiens avec leur théorie de la dépense publique, malgré l'accumulation de preuves contraires Qu'importe que les efforts de relance budgétaire menés par les Etats-Unis ou les pays de la périphérie européenne aient donné des résultats aussi décevants ; qu'importe que l'Allemagne connaisse une reprise relativement robuste, en dépit d'une politique budgétaire on ne peut plus « austère »... Nul doute, se disent les Keynésiens, que s'ils l'affirment et le répètent à n'en plus finir, c'est sùrement vrai.

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N'ayant pas réussi à obtenir au niveau national toutes les preuves qui permettraient de démontrer la véracité de leur factoîde budgétaire, l'establishment se tourne maintenant vers l'économie internationale pour expliquer l'échec des politiques keynésiennes standard, et concentre tous ses regards sur le nouveau bouc-émissaire allemand. Plutôt que de nous perdre dans les ramifications d'une pensée aussi tortueuse, il vaut mieux se concentrer sur ce qui importe réellement – à savoir la monnaie. Car c'est en regardant ce qui se passe du côté de la croissance monétaire européenne, et plus spécifiquement du côté de la création de monnaie par le secteur bancaire privé, qu'il apparaît clairement à quel point faire des allemands les boucs-émissaires de tout ce qui nous arrive ne peut nous mener que sur de fausses pistes.

Pour cela, il nous faut d'abord revenir à ce qu'il y a de meilleur dans Keynes. C'est à dire aux deux volumes de son livre A Treatise on Money, publié en 1930, et dont Milton Friedman lui-même, dans un article de 1997, a écrit qu'il s'agissait d'un ouvrage qui conservait encore aujourd'hui toute sa valeur. Je suis d'accord avec lui. C'est notamment le cas lorsque Keynes introduit la distinction entre deux sortes de monnaie : la monnaie d'état et la monnaie de banque. La « monnaie d'état » correspond à ce que l'on appelle la monnaie de base (ou base monétaire) produite par la banque centrale. Le terme "monnaie de banque" s'applique, lui, à la monnaie créée par le circuit des banques commerciales à partir du mécanisme de multiplication des dépôts.

Keynes consacre de nombreuses pages à la monnaie de banque. Cela n'a rien de surprenant dans la mesure où, dans les années trente, comme il le fait clairement apparaître, le volume de monnaie d'origine bancaire dépassait déjà largement le volume de monnaie d'origine spécifiquement publique. C'est encore plus vrai aujourd'hui. La monnaie créée par les banques représente désormais rien moins que 91% du total de la masse monétaire (M3) en circulation dans la Zone euro, alors que la monnaie « banque centrale » n'en fait que 9%.

Il suffit de regarder attentivement comment la masse monétaire "au sens large" a évolué depuis le déclenchement de la crise pour comprendre pourquoi l'économie de la Zone euro a continué à évoluer sur le fil du rasoir, toujours au bord de la récession, depuis ce jour de septembre 2008 où Lehman Brothers a fait faillite. De 2002 jusqu'à Lehman, la croissance monétaire a été de 8,7 % par an. Depuis lors, elle est tombée en moyenne à 1, 07% .

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A priori, cela paraît plutôt étrange. Au cours de toute cette période, la Banque centrale européenne n'a -t-elle pas considérablement accru son offre de monnaie ?C'est vrai. Mais la monnaie banque centrale, comme nous venons de le rappeler, ne représente qu'une toute petite partie de l'offre globale de monnaie.

L'éléphant dans le système, c'est la monnaie de banque. Or, en Europe, les banques, elles, n'ont pas créé beaucoup de monnaie. Cela apparaît clairement lorsque l'on regarde les crédits à l'économie, qui constituent la principale contrepartie de cette création monétaire. Le graphique qui figure ci-dessus montre que le volume des crédits au secteur privé, dans la Zone euro, reste encore aujourd'hui inférieur au chiffre atteint lors de la chute de Lehman Brothers, en septembre 2008.

Soumise à une très intense pression des autorités de régulation, les banques européennes se sont engagées dans une gigantesque politique de réduction de leurs bilans (deleveraging). En Europe, le crédit bancaire est l'élément vital dont dépend la vie des affaires, et la mise en place des nouvelles réglementations bancaires instituées par Bâle III a eu pour effet paradoxal de le rendre plus rare et plus cher. Malheureusement, il y a peu d'espoir que la situation s'améliore. Au cours de l'année qui vient, il est prévu que, dans le cadre de ses procédures de stress tests  la BCE passe au crible la situation bilantielle de plus de 120 banques européennes. Il faut donc s'attendre à ce que les contraintes exercées sur les banques pour qu'elles réduisent encore davantage leurs bilans s'intensifient, avec pour conséquence un resserrement suplémentaire du crédit et un frein toujours renforcé à la création de monnaie bancaire en Europe.

Le risque est que, se greffant sur un climat économique déjà très anémique, ce nouvel accès d'austérité monétaire ne fasse de nouveau basculer l'Europe dans la récession. Les partisans du déficit public peuvent montrer l'Allemagne du doigt et ressasser sans fin leur factoîde budgétaire. Cela ne changera rien à la dure réalité des faits économique. L'Europe de la monnaie a le blues. Le véritable coupable n'est pas l'austérité budgétaire, mais l'austérité monétaire.

Steve Hanke, traduction Henri Lepage Trait.jpg Steve Hanke est professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et Senior Fellow au Cato Institute de Washington. La version originale de cet article a été publiée dans le Journal GlobeAsia daté décembre 2013 sous le titre "Europe's Bank Money Blues".