S'agissant de la Chine, les trois leaders républicains candidats à la succession du Président Obama (Mitt Romney, Rick Santorium, et New Gingrich) n'ont pas hésité à plonger les pieds joints dans les eaux troubles de la complainte protectionniste, avec son obsession de la guerre commerciale et monétaire. Seul Ron Paul s'en est plutôt bien tiré en restant fidèle aux principes du libre-échange. Quant au Président Obama, bien sûr, il surnage au beau milieu de ce tournoi.

Pour parer à la menace de ses concurrents républicains, le Président fait plus que de simplement parler. Campé bien droit devant les caméras installées dans la roseraie de la Maison Blanche, il a récemment annoncé que les Etats-Unis étaient en train de déposer à l'Organisation mondiale du commerce une requête formelle « pour consultations » avec la Chine. L'objet de cette plainte concerne le rôle de la Chine sur le marché des métaux rares et les allégations selon lesquelles elle s'y livrerait à une politique stockage abusif. Bien qu'il ne s'agisse pas encore d'une plainte légale en bonne et due forme contre la Chine, cet appel à « consultation » - auquel l'Union européenne et le Japon devraient se joindre – représente un premier geste grave.

Contrairement aux derniers sondages, qui suggèrent que la cote de popularité du Président est en train de s'affaisser, le marché des paris (où les gens engagent leur propre argent, et où les enjeux sont des indicateurs de prévision objectifs) donne au Président une probabilité de victoire estimée à 60,7 %, ce qui est un score particulièrement élevé, en hausse par rapport à la précédent cotation qui était de 59,9%. Il semble ainsi que la fermeté très «populiste » du Président vis à vis de la Chine ait politiquement « payé », si c'est bien le mot qui convient.

Revenons cependant un peu arrière, et intéressons-nous à la manière dont Washington s'est converti au machisme mercantiliste. Les Etats-unis enregistrent un déficit de leur balance commerciale tous les ans depuis 1975. Cela n'a rien de surprenant dans la mesure où les américains épargnent moins qu'ils n'investissent. Il est possible de réduire le déficit commercial en agissant à la fois sur la dépense publique, les dépenses de consommation privées ainsi que les dépenses d'investissement. Mais ce n'est pas ce qui transparaît si l'on n'écoute que ce qui se dit à Washington.

C'est regrettable. La réduction du déficit commercial ne devrait même pas être un objectif prioritaire de la politique économique. Cela n'empêche pas le tout Washington de se nourrir de discours contre productifs sur les dangers de guerres commerciales et monétaires qui font plus de mal que de bien aux Etats-Unis et à leurs alliés commerciaux. .

Du début 1970 jusqu'en 1995, l'ennemi c'était le Japon. Les mercantilistes qui peuplent les couloirs de Washington affirmaient que c'était la concurrence déloyale des produits japonais qui était la cause du déficit commercial US, et que ce qu'il fallait faire pour rétablir l'équilibre commercial avec le Japon était de réévaluer le yen, c'est à dire mener une politique de « dollar faible ». A l'époque Washington a même essayé de convaincre Tokyo que son intérêt était de voir le yen se réévaluer continuellement. Malheureusement les japonais se sont laissés convaincre, et le yen s'est apprécié, passant de 360 yens pour un dollar en 1971 à 80 en 1995. Aujourdhui il est à 84 yen pour un dollar.

En avril 1995, le secrétaire d'état au Trésor de l'époque, Robert Rubin a tardivement réalisé que cette formidable appréciation du yen était en train de faire sombrer l'économie japonaise dans la déflation. Les Etats-Unis ont alors cessé de faire pression sur le gouvernement japonais et Rubin a changé de discours pour endosser le fameux leitmotive du « dollar fort ».

Ce changement de politique a certes été bien accueilli, mais il était déjà trop tard. Encore aujourd'hui le Japon n'arrive toujours pas à se sortir du bourbier déflationniste dans lequel l'a jeté la réévaluation du yen.

A partir du jour où le Japon a sombré dans la stagnation économique, sa responsabilité dans le déficit commercial américain s'est considérablement réduite, passant de presque 60 % en 1991 à seulement 9,5 % en 2010. En revanche, au cours de la même période, la part de la Chine a explosé, progressant de 9 % en 1990 à 42 % en 2010. C'est ainsi que le yuan chinois a pris la place du yen japonais comme souffre douleur des complaintes mercantilistes de la capitale.

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En fait, la part combinée du Japon et de la Chine dans le déficit US est tombée de 70 % en 1991 à seulement 50 % en 2010. Mais cela n'empêche pas les mercantilistes de continuer à clamer que le yuan est trop largement sous évalué, que cela est la source d'une concurrence déloyale des produits chinois, et que c'est à cause de cela que la balance commerciale américaine avec la Chine est aussi déficitaire.

La première fois que je me suis intéressé à ce problème de la monnaie chinoise, c'était il y a presque dix ans lorsque j'ai été appelé à témoigner devant le Banking Committee du Sénat US, le 1er mai 2002. L'objet de ces auditions était, entre autres choses, de déterminer dans quelle mesure la Chine manipulait son taux de change.

La législation américaine exige du Département du Trésor qu'il rédige tous les deux, après consultation du Fond monétaire international, un rapport pour déterminer si certains pays – comme la Chine – manipulent le taux de change de leur monnaie pour améliorer de manière déloyale leur position compétitive sur les marchés internationaux.

En mai 2002, le Trésor US s'est bien gardé de désigner la Chine comme coupable de manipulations monétaires. Il ne l'a pas fait davantage au cours des années qui ont suivi. Il n'y a à cela rien d'étonnant dans la mesure où la notion même de « manipulation monétaire » est un concept difficile à définir de manière précise. Ce n'est pas un concept opérationnel utile à l'analyse économique.

Même le ministère le reconnaît. Mais cela n'empêche pas les politiciens ni les groupes d'intérêt américains, ou d'ailleurs, de continuer à affirmer que la Chine manipule sa monnaie.

En conséquence de quoi les protectionnistes de Washington ont menacé d'imposer des droits de douane sur les importations en provenance de Chine si Pékin ne se décide pas à réévaluer massivement le yuan. Ils vont même jusqu'à affirmer que la Chine et les chinois ne pourraient que s'en porter beaucoup mieux si le yuan devenait beaucoup plus fort vis à vis du dollar.

Il va de soi que tout cela n'a aucun sens. La Chine a connu plusieurs régimes de change. Jusqu'en 1994 le yuan a subi une période de dépréciation continue vis à vis du dollar. Pendant tout cette période la Chine a enregistré une très grande instabilité de ses taux de croissance et d'inflation. Après la maxi dévaluation de 1994 et jusqu'en 2005, ce qui a prévalu est une quasi fixité du taux de change, avec très peu de changement dans la relation entre le dollar US et le yuan chinois. Concurremment on a assisté à une forte réduction de l'instabilité des taux de croissance et d'inflation chinois.

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La parité du yuan étant solidement rattachée au dollar, l'inflation chinoise a commencé à se rapprocher des taux d'inflation américains.

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Puis le yuan a connu une phase de réévaluation progressive (2005-2008). L'ancrage au dollar US ayant disparu, le taux d'inflation chinois s'est remis à augmenter par rapport à l'inflation américaine. Et de nouveau on a assisté au retour d'une forte volatilité des taux de croissance et d'inflation chinois. Oui, la volatilité de la croissance chinoise s'est accrue et le taux moyen d'inflation en Chine a augmenté. Avec la crise financière et économique de 2009/2010, la Chine est revenu à une politique de taux de change fixe par rapport au dollar. Résultat : retour à un taux de croissance à peu près régularisé.

Comme Karl Schiller, l'ancien ministre des finances allemand des années 1966-1972, les leaders chinois ont fait le choix d'une croissance stable. Ainsi que Karl Schiller le disait avec sa concision habituelle : « La stabilité n'est pas tout, mais sans stabilité personne n'existe ». Malheureusement, une vague populiste s'est emparée de Washington. Moyennant quoi le reste de l'année sera marqué par le retour de tensions commerciales et monétaires durables dans les relations Washington-Pékin, sans que l'on puisse prévoir que cela s'atténuera ensuite.

Cette situation est particulièrement inquiétante, pas seulement pour les chinois, mais pour l'économie mondiale toute entière. Le danger est que le déchaînement des passions protectionnistes à Washington ne conduise à faire retomber la Chine dans l'instabilité et y provoque de profondes perturbations économiques, semant ainsi la pagaille dans ce qui est devenu le principal moteur de la croissance mondiale.

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Et comme si cela ne suffisait pas, regardez également ce qui se passe en Europe, où toutes les élites ne pensent qu'à une seule chose, se battre contre la réalité économique - un combat qu'elles ne peuvent que perdre. Les européens ont mis en place une véritable machine infernale. Ne vous imaginez pas que la formidable entreprise de restructuration de la dette grecque permettra aux politiciens européens de s'en tirer sans dommages.. Depuis février 2010, il n'y a pas de mois où la Grèce n'ait enregistré une diminution du volume de sa masse monétaire, et à l'heure actuelle celle-ci se contracte à un rythme annuel invraisemblable de 17,5% ( voir le graphique).

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Ainsi que le résume brutalement l'ancien Président George W. Bush : « Cette sangsue est en train de crever ! ». Moralité : vous feriez mieux d'oublier tous les savants calculs et toutes ces belles paroles a priori rassurantes qui viennent d'Europe !

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Steve Hanke est professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et Senior Fellow au Cato Institute de Washington. La version originale de cet article a été publiée dans le Journal GlobeAsia daté avril 2012 sous le titre : "China and Greece - Here We Go Again".