La main morte du contrôle des changes
Par Steve Hanke le dimanche 11 juillet 2010, 20:01 - Article - Lien permanent
Aux États-Unis, en Europe et au Japon, les fonctionnaires de la monnaie nous imposent une baisse sans précédent des taux d'intérêt.
Or, quand elles interfèrent avec les régimes de taux de change de la plupart des pays asiatiques, ces politiques de bas taux d'intérêt représentent la combinaison parfaite pour engendrer des flux spéculatifs.
En mai, la Commission économique et sociale de l'ONU pour l'Asie et le Pacifique a recommandé l'imposition de contrôles des changes pour entraver les entrées de capitaux spéculatifs dans la région. Les 13 et 16 juin respectivement, la Corée du sud et l'Indonésie, tombant dans le piège de l'ONU, ont imposé de nouveaux contrôles de change.
Pour comprendre ce qui cause les flux de capitaux spéculatifs, il nous faut examiner les régimes de change fondamentaux. Jetons-y un coup d'oeil (voir le tableau).
Les régimes de marché
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Avec un taux fixe, il y a deux possibilités : ou bien c'est une caisse d'émission qui fixe le taux de change et elle n'a aucune politique monétaire -- la masse monétaire est en pilotage automatique -- ou alors le pays est "dollarisé" et se sert d'une monnaie étrangère comme étant la sienne.
Dans un régime de taux fixes, la base monétaire d'un pays est déterminée par la balance des paiements, variant dans une correspondance exacte avec les changements de ses réserves de change.
Dans aucun de ces deux mécanismes de changes fondés sur le marché, il ne peut y avoir de conflit entre les politiques monétaires et les politiques de change, et les crises de balance des paiements (avec leurs brusques mouvements de fonds) ne peuvent pas montrer leurs vilaines têtes. Les régimes de taux flottants et de taux fixes sont intrinsèquement des systèmes d'équilibre où les forces du marché agissent pour réajuster automatiquement les flux financiers, ce qui évite les crises de balance des paiements ainsi que les flux financiers spéculatifs.
La plupart des économistes traitent les expressions "fixe" et "indexés" comme si c’était des régimes de change identiques ou quasiment identiques qu’elles désignent.
Or, même si ces deux systèmes de change offrent des ressemblances apparentes, ils sont en fait fondamentalement différents : en effet, dans les systèmes dits "indexés", les autorités monétaires visent plus d'un objectif à la fois ; les taux indexés demandent à la banque centrale de gérer à la fois les taux de change et la politique monétaire.
Avec un taux indexé, la base monétaire comprend à la fois une composante nationale et une composante étrangère. Ces systèmes -- qui comprennent les taux fixes mais ajustables, les parités glissantes, et les taux flottants administrés – sont inséparables des flux spéculatifs. Ces systèmes, qui ont souvent recours au contrôle des changes, ne sont pas des mécanismes d’ajustement par le marché des balances internationales des paiements.
Les taux de change indexés sont intrinsèquement des systèmes de déséquilibre, faute d'un mécanisme automatique pour ajuster la balance des paiements. A la différence des changes fixes et des changes flottants, les taux "indexés" conduisent inévitablement à des conflits entre la politique monétaire et la politique de change.
Par exemple, lorsque dans un tel système les entrées de capitaux deviennent « excessives » une banque centrale tente souvent de stériliser les accroissements qui s'ensuivent dans la composante étrangère de la base monétaire en vendant des obligations, ce qui réduit la composante nationale de cette base. Et lorsque ce sont les sorties qui sont « excessives », une banque centrale tente de compenser lesdiminutions de la composante étrangère de la base en achetant des obligations, ce qui accroît la composante nationale de la base monétaire.
Les crises de balance des paiements éclatent lorsqu'une banque centrale se met à compenser toujours davantage la baisse de la composante étrangère de la base monétaire avec de la monnaie de base interne.
Lorsque cela se produit, ce n'est qu'une question de temps avant que les spéculateurs sur devises ne repèrent les contradictions entre la politique de change et la politique monétaire (comme ils l'ont fait lors de la crise financière asiatique de 1997-98) et contraignent à dévaluer, à imposer des contrôles de change, ou les deux à la fois.
Les flux spéculatifs sont principalement liés aux taux de change indexés. C'est parce qu'ils sont passés à côté de ce lien essentiel que tant d'analystes ont porté un faux diagnostic sur le prétendu problème des flux spéculatifs. C'est pourquoi ils prescrivent le contrôle des changes comme la panacée pour calmer les flux en question.
Cette ordonnance-là ne fait que traiter les symptômes ; elle est complètement inopérante face à la maladie, qui tient à ce que le système de changes est bâtard. Tant qu'on n'abandonne pas les taux indexés, on aura des flux spéculatifs volatiles, et des appels au contrôle des changes pour les calmer.
La liberté des changes est un concept simple : elle veut dire que les résidents et les non-résidents sont libres d'échanger leur monnaie nationale contre des devises étrangères. Cependant, il y a de nombreux degrés de liberté des changes, chacun désignant la mesure dans laquelle les hommes des états imposent des contrôles sur les changes et l'utilisation des monnaies.
La généalogie du contrôle des changes peut remonter jusqu'à Platon, le père de l'étatisme. Inspiré par Lycurgue de Sparte, Platon avait adopté l'idée d'une monnaie non échangeable comme moyen de prémunir l'autonomie de l'Etat contre toute ingérence extérieure. Il n'est pas étonnant que les dirigeants de Pékin aient trouvé si attrayante l'idée d'un yuan non convertible. La tentation de s'en remettre au contrôle des changes face aux désordres causés par les flux de capitaux spéculatifs n'est pas une nouveauté.
A l'époque moderne, c'est le Tsar Nicolas II qui fut le premier à imposer des limites au Droit d'échanger les monnaies, ordonnant en 1905-1906 à la Banque d'état de la Russie d'introduire une forme limitée de contrôle des changes pour décourager les achats spéculatifs de devises étrangères. La banque l'a fait en refusant de vendre des devises à qui ne pouvait pas prouver qu'il en avait besoin pour importer de la marchandise. Autrement, les devises étaient rationnées à hauteur de 50 000 marks allemands par personne. La rationalisation du tsar pour contrôler les changes était de limiter les flux de capitaux flottants, de sorte que l'on puisse maintenir les réserves et les taux de change. Plus ça change et plus c'est la même chose. Avant que d'autres hommes politiques ne retombent dans la malédiction du contrôle des changes, ils devraient réfléchir à ce passage du prix Nobel Friedrich Hayek dans sa classique Route de la servitude de 1944 :
Nulle part l'étendue de l'ingérence dans toutes les existences que confère le contrôle de l'économie n'est mieux illustrée que dans le domaine des changes.
A première vue, rien ne sembler moins affecter la vie privée qu'un contrôle des opérations de change par les hommes de l'état, et c'est avec une indifférence complète que la plupart des gens envisageront son imposition.
Il est malheureux que tant d'économistes contemporains aient négligé l'avertissement de Hayek sur la liberté des changes. Le contrôle des changes n'est rien d'autre que l'enclos où les hommes de l'état peuvent exproprier à loisir les biens de leurs sujets.Or, l'expérience de la plupart des pays du continent a appris aux gens sérieux à considérer cette étape-là comme le pas décisif sur la voie du totalitarisme et de la suppression de la liberté individuelle. Elle a pour effet réel de livrer complètement l'individu à la tyrannie de l'Etat, de supprimer définitivement tous les moyens de lui échapper, et pas seulement pour les riches, mais en fait pour tout le monde.
Alors que la liberté du change et des marchés de capitaux protège les individus contre leurs exactions, parce qu'elle oblige les hommes de l'état à prendre en compte l'éventualité d'une fuite des capitaux. Il s'ensuit que l'imposition d'un contrôle des changes provoque une baisse instantanée de la richesse d'un pays, parce qu'elle fait perdre de la valeur à tous ses actifs.
Pour comprendre pourquoi, il est important de comprendre ce qui donne leur prix aux produits. Le prix de tout actif est la somme des versements de revenus attendus à l'avenir qu'il engendre, ramenés à leur valeur actuelle. Par exemple, le prix d'une action représente la valeur aujourd'hui pour l'investisseur de sa part dans les flux de trésorerie à venir de la société, que ceux-ci soient distribués sous forme de dividendes ou réinvestis. La valeur actuelle de ces revenus à venir se calcule en utilisant un taux d'intérêt approprié qui varie suivant le risque que ces revenus n'apparaissent pas.
Lorsqu'on restreint le Droit d'échanger les monnaies, le risque augmente, parce qu'alors la propriété est prise en otage et sujette à une éventuelle rançon par voie d'expropriation. Il s'ensuit que le taux d'intérêt ajusté suivant le risque dont on se sert pour évaluer les actifs est plus élevé qu'il ne le serait avec la liberté des changes. Les investisseurs sont prêts à payer moins pour chaque unité de revenu attendu, et la valeur des biens est moindre qu'elle ne le serait si les changes étaient libres. Cet effet, d'ailleurs, se produit même lorsque l'échange est autorisé pour transférer les bénéfices. Tant que la liberté des changes n'est pas totale, un danger persiste toujours que les hommes de l'état confisquent la propriété sans indemnisation.
C'est ce qui explique que les investisseurs étrangers soient moins enclins à investir dans un pays qui impose de tels contrôles, même avec des garanties sur le rapatriement des bénéfices. Les investisseurs deviennent à juste titre inquiets quand ils craignent qu'un gouvernement ne se mette à imposer des contrôles de change. C'est cela qui rend "chaud" le capital le mieux installé, et qui provoque la fuite des capitaux. Les propriétaires d'actifs liquident leurs biens pour s'échapper alors qu'ils le peuvent encore. Contrairement aux idées reçues, restreindre la liberté des changes ne retarde pas la fuite des capitaux, mais l'encourage. Une totale liberté des changes est la seule garantie du droit des gens de conserver ce qui leur appartient.
Même si les hommes de l'état ne trouvent pas décisifs les arguments qui se fondent sur la liberté, l'éventualité de voir tous les actifs du pays perdre subitement de leur valeur du fait du contrôle des changes devrait donner aux décideurs matière à réfléchir. Ce qui nous amène à la Chine – pays qui a une pléthore de contrôles des changes, et une monnaie non échangeable. Il faudrait que Pékin adopte un régime de change fixe. Cela le forcerait à laisser tomber le contrôle des changes et à rendre totalement le yuan échangeable. Un tel «Big Bang» réduisait au silence les détracteurs de la Chine et mettrait Pékin en position d'autorité. Après tout, c'est un régime stable de taux de change que la Chine aurait alors, fondé sur la liberté du marché.

Steve Hanke est professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et Senior Fellow au Cato Institute de Washington. La version originale de ce texte a été publié dansGlobeAsia daté Juillet 2010. Traduction de François Guillaumat.
Commentaires
Le controle des changes n'existe pas! Ou dans des états totalitaires qui absorbent tout activité sociale en l'encadrant dans ses moindres détails , meme les plus intimes! Je m'xplique un état décide de rendre sa monaie non convertible exemple la Chine ; Moi je décide de me procurer des Euros , je recours au service d'un changeur sur un marché paralèle des changes et échange mes Euros contres mes yuans! Bien qu' illégal cela reste possible car la parité entre ces 2 monaies reste fixée par le " marché " ! Mais dans un état totalitaire cela nest pas possible car l' état confisque toute activité a son unique profit!
Steve Hanke : «Il faudrait que Pékin adopte un régime de change fixe. Cela le forcerait à laisser tomber le contrôle des changes et à rendre totalement le yuan échangeable. » Il faudrait, y'a k'a ! Oui, mais si la Chine ne le fait pas, c'est sûrement qu'elle a des raisons plus valables que réduire au silence ses détracteurs.