A la suite du sommet de Bruxelles des dirigeants de l'Union européenne, le Premier ministre Papandréou a lancé une attaque féroce contre ses collègues de l'UE, affirmant qu'ils étaient en train de créer une « psychologie de l'effondrement imminent ». Il a poursuivi en affirmant que la Grèce était, dans la zone euro, le lieu de la première grande épreuve contre les spéculateurs : « un animal de laboratoire dans la lutte entre l'Europe et les marchés. »

On dirait que le premier ministre prend à cœur les avis du prix Nobel Joseph Stiglitz, conseiller auprès de son gouvernement grec. Or, s’agissant des finances publiques de la Grèce, ce qu’a fait le professeur Stiglitz c’est de fermer les yeux. Pour lui, ce seraient les spéculateurs qui sont responsables des difficultés de la Grèce. Or, c’est une autre histoire que les chiffres révèlent : Avec 124,5 %, l’endettement public de la Grèce en tant que pourcentage du PIB se trouve en tête de liste de l'UE, et son déficit budgétaire pour 2010 devrait être de 11,3 %, approchant de près les 12,4% du déficit de l'Irlande.

Le graphique ci-dessous montre comment se situe la situation budgétaire de la Grèce vis-à-vis de l’endettement et du déficit moyens des autres pays de la zone euro. Hanke_Greece_1.gif

Cependant, ces terribles données budgétaires ne révèlent pas la totalité de l’histoire. Il s'avère que la Grèce est une récidiviste de la manipulation de ses comptes. En janvier 2010, la Commission européenne a publié un « Rapport sur les statistiques du déficit et de l’endettement grecs », qui contient une longue liste d'infractions. Et comme si celles-ci n’avaient pas suffi, nous venons récemment d’apprendre que la Grèce, avec l'aide de Goldman Sachs, avait conclu des arrangements qui permettaient au pays de recevoir des liquidités maintenant et de payer plus tard. Cela équivalait à un nouveau tour de passe-passe comptable, avec des entrées de trésorerie enregistrées tout de suite pour des engagements futurs (les sorties de fonds) perdus dans la masse budgétaire.

En plus de ses magouilles statistiques, la Grèce souffre d'une multitude de problèmes structurels. Comme Michael Massourakis, économiste en chef chez Alpha Bank, l’indique dans un article du Financial Times (du 12 février 2010) : la Grèce est « la dernière économie de type soviétique » du monde développé. C’est une conclusion que soutient le rapport Doing Business 2010 de la Banque mondiale. Comme le montre le tableau ci-dessous, la Grèce présente, dans l’ensemble de l'UE, l'environnement le moins hospitalier pour les entreprises et se classe 109° des 183 pays étudiés.

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Ce n'est pas la première fois que la Grèce connaît des difficultés budgétaires. Après 1832, lorsqu’elle a été reconnue en tant qu'État, la Grèce a passé la plus grande partie du XIXème siècle sous le contrôle de créanciers. La tendance a commencé avec un défaut de paiement en 1832. Alors, les finances de la Grèce avaient été placées sous administration française. Alors que le siècle prenait fin, après la défaite de la Grèce contre la Turquie en 1897, c’est à une Commission de contrôle que fut confiée la gestion budgétaire de la Grèce. Au cours du XXe siècle, la drachme était l'une des pires monnaies du monde. Son histoire est marquée par la sixième hyperinflation de l’histoire du monde. En octobre 1944, le taux mensuel de hausse des prix en Grèce atteignait 13 800 %.

Comment se terminera la crise actuelle de la Grèce? Pour l’instant, « M. Marché», pense que l'UE viendra à la rescousse avec ses gros euros, que la crise sera « contenue », et les dommages collatéraux limités. Mais ce scénario-là pourrait être par trop optimiste. Si les euros déposés dans les banques grecques prennent la fuite pour être placés dans des banques étrangères, les choses pourraient devenir beaucoup plus difficiles. En effet, ce scénario-là d’une panique bancaire et d’une fuite des capitaux transformerait la zone euro en zone de panique.

Cette histoire grecque n’était pas celle que les oracles avaient privilégiée. Au contraire, ce sont les États baltes ou la Bulgarie dont ils nous disaient qu’ils sauteraient et sèmeraient le chaos dans toute l'Europe. En janvier de cette année, cet autre « Prix Nobel » qu’est Paul Krugman présentait une « conférence Nobel. » A l’en croire,

« Les pays baltes, en particulier, semblent bien placés pour suivre les traces de l'Argentine. »

Et de pointer un doigt accusateur vers la prétendue « caisse d’émission » (Currency Board) qu’aurait l'Argentine. Le problème de cette assertion-là est que l'Argentine n'en a pas, de « caisse d’émission »* Mais qu’importe. C'est cette fausse affirmation concernant l'Argentine qui a permis au professeur Krugman de faire un lien entre les pays baltes (et la Bulgarie) et l'Argentine.

Les États baltes d'Estonie et de Lituanie font (comme la Bulgarie) officiellement fonctionner des systèmes de « caisses d’émission » tandis que la Lettonie suit officieusement des règles du même type. Les monnaies nationales de ces pays y sont totalement convertibles en euros à un taux de change fixe. Dans ces systèmes, les changements de la base monétaire d'un pays varient dans une correspondance presque exacte avec les variations des réserves de change. En conséquence, lorsque les devises étrangères entrent (ou sortent) du pays, la base monétaire augmente (ou diminue) d’autant. Les tableaux qui suivent traduisent ces relations pour les États baltes et la Bulgarie.

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Alors même que les États baltes et la Bulgarie ont subi d'énormes chocs au cours de la crise financière actuelle, ils ont conservé leurs systèmes de type « caisse d'émission », et maintiennent leurs finances en ordre. C’est pourquoi ils ne se sont pas effondrés et sont en voie de guérison (voir le premier graphique). Tous ont vu leurs perspectives de notation s’améliorer depuis le début de l'année.

Même si la réputation du professeur Krugman et de M. Stiglitz pèse un certain poids, leurs arguments et leurs preuves sont des plus faibles.



Steve Hanke est professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et Senior Fellow au Cato Institute de Washington. La version originale de ce texte a été publié dans GlobeAsia daté Avril 2010. Traduction de François Guillaumat.