Il y a moins de deux décennies, l'Estonie se trouvait sous la griffe de l'ours russe et faisait partie de l'empire soviétique. Tout a changé le 6 Septembre 1991, lorsque le Conseil d'Etat de URSS a reconnu à l'Estonie le statut d'état pleinement indépendant. L'Estonie s'est alors immédiatement attelée à faire un marché libre de son économie. Il n'y avait aucun souvenir du bon vieux temps du communisme à quoi s'accrocher, et pas davantage d'illusions en Estonie sur le chemin que lui ferait prendre le socialisme pseudo-démocratique à l'occidentale.

Le problème de l'Estonie, c'était sa devise. Elle était toujours coincée avec une monnaie inconcertible et en pleine hyperinflation. J'ai alors pensé que la meilleure solution serait de créer en Estonie une caisse d'émission ("currency board") qui émettrait une couronne estonienne totalement convertible à taux fixe avec le deutschemark. Ladite couronne serait en outre complètement couverte par des réserves en marks. Dans ce système, les changements de la base monétaire estonienne varieraient quasiment à parité avec l'évolution des réserves en marks. Le système de caisse d'émission se règle lui-même, et il devait intégrer l'Estonie à une zone monétaire unifiée au milieu de laquelle trônait le puissant Deutschemark.

En collaboration avec le professeur Lars Jonung et Kurt Schuler, j'ai alors écrit un livre dérivant en détail la meilleure manière d'installer et de faire fonctionner une caisse d'émission en Estonie. Une édition anglaise, Monetary Reform for a Free Estonia (1992), a été publiée à Stockholm, tandis qu'une édition en estonien était publiée à Tartu.

Le 5 mai 1992 à Tallinn, j'ai présenté notre projet de caisse d'émission au dernier Président du Présidium du Soviet suprême de l'Estonie, Arnold Rüütel, au Premier ministre Tiit Vähi ainsi qu'à d'autres notables estoniens. Guère plus d'un mois plus tard, la caisse d'émission estonienne était en place et tournait. Lorsqu'en 1999 le mark s'est transformé en euro, l'Estonie est passée à une zone monétaire unifiée autour de l'euro, à la place du deutsche mark.

Le système de caisse d'émission a fonctionné comme prévu. Lorsque les devises entrent dans le pays (ou en sortent), la base monétaire en couronnes s'accroît (ou diminue) dans un rapport d'environ un pour un. Le tableau ci-dessous illustre les mouvements respectifs des flux de devises et de la base monétaire en couronnes au cours des six dernières années.

Estonia Monetary Composition

Aucune raison d'être surpris que le système ait bien marché. Après tout, les Estoniens avaient compris que c'était "leur" caisse d'émission à eux et que, s'ils n'en suivaient pas les règles, celle-ci pourrait sauter et c'est eux qui paieraient les pots cassés. Les Estoniens étaient fermement persuadés qu'ils ne pouvaient pas escompter jouer les parasites. Ils savaient également que leur indépendance dépendait d'une monnaie stable et d'une économie libérale dynamique. Pour eux, la stabilité n'était peut-être pas tout, mais ils ne seraient rien sans elle.

Jetons maintenant un coup d'oeil à son diamétral opposé – la Grèce. L'année même où on l'avait reconnue en tant qu'état (en 1832), la Grèce s'était trouvée en défaut de paiement sur sa dette.

Avance rapide et observons : le 1er janvier 2001, l'entrée de la Grèce dans l'Union monétaire européenne, deux ans après ses onze premiers membres.

Il flottait un drôle d'air autour de l'entrée de la Grèce, parce que la plupart savaient, ou soupçonnaient, qu'elle arrivait avec une comptabilité quelque peu faisandée. Mais qu'importe. Les Grecs étaient étaient tellement enthousiastes comme nouveaux membres du "club". A la différence du mode d'intégration de l'Estonie à la zone euro, c'est de l'Union monétaire européenne elle-même que la Grèce était membre à part entière. Si elle pouvait s'en tirer sans respecter les règles, alors elle pourrait vivre aux crochets… des autres membres du club qui paieraient l'addition, si la Grèce avait des ennuis.

Bien sûr, la Grèce les a eus, ces ennuis. C'était le cas classique : on promet des avantages, sans avoir de quoi les payer. Ce qui a construit une bombe à retardement budgétaire, qui devrait finir par exploser. Et il est de fait que la dégringolade fatale de la Grèce ne prendra fin qu'avec la restructuration de sa dette, ou carrément avec un défaut sur sa dette souveraine.

Tandis que les politiciens et bureaucrates de l'Union européenne, du Fonds monétaire international et de la Grèce elle-même nous racontent que le plan de sauvetage va effectivement désamorcer la bombe, en réalité "tout ne va pas très bien, Madame la Marquise". Leur plan de sauvetage ne s'attaque pas aux rigidités (facteur de stagnation) de l'économie grecque. Pour ceux qui pourraient mettre en doute cette affirmation, jetez un coup d'œil sur le tableau qui suit, et qui confronte des indicateurs sur la difficulté de faire des affaires en Grèce et en Estonie.

Greece and Estonia : Doing Business 2010

Or, sans croissance, la Grèce est cuite.

Ce qui nous amène à l'euro. Nombre d'économistes réputés – du professeur Martin Feldstein de Harvard au Professeur Paul Krugman de Princeton -- ont énoncé la sentence : la Grèce se trouverait piégée par l'euro. Ils tiennent qu'il n'y a plus aucun moyen pour celle-ci de redevenir concurrentielle ni de se développer parce qu'elle n'a plus sa propre monnaie, la drachme, à dévaluer.

Mais, comme Domingo Cavallo, ancien ministre argentin de l'Economie, et Joaquín Cottani, ancien sous-secrétaire d'Etat à la politique économique d'Argentine, le démontrent dans un document qui sera présenté en juillet au Palazzo Mundell, ce piège de la dévaluation impossible n'est qu'une absurdité.

Inspiré par l'économie de l'offre, le projet de réforme Cavallo-Cottani éliminerait les énormes contributions dites des employeurs aux charges sociales en Grèce. Cela permettrait de réduire les coûts salariaux, et d'améliorer la compétitivité. Leur réforme imposerait également, en Grèce, une TVA à taux unique – à la place des trois taux actuels. Ces deux réformes seraient à peu près neutres fiscalement, à en croire un calcul statique et onservateur.

Et la compétitivité? Eh bien, elle recevrait un grand coup de pouce, à peu près équivalent à une dévaluation de 40 à 45% de la devise.

Si on ne sort pas des ornières intellectuelles - aussi bien en Grèce qu'à l'extérieur – les dommages collatéraux de la crise grecque maintiendront la zone euro dans ce que le professeur Ralph Hawtrey (1879-1975) appelait une "impasse du crédit", ralentissant la croissance monétaire au sens large (voir tableau ci-joint) : Euro Area Broad Money

Ce qui est très ennuyeux. En fait, la prévision anémique de croissance pour l'Europe que fait le FMI (voir tableau) pourrait encore être trop rose.

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Steve Hanke est professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore et Senior Fellow au Cato Institute de Washington. La version originale de ce texte a été publié dans GlobeAsia daté Juin 2010. Traduction de François Guillaumat.