La dernière nouveauté en la matière est l’émergence de Bitcoin (BTC), un nouvel instrument d’échange numérique lancé en janvier 2009 et dont on doit la conception à un programmeur du nom de Satoshi Nakamote.

L’idée de base derrière l’invention du Bitcoin est de créer, grâce au moyen d’un algorithme mathématique, un bien numérique qui soit à la fois rare et parfaitement fongible.

Nakamote a inventé un système logiciel qui permet aux participants d’un réseau pair-à-pair (peer-to-peer network) d’obtenir des bitcoins en retour de leur contribution en ressources personnelles et informatiques à la solution en réseau de problèmes mathématiques très complexes. Les “pièces” ainsi gagnées sont alors utilisées comme monnaie sur un réseau d’échanges en ligne (online). Nakamote a conçu son logiciel de telle façon que le nombre total de bitcoins susceptibles d’être émis ne dépasse jamais un nombre maximal préfixé à 21 millions.

L’espoir des économistes libertariens est que le Bitcoin prendra un jour la place de nos actuelles monnaies fiduciaires, qu’il nous ouvrira enfin les portes d’un nouvel univers de monnaies libres et concurrentes, et permettra ainsi de nous libérer de toute inflation.

Malheureusement ce n’est qu’une chimère. La monnaie électronique ne remplacera jamais la monnaie fiduciaire. C’est une illusion liée à l’incompréhension de la nature et de la fonction de la monnaie, et de la manière dont les monnaies émergent.

Pour bien voir la faille, il faut commencer par rappeler quelles sont les origines de la monnaie. Elle émerge comme solution aux problèmes d’une économie de troc en permettant de se livrer à des opérations d’échange et de calcul économique de plus en plus complexes.La caractéristique essentielle de la monnaie est que son caractère d’instrument monétaire résulte d’un processus privé d’échanges conduisant à la sélection du bien marchand dont la valeur d’échange est la plus grande. Ainsi que l’écrit Mises :

il existe un tendance inévitable à ce que tous les biens utilisés comme moyens d’échange dans une société, mais dont la valeur d’échange reste relativement faible, soient rejetés un par un jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un seul qui acquiert de ce fait la particularité de devenir un moyen d’échange universel, c’est à dire ce que l’on appelle une monnaie (The Theory of Money and Credit, pp. 32-33).

Autrement dit, la monnaie est ce contre quoi tous les autres produits, biens et marchandises s’échangent. Moyennant quoi, seuls un bien ou une marchandise peuvent ainsi émerger en tant que monnaie car un objet ne peut devenir monnaie que s’il présente déjà une forte valeur marchande liée à une utilisation concrète préalable. Cet objet doit déjà avoir un prix pré-existant pour être ensuite accepté comme monnaie.

Pourquoi ? La demande d’un bien procède des avantages que l’on en attend. Par exemple, s’il existe une demande de nourriture, c’est parce que les gens ont besoin d’aliments pour survivre. S’agissant de la monnaie, les gens en demandent non pas pour consommer directement, mais pour acquérir en échange d’autres biens et services. La monnaie n’a pas d’utilité directe, mais est utile et demandée seulement en raison de sa valeur d’échange, parce qu’elle peut être échangée contre d’autres biens et services.

L’avantage que la monnaie procure est son pouvoir d’achat - c’est à dire son “prix” en termes d’autres biens et services. En conséquence, quelque chose ne peut être accepté comme monnaie que s’il représente déjà un pouvoir d’achat, et a donc déjà un" prix". Ce prix ne peut lui-même exister que si ce quelque chose a déjà acquis une valeur d’échange au cours d’opérations de troc antérieures.

Une fois qu’une chose est acceptée comme moyen d’échange, elle continuera a être acceptée même si son utilité non-monétaire disparaît. Les raisons de cette acceptation sont désormais liées au fait que les gens disposent à ce moment là d’informations sur la valeur de son pouvoir d’achat acquises antérieurement. Ce qui alors leur permet de formuler une demande de monnaie.

Autrement dit, ce qui d’abord et avant tout permet à une monnaie d’être acceptée est la connaissance de son pouvoir d’achat antérieur. C’est cela qui a permis aux Etats d’abolir la convertibilité du papier monnaie en or, ouvrant ainsi la voie à la généralisation du système de monnaie 100 % fiduciaire. Là encore, la chose importante est que l’objet monétaire doit déjà être doté d’un pouvoir d’achat reconnu pour être accepté comme instrument d’échange universel, c’est à dire comme monnaie.

Dans le système monétaire d’aujourd’hui, ce n’est plus l’or mais les pièces et les billets émis par l’Etat et les banques centrales qui représentent l’essentiel de la monnaie utilisée dans les transactions. Mais on ne doit pas oublier que c’est le lien historique avec l’or qui fait que, même aujourd’hui encore, nos monnaies sont acceptées en tant qu’instrument d’échange.

Or le Bitcoin n’est pas une “chose”, il n’a rien d’un objet. Ce n’est que l’unité d’une monnaie virtuelle dépourvue de toute matérialité. Le Bitcoin n’a aucune existence matérielle. Moyennant quoi il est impossible d’imaginer qu’il puisse un jour remplacer nos monnaies actuelles.

Le Bitcoin ne peut fonctionner que pour autant que les individus savent qu’il peuvent à tout instant l’échanger contre une monnaie légale (voir par exemple Lawrence H. White "The Technology Revolution And Monetary Evolution," Cato Institute's 14th annual monetary conference, 23 mai 1996).

Sans cadre de référence ni moyen d’évaluation pré-éxistants il n’est pas possible d’introduire ni de développer de nouvelles formes de réglement des transactions. Ainsi que l’a écrit Murray Rothbard :

De même qu’on trouve dans la nature une grande variété de ressources et de compétences, de même tous les objets ne présentent pas les mêmes qualités d’échangeabilité. Certains sont beaucoup plus demandés que d’autres, il y en a que l’on peut aisément diviser en toutes petites unités sans perdre de valeur, d’autres qui durent plus longtemps, ou qui sont plus faciles à transporter sur de longues distances. Toutes ces différences contribuent à définir dans quelle mesure un bien marchand est plus ou moins facilement échangeable. Il est clair que dans toute société ce sont les biens les plus faciles à échanger qui vont progressivement émerger et être sélectionnés pour servir d’instrument d’échange. Plus ils seront utilisés, plus ils seront demandés précisément en raison de cet usage, et plus cela augmentera encore leur attrait en tant que moyen d’échange. Le résultat est une spirale qui ne cesse de se renforcer : plus un bien est facilement échangeable plus il est utilisé comme instrument d’échange ce qui, à son tour, renforce son intérêt comme moyen d’échange, etc... Moyennant quoi une ou deux choses finissent par s’imposer comme instruments d’échange dans pratiquement toutes les transactions, et acquièrent ainsi le statut de “monnaie”(Murray N. Rothbard, What Has Government Done to Our Money?).

C’est au terme d’un très long processus d’évolution et de sélection de ce genre que les gens ont fini par se fixer sur l’or comment le bien présentant les meilleures caractéristiques d’échangeabilité. Dès lors l’or est devenu le point de référence pour toutes nos formes d’échanges. Et c’est l’or qui a servi de fondement à la valeur de nos monnaies d’aujourd’hui.

Ainsi, le Bitcoin n’est pas une nouvelle sorte de monnaie qui en remplace d’autres, mais seulement une nouvelle manière d’utiliser la monnaie qui existe pour faire des transactions. Comme ce n’est pas vraiment une nouvelle monnaie mais seulement une façon différente d’employer la monnaie, il ne peut pas prendre sa place.

Le fait que le cours du Bitcoin a soudain explosé signifie que les gens accordent effectivement une valeur beaucoup plus grande aux services rendus par cette nouvelle manière d’employer la monnaie. Il n’y a pas de différence avec la manière dont les choses se passent dans un pays qui pratique le contrôle des changes et où les gens acceptent de payer un surprix pour trouver de nouveaux moyens de faire sortir leur argent.

Contrairement à tout l’excitation récente, nous maintenons que le Bitcoin n’est pas une vraie monnaie, mais seulement une nouvelle manière de fonctionner avec la monnaie qui existe. Le fait que le prix des bitcoins ait fortement augmenté implique seulement que les gens accordent une valeur de plus en plus élevée aux services que le système leur rend, mais rien de plus.

Frank Shostak Traduction Henri Lepage

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Les chroniques de Frank Shostak sont publiées par le Mises Institute, ainsi que sur le site du Cobden Center. Depuis quelques années, Frank Shostak dirige une firme spécialisée dans l'application des approches « autrichiennes » à la macro-économie et à l'analyse des marchés financiers (Applied Austrian School Economics – AASE). La version originale de cet article a été publié sur le site du Mises Institute en date du 17 avril 2013. Traduction Henri Lepage.