Doit-on encore avoir une Armée française ?
Par Pierre-Marie Guillon le vendredi 21 janvier 2011, 15:38 - Article - Lien permanent
Depuis l’explosion de Reggane, le 13 février 1960, nous répétons inlassablement que la France a rejoint le club des grandes puissances. À elle seule, cette affirmation contient toutes nos illusions en matière de défense.
Qu’est-ce qu’une grande puissance ? C’est une puissance capable d’imposer sa volonté. Comment le peut-elle ? Au moyen d’outils tels que terrorisme, démographie, idéologie, économie, armements. Les détenons-nous ?
Terrorisme ? Nous manquent les motifs et la culture. Population ? Nous sommes une terre d’immigration. Idéologie ? La France n’a plus ni modèle ni idéologie originale à proposer. Poids économique ? Nous ne parvenons même plus régler nos propres affaires comme il le faudrait. Resteraient les armes ?
Elles ont pour objet de surmonter les crises et de gagner les guerres.
S’agissant des crises qui forment la trame de la vie internationale – Koweït, Afghanistan, Iran, corne de l’Afrique, petits pays en proie à des troubles internes – la Bombe est surdimensionnée. Seules peuvent servir la diplomatie et les armes conventionnelles. En l’espèce, notre armée peut ou doit – ou ne doit pas – fournir une force d’appoint. Mais l’initiative d’agir ne nous appartient plus.
Examinons le cas des crises et conflits majeurs.
Il est infiniment probable que nous n’utiliserions pas notre force de frappe en cas d’agression conventionnelle, pour des raisons idéologiques et par crainte de déclencher un cataclysme. Seules interviendraient nos forces en quelque sorte ordinaires. Elles se révéleraient peut-être insuffisantes en raison des moyens que nous avons de longue date consacrés à la Bombe.
Nous possédons celle-ci pour éviter la guerre nucléaire. Semble nous donner raison la dissuasion qui a joué quarante ans entre deux grandes puissances. Elle n’est pourtant plus certaine. Le Livre blanc 2008 sur la défense reconnaît (p.39) :
« La rupture du tabou nucléaire … n’est plus improbable. »
Si la dissuasion peut être infligée, ce que nous prétendons faire, elle peut également être subie, ce dont nous ne parlons jamais. Or voici une quasi-certitude : face au risque atroce et ultime, le raisonnable que nous sommes serait plus dissuadé que le fou.
Que la dissuasion ne joue pas, et il faudrait se soumettre ou combattre : se soumettre entraînerait une sorte de disparition ; combattre conduirait au suicide. Tant que les sous-marins nucléaires resteront indétectables et que les boucliers anti-missiles ne seront pas efficaces à 100 %, tout belligérant sera frappé. Dans le cas de notre population, concentrée sur quelques zones géographiques étroites, la destruction totale serait assurée par trois ou quatre coups au but. L’adversaire serait également détruit ? Sans doute. Mais vaincre ne consiste pas à tuer l’autre ; au minimum, cela consiste à survivre.
Mais n’oublions pas nos alliés ! Autre illusion : les nations dotées de la Bombe détiennent encore – ou s’apprêtent à détenir – le pouvoir de détruire plusieurs fois la planète. Dans ces conditions, additionner les forces en présence pour affirmer un camp plus fort que l’autre ne signifie rien.
Notre armée et la bombe peuvent ainsi nous placer dans trois situations : 1/ la bonne : nous dissuadons un adversaire ; 2/ la lamentable : nous sommes nous-mêmes dissuadés ; 3/ la catastrophique : nous utilisons la Bombe et la nation française disparaît. Quelles sont les probabilités de se trouver dans l’une ou l’autre de ces situations ? Nul n’en sait rien. Cette incertitude représente un risque terrifiant, inacceptable, qui ne paraît pas perturber grand monde.
Le plus probable reste que notre armée devra encore remplir deux tâches : pacifications extérieures, en partenariat avec d’autres pays, et sécurité intérieure. S’impose donc, chez nous, une garde nationale forte, permanente, parfaitement équipée, capable d’intervenir au dehors. Nous pouvons nous en doter pour 5 à 10 milliards par an – au lieu de 35 ! En référence à notre armée actuelle, il est donc justifié d’affirmer : Il faut supprimer l’armée française (1).
Mais posons-nous encore une question naïve : ne possédant pas la Bombe, Allemagne, Italie, Belgique, Suède et autres pays comparables sont-ils en danger ? ou plus en danger que nous ? Nous devrions le croire puisqu’ils se trouvent ainsi à la merci d’un adversaire. Pourtant, nous savons que leur situation n’est pas pire que la nôtre. Pourquoi ?
Parce qu’aucun adversaire ne se présentera à leur porte. Ces adversaires seraient-ils enfin doués de raison ? Non ! Mais, faibles, ils préféreront le terrorisme ; moyens ou forts, ils n’ont plus de raison d’attaquer. En effet, pour conquérir, il est aujourd’hui devenu infiniment plus efficace et moins dangereux de signer un chèque ou d’exercer un chantage économique que de tirer un coup de fusil. Quand la Chine veut dissuader Nicolas Sarkozy de rencontrer le Dalaï-lama et de boycotter les jeux olympiques, elle éloigne le chaland des magasins Carrefour. Ça marche très bien. La 3ème guerre mondiale est en cours : elle est économico-culturelle ; elle est permanente ; elle se livre forcément à frontières ouvertes ; toute nation y est un ennemi. C’est elle qui, autant ou mieux qu’un conflit armé, peut nous priver de notre liberté, de notre identité culturelle et de notre niveau de vie, ces trois biens pour la protection desquels une nation moderne a motif de se défendre et devoir de le faire, sauf à renoncer à l’existence.
Quel paradoxe ! nous consacrons des moyens considérables à la lutte contre des dangers éventuels – contre lesquels nous ne pourrions peut-être pas nous défendre ou ce qui nous conduirait au suicide – et nous réagissons mollement contre l’agression majeure qui est en cours. Cette absurdité signera notre disparition. Nous pouvons peut-être redevenir une puissance à condition de le comprendre et d’investir sur le terrain économique et culturel – enseignement, recherche scientifique, etc. – nos moyens gaspillés en armements.
Cela comporte des risques ? Oui. Mais notre situation présente en comporte aussi, sans doute bien pires. Classique : nous voyons les risques liés au changement, pas ceux liés au statu quo. Nous voyons les dangers éprouvés, non ceux qui ne sont pas catalogués comme tels. Nous nous croyons modernes parce que nous disposons d’armes modernes ; en réalité, comme nos parents, nous préparons la dernière guerre.
Pourquoi croyons-nous encore notre armée nécessaire ? Par habitude ; parce que l’armée impressionne ; parce qu’elle rassure et qu’être rassuré ne porte pas à la réflexion ; parce que nous portons, sur nos épaules, le poids écrasant d’une histoire guerrière prestigieuse et d’une invisible pression morale.
Mais le roi est nu. Peut-être est-il est déjà un peu tard pour le constater.

Pierre-Marie Guillon, journaliste économique, entrepreneur, et spécialiste de l'épargne des particuliers, est l'auteur de "Il faut supprimer l'Armée française" (Dangles, éditeur, 2010). Il sera l'invité d'un séminaire organisé autour de lui à l'Institut Turgot le 15 février prochain.
Commentaires
Désolé mais je ne saisis pas l'intérêt de ce texte?! Au vu des événements récents, je crois, au contraire, que l'armée va s'avérer plus nécessaire que jamais...sauf à accepter de disparaître, bien sûr!
Il ne faudrait tout de même pas oublier que la Chine se réarme massivement depuis qu'elle est passée à l'économie de marché, tout comme nombre d'autres pays fort peu démocratiques... et si la crise s'intensifie - ce qui parait plus que vraisemblable - je crains que de vieux atavismes ne refassent surface rapidement!
Deux remarques, la donne géopolitique peut changer dans une échelle de temps d'une année alors que la dotation d'équipements militaires de pointes se fait en décennies (compter 20 ans minimum). Ceci est la première raison pour ne pas abandonner notre force de dissuasion qui a par ailleurs été fortement revue à la baisse (démantèlement du plateau d'Albion.. ).
L'autre point est que l'auteur nous compare avec des puissances capables de détruire la planète, la guerre froide est finie, notre problème aujourd'hui est les puissances comme l'Iran contre lesquelles la dissuasion est très adaptée.
La dissuasion du faible au fort peut s'argumenter, mais celle du fort ou faible au fou ne marche pas. M. Guillon a raison. C'est d'ailleurs ce qui terrorise le Japon, la Corée du sud et la Chine.
Initialement le choix gaullien de la force de frappe fut une erreur au simple motif qu'elle ne pouvait opérer que par beau temps, sur la caisse à sable de l'Ecole de Guerre. Dans la réalité de crise la plus probable, les deux monstres nucléaires qui se défiaient jadis n'auraient pas accepté le pion d'incertitude française qui ruinait toute leur stratégie sur l'échiquier de l'Apocalypse. Nous risquions clairement une vitrification préalable à la paix des hyper-puissances, comme agneau sacrificiel d'apaisement des instincts dévastateurs des états-majors. L'horreur concrétisée sur un aussi beau pays que la France désarmait l'offensive finale, pour cent ans.
Par contre, notre force de représailles existe aujourd'hui, ramenée au noyau essentiel, et peut nous être utile contre des puissances moyennes qui seraient dissuadées de nous agresser. Mais pour que la dissuasion fonctionne, il faut que le doigt posé sur le bouton soit actionné par un cerveau binaire comme celui de Georges W. Bush, qui ne laisse subsister aucun doute. L'histoire fera un jour la liste des conflits évités par le QI du 43è président des Etats-Unis.
J'ai bien peur que nos dirigeants soient effectivement comme le dit M. Guillon, raisonnables !
"Qu’est-ce qu’une grande puissance ? C’est une puissance capable d’imposer sa volonté"
La France n'est pas une grande puissance, et ne peut en aucun cas prétendre imposer sa volonté. Et c'est tant mieux, d'ailleurs, car un pays qui veut imposer sa volonté se met en situation de déclencher de violentes réactions de défense.
Les Etats-Unis demeurent une grande puissance, et pourtant ce pays est forcé de constater qu'il peut de moins en moins imposer sa volonté. Dans quelques années, sa capacité à mener et à financer une guerre majeure sera encore réduite. Les résultats décevants de ses guerres en Afghanistan et en Irak montrent toutes les limites de sa puissance.
Actuellement, les affaires du monde se gèrent par la diplomatie bilatérale et multilatérale. Cette diplomatie repose sur la capacité des nations à apporter des moyens substantiels à des coalitions d'états. Une armée moderne, même limitée en taille, mais disposant d'une technologie de pointe constitue un atout de poids pour peser au sein d'une coalition. L'arme nucléaire, bien entendu, est un atout de poids. On n'imagine mal un pays tel que la France se lancer seule dans l'aventure d'une guerre d'envergure contre un pays ennemi quel qu'il soit. Mais si l'on n'a pas d'armée moderne, et, dans certaines situations, pas de capacité nucléaire, on ne pèse rien du tout et on est à la merci des décisions prises par d'autres. C'est dans de telles conditions qu'on pourrait se trouver lâchés, sacrifiés, par des pays mieux dotés militairement, comme jadis la Tchécoslovaquie a été abandonnée aux appétits d'Hitler.
Aujourd'hui, les risques de conflits les plus préoccupants viennent de l'Iran et de la Corée du Nord, parce qu'ils développent des armes nucléaires qui visent spécifiquement Israël et la Corée du Sud, du Pakistan, dont l'arsenal nucléaire pourrait tomber dans des mains intégristes, d'Israël enfin, qui pourrait décider d'une action préventive contre l'Iran. Pouvons, nous, la France, nous désintéresser de ces problèmes en arguant qu'ils ne nous concernent pas ? Le temps n'est plus où l'on est d'abord français, patriotes avant tout. Nous sommes citoyens du monde, et avons notre part de responsabilité dans la police du monde. Nous adhérons massivement à des valeurs portées par les pays démocratiques, et particulièrement ceux d'Europe et d'Amérique du Nord. Cela nous crée des obligations, mais en même temps cela nous protège, car nous faisons partie, ainsi, d'une coalition naturelle qui est forte de par la réunion de ses moyens de défense. Cela donne à cette coalition naturelle une forte capacité de pression sur les affaires du monde, mais ne nous met pas à l'abri de l'agression d'un pays qui serait dirigé par des fanatiques obéissant à des logiques qui nous sont étrangères. Dans une telle perspective, nous serions, bien entendu, conduits à agir collectivement. Cela nous met également en mesure de nous entendre avec nos partenaires pour prendre les mesures préventives qui nous permettraient d'agir instantanément en cas de péril immédiat.
Ne perdons pas de vue que la dissuasion fait appel non seulement aux armes nucléaires offensives, mais aussi aux armes antimissiles qui progressivement deviennent de plus en plus efficaces, et qu'il convient de développer. Ces armes auraient été de peu d'utilité dans un contexte de guerre massive entre puissances de la taille des USA et de l'ex-Union soviétique. Mais face à des pays comme l'Iran ou la Corée du Nord, à l'arsenal nucléaire limité, elles devraient se montrer efficaces.
Le principal dilemme du moment est de répondre à la question: doit on envisager d'attaquer l'Iran avant qu'il ne se dote d'une capacité d'agrssion nucléaire, ou doit-on attendre que l'Iran attaque pour riposter ? Autre question: si un pays tel qu'Israël décidait seul d'une attaque préventive contre l'Iran, quelles décisions devrions nous prendre ?
Si l'on se range aux arguments de Monsieur Guillon, le dilemme n'existerait plus, puisque nous nous serions privés des moyens d'intervenir.
Mais au delà des menaces actuelles clairement identifiées, il faut penser aux aléas géopolitiques des décennies en cours et à venir. Quels seront les rapports de force militaires ? Comment se répartiront-ils entre Etats-Unis, Chine, Russie ? A quel rythme se développera la prolifération nucléaire ? Quels seront les moyens d'extermination massives que représentent les armes biologiques ? Quels seront les facteurs de risques (économiques, environnementaux, idéologiques, etc.) ? Si nous sacrifions les moyens que nous avons développés, nous serons absents de la concertation sur ces grands problèmes. Nous remettrons à d'autres la responsabilité de notre propre sécurité. Autant dire que nous aurons bradé notre liberté.
Raisonnement d'économiste, à courte vue... Un pays sans Armée doit se chercher un protecteur, et avec ce protecteur sa marge de manœuvre pour faire valoir son point de vue (y compris dans le domaine économique) est proche de zéro, même si cette puissance est démocratique, car les Etats pensent à eux d'abord. Le raisonnement du tout ou rien, qui consiste à dire : la France n'est plus une grande puissance, alors on laisse tout tomber, est invalidé par tout ce qu'on peut lire dans n'importe quel livre d'Histoire. C'est l'épée qui fixe les frontières des Etats, qui fait naître et disparaître les nations, comme ce fut le cas pour Carthage, et plus récemment pour la Pologne (qui elle a put renaître), et un peuple sans épée n'a même pas la capacité d'être l'allié influent d'un plus puissant, quand la grand vent de l'Histoire se met à souffler. Il ne faut pas confondre les relations de temps de paix, avec ces exemples concernant le Dalaï lama et la Chine, avec celles de temps de crise ou de conflit. Quand la crise vient, c'est le gros bâton qui a le dessus et notre dissuasion nucléaire c'est un très gros bâton. On peut disserter à perte de vue sur la dissuasion du faible au fort, du faible au faible, du fort au faible, cela a déjà été fait par nos stratèges comme Ailleret, Beaufre, Poirier etc. Inclure un Etat "fou" dans l'équation n'y change rien, car c'est de loin le moins probable. Et l'incertitude participe de la dissuasion nucléaire. Par ailleurs, nous consacrons à peine 2% de notre PIB à la Défense, alors que nous étions à plus de 3,5% lors des Trente glorieuses, qui à ce que je sache, n'ont pas été une période de stagnation économique pour nous. C'est un effort modeste, parfaitement à notre portée. Ce qui nous plombe, ce sont les déficits de l'Etat en raison des errements des gouvernements passés, qui prenaient des mesures sans les financer. Une année du seul déficit de la Sécu (régime général) c'est 23 milliards d'euros (année 2010) alors que le budget annuel de la Défense c'est 32 milliards (hors pensions). On pourrait en citer bien d'autres. Il faut agir là, en maîtrisant les dépenses, et pas en se privant de Défense avec cette pauvre Garde nationale de maintient de la paix à 10 milliards d'euros que propose l'auteur de cet article irresponsable.
Dernière chose, l'Allemagne l'Italie la Belgique etc. sont sous la protection de l'OTAN, bref sous protectorat de fait américain, le Japon aussi. Mais l'Allemagne et le Japon consacrent tout de même de fortes sommes (hors nucléaire car cela leur est interdit) à leur Défense, le Japon accroissant son effort en ce moment car il sent monter la Chine... Ce n'est pas la fin de l'Histoire batailles et le début de l'Histoire économie, on nous a déjà fait le coup dans les années Vingt avec la Société des Nations sensée régler tous les conflits par la négociation, on a vu le résultat. Pourquoi ce n'est pas la fin des crises guerrières? Parce ce que ce qui provoque les guerres est toujours à l'œuvre dans le cœur de l'homme: le désir de puissance, l'envie, la jalousie, la rapacité etc. Tant que ce sera le cas, confions notre protection à nos propres armes, et pas à celle d'un autre, car c'est la liberté de nos enfants qui en dépend.
Il faut une armée forte mais au sein d'une France neutre et libérale! Uniquement dans un but défensif comme la Suisse!
J’ai lu avec attention – et beaucoup d’intérêt – les objections apportées à mon article intitulé « Doit-on avoir encore une armée française ? ». Merci à tous. Je commente, un peu dans l’ordre, un peu dans le désordre et un peu tout à la fois.
Daredevil2007
affirme que « l’armée va s’avérer plus nécessaire que jamais… sauf à accepter de disparaître » et cite, à l’appui de ce dire que « la Chine se réarme massivement ». Ce qui me paraît très révélateur, et ce sur quoi je me permets d’attirer l’attention, c’est qu’il explique son propos en disant « je crois ». Effectivement, le domaine de la défense est celui de la croyance et non – comme celui des affaires, par exemple – celui d’options longuement réfléchies. Et c’est grave.
Si j’ai écrit un livre pour démontrer qu’il faut supprimer l’armée française, ce n’est pas parce que je le crois ; c’est parce que, en raison des transformations du monde, des armes et de la France, une analyse dépassionnée montre que la vision classique de la gestion des conflits est dépassée sur presque tous les points et, sur certains, d’une extrême dangerosité. Je crois avoir ainsi démontré qu’il serait désormais beaucoup plus dangereux de se battre que de s’y refuser. Je déplore – et m’inquiète moi aussi – que la Chine réarme massivement, mais je persiste et signe : ce n’est pas en nous dotant d’armes égales ou supérieures à celles de ce pays que nous nous en sortirons.
Catoneo,
qui partage mon avis sur certains points, me paraît croire à l’utilité d’une « force de représailles ». Celle-ci ne sert à rien si elle veut seulement venger notre vitrification ; elle est utile si elle dissuade l’adversaire. Serait-ce le cas ? Pour répondre, je cède un moment la parole à d’autres que moi.
1/Le Livre blanc sur la défense 2009 affirme (p.39) : « La rupture du tabou nucléaire elle-même n’est plus improbable. Les circonstances ont changé depuis l’équilibre dissuasif atteint dans les années 1960 ».
2/Le Monde 15 octobre 2010 publiait une tribune libre signée Alain Juppé, Bernard Norlain – ancien commandant de la force aérienne de combat –, Alain Richard – ancien ministre de la défense – et Michel Rocard. Que disent ces gens mieux informés en principe que quiconque ? Tout simplement ceci : « La pertinence stratégique de la dissuasion connaît des “angles morts” de plus en plus larges ».
3/ Après ces commentaires autorisés, je rappelle l’interrogation exprimée dans mon article : qui serait dissuadé ?
Jojo67
m’affirme que « Un pays sans armée doit se chercher un protecteur ». Ça fait longtemps que nous en avons trouvé un. Les Etats-Unis exercent ainsi sur nous une influence diplomatique, économique et culturelle écrasante. Nous avons pourtant une armée.
Particulièrement importante est la question, posée par Jean-Michel Belouve, sur l’opportunité d’attaquer ou non l’Iran – également cité par Tiberius. Mais pourquoi seulement l’Iran ? S’il existait une organisation internationale digne de ce nom, elle le ferait. Mais elle attaquerait également la Corée du Nord, Israël, le Pakistan, l’Inde, peut-être l’Afrique du Sud, bientôt d’autres pays. Ce n’est déjà plus possible. Avec les progrès de la dissémination, le monde est mal parti. Et je le répète, parce que la dissuasion est aléatoire et jouerait surtout contre nous, parce que la guerre nucléaire n’est pas une guerre mais un suicide, il ne faut tenter de nous en mêler.
Avant de clore cette réponse – évidemment trop sommaire – je reviens sur la Chine. Sa puissance économique est désormais infiniment plus dangereuse que son armée. Pourquoi ? parce qu’il est devenu plus efficace et moins dangereux de conquérir en signant un chèque qu’en tirant un coup de fusil ; qu’une économie développée qui provoquerait une guerre se couperait de nombreux fournisseurs et clients et se tirerait ainsi une balle dans le pied. Cela tout le monde le sait, la Chine en particulier : quand elle veut dissuader Nicolas Sarkozy de recevoir le Dalaï-lama ou de bouder les jeux olympiques, elle fait boycotter les magasins Carrefour pendant quelques jours et nous nous écrasons discrètement. La troisième guerre mondiale est en cours, elle est économico-culturelle, nous l’avons déjà presque perdue et c’est sur ce terrain que nous devons nous défendre sous peine de disparaître.
Merci de considérer comme particulièrement importante ma question "faut-il ou non attaquer l'Iran ?". mais je ne lui ai pas donné de réponse, car en fait, je souhaite ardemment que les circonstances ne nous forcent pas à ce dilemme. Mais il est évident qu'il ne se poserait pas si nous ne disposions pas de l'armement et l'armée adaptés.
concernant la prolifération nucléaire, je suis pessimiste. Il me paraitrait surprenant que l'accumulation et la dissémination d'armes de destruction massives n'occasionnent aucun conflit désastreux dans le futur.
Concernant la Chine, enfin, en quoi sa croissance économique devrait-elle constituer une menace pour nous, si nous ne nous affaiblissions pas nous-mêmes par nos politiques et nos comportements, si nous ne recherchions pas en tout la facilité: moins de travail, plus d'assistanat, toujours moins de risques et toujours plus de crédit? La volonté de progresser des chinois est légitime, et leur efficacité ne devrait pas constituer une menace. Au contraire, la Chine apporte aux échanges mondiaux un facteur de concurrence qui pèse sur les prix, augmente nos pouvoirs d'achat, nous incite au progrès. Certes, je ne suis pas favorable, pour nous-mêmes, au modèle chinois, qui consiste à mobiliser une masse considérable de travailleurs très actifs et très peu rémunérés au profit d'une élite dominante et d'une classe moyenne minoritaire, mais nombreuse, dont le sort s'améliore rapidement. Mais faire de la Chine un ennemi dans une compétition économique que vous qualifiez de guerre, me parait abusif.
Je crois qu'il y a de la place dans le monde pour que progressent simultanément des pays en développement aux populations actives et courageuses, et pour des pays occidentaux qui conservent les qualités de pugnacité, de courage et de créativité qui étaient leur apanage. Je crains fort que pour ce qui concerne la France, ces qualités manquent singulièrement aujourd'hui.
Votre ouvrage, M. Pierre-Marie Guillon, aux éditions Dangles ("Il faut supprimer l'armée française"), pose courageusement le constat de l'entretien par le gouvernement français d'une armée inefficace, dangereuse et qui plus est coûteuse au regard, justement, de sa faible utilité ; il préconise, là encore courageusement, de la supprimer afin d'investir dans l'économique et le culturel, véritables "armes", aujourd'hui, permettant sécurité et défense bien plus que le "fusil" ou la Bombe, permettant aussi de produire, de construire, d'autres choses pour la France et ses habitants (de l'emploi, de l'éducation, de l'avenir...).
Et il ne le fait pas au nom d'un antimilitarisme primaire, mais suite à une analyse très intéressantes des évolutions de notre monde : changements de nature des "menaces" (terrorisme) et des modes d'action et d'influence inter-étatique ("le chéquier plus dangereux que le fusil").
Un très bon livre donc, à mettre entre toutes les mains des esprits ouverts.
Un premier commentaire n'a pas été publié. J'ai peut-être fait une fausse manœuvre. Je résume :
Votre point est irrémédiablement erroné car votre erreur est philosophique.
Votre thèse serait juste si l'histoire était linéaire, apprivoisée, si demain se laissait gentiment déduire en prolongeant les tendances d'aujourd'hui.
Mais ce n'est pas le cas : l'histoire n'est pas linéaire, elle est faite de ruptures, d'imprévisible, de surprises.
Il faudrait des années pour, en cas de besoin, reconstituer une armée dissoute. Conseiller de prendre un tel risque est une folie qui témoigne d'un mépris des leçons de l'histoire qui confine à la bêtise (surtout dans un pays qui fut plusieurs au bord du gouffre du fait de son impréparation militaire).
Vous dites que d'autres pays ont fait votre choix. Certes. Libre à eux de prendre ce risque. Mais pouvez vous être certain qu'ils ne s'en mordront jamais les doigts ?
D’accord, en gros, sur la nouvelle analyse de Jean-Michel Bélouve. Je suis également assez pessimiste sur l’évolution du nombre des pays dotés de la Bombe. Bien sûr qu’il nous faut être pugnaces et que nous y sommes condamnés. Mais tout dépend de quelle pugnacité il s’agit et je crains que, dans notre pays, nous ne nous trompions de cibles, de danger et de réponses.
Franck Boisard souligne que l’histoire n’est ni linéaire, ni apprivoisée et qu’elle n’est pas écrite à l’avance, ce qui interdit de se représenter le futur en prolongeant les tendances d’aujourd’hui. C’est parfaitement vu. Je pense que nul ne peut aujourd’hui savoir ce que sera l’avenir, entre le meilleur et le pire. Mais ceci ne m’incite pas à réviser mon point de vue – fut-ce par bêtise comme le suggère aimablement mon contradicteur. La question n’est pas de savoir si nous courrons des dangers car la réponse est évidemment positive et le restera longtemps ; la question est de savoir quels dangers nous courrons, quels sont les plus graves et, surtout, comment nous devons réagir face à eux : devons-nous réagir comme nous l’avons fait tout au long de l’histoire ? ou devons-nous, en raison des changements inouïs que le monde a connu depuis moins d’un siècle, réagir autrement ? Et puisque mon interlocuteur me parle de philosophie, j’oserai philosopher un peu moi aussi : qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, l’art de gouverner – une vie, une entreprise, un État – oblige à procéder à peu près toujours en méconnaissance de cause, puisque l’avenir est inconnu ; s’agissant de cet avenir, on ne se trouve donc pas toujours dans l’obligation de résoudre des problèmes simples et connus, ce qui serait évidemment aisé ; cela impose parfois que l’on invente des solutions ; quand il faut inventer et que l’on s’y refuse, on se condamne.