Terrorisme ? Nous manquent les motifs et la culture. Population ? Nous sommes une terre d’immigration. Idéologie ? La France n’a plus ni modèle ni idéologie originale à proposer. Poids économique ? Nous ne parvenons même plus régler nos propres affaires comme il le faudrait. Resteraient les armes ?

Elles ont pour objet de surmonter les crises et de gagner les guerres.

S’agissant des crises qui forment la trame de la vie internationale – Koweït, Afghanistan, Iran, corne de l’Afrique, petits pays en proie à des troubles internes – la Bombe est surdimensionnée. Seules peuvent servir la diplomatie et les armes conventionnelles. En l’espèce, notre armée peut ou doit – ou ne doit pas – fournir une force d’appoint. Mais l’initiative d’agir ne nous appartient plus.

Examinons le cas des crises et conflits majeurs.

Il est infiniment probable que nous n’utiliserions pas notre force de frappe en cas d’agression conventionnelle, pour des raisons idéologiques et par crainte de déclencher un cataclysme. Seules interviendraient nos forces en quelque sorte ordinaires. Elles se révéleraient peut-être insuffisantes en raison des moyens que nous avons de longue date consacrés à la Bombe.

Nous possédons celle-ci pour éviter la guerre nucléaire. Semble nous donner raison la dissuasion qui a joué quarante ans entre deux grandes puissances. Elle n’est pourtant plus certaine. Le Livre blanc 2008 sur la défense reconnaît (p.39) :

« La rupture du tabou nucléaire n’est plus improbable. »

Si la dissuasion peut être infligée, ce que nous prétendons faire, elle peut également être subie, ce dont nous ne parlons jamais. Or voici une quasi-certitude : face au risque atroce et ultime, le raisonnable que nous sommes serait plus dissuadé que le fou.

Que la dissuasion ne joue pas, et il faudrait se soumettre ou combattre : se soumettre entraînerait une sorte de disparition ; combattre conduirait au suicide. Tant que les sous-marins nucléaires resteront indétectables et que les boucliers anti-missiles ne seront pas efficaces à 100 %, tout belligérant sera frappé. Dans le cas de notre population, concentrée sur quelques zones géographiques étroites, la destruction totale serait assurée par trois ou quatre coups au but. L’adversaire serait également détruit ? Sans doute. Mais vaincre ne consiste pas à tuer l’autre ; au minimum, cela consiste à survivre.

Mais n’oublions pas nos alliés ! Autre illusion : les nations dotées de la Bombe détiennent encore – ou s’apprêtent à détenir – le pouvoir de détruire plusieurs fois la planète. Dans ces conditions, additionner les forces en présence pour affirmer un camp plus fort que l’autre ne signifie rien.

Notre armée et la bombe peuvent ainsi nous placer dans trois situations : 1/ la bonne : nous dissuadons un adversaire ; 2/ la lamentable : nous sommes nous-mêmes dissuadés ; 3/ la catastrophique : nous utilisons la Bombe et la nation française disparaît. Quelles sont les probabilités de se trouver dans l’une ou l’autre de ces situations ? Nul n’en sait rien. Cette incertitude représente un risque terrifiant, inacceptable, qui ne paraît pas perturber grand monde.

Le plus probable reste que notre armée devra encore remplir deux tâches : pacifications extérieures, en partenariat avec d’autres pays, et sécurité intérieure. S’impose donc, chez nous, une garde nationale forte, permanente, parfaitement équipée, capable d’intervenir au dehors. Nous pouvons nous en doter pour 5 à 10 milliards par an – au lieu de 35 ! En référence à notre armée actuelle, il est donc justifié d’affirmer : Il faut supprimer l’armée française (1).

Mais posons-nous encore une question naïve : ne possédant pas la Bombe, Allemagne, Italie, Belgique, Suède et autres pays comparables sont-ils en danger ? ou plus en danger que nous ? Nous devrions le croire puisqu’ils se trouvent ainsi à la merci d’un adversaire. Pourtant, nous savons que leur situation n’est pas pire que la nôtre. Pourquoi ?

Parce qu’aucun adversaire ne se présentera à leur porte. Ces adversaires seraient-ils enfin doués de raison ? Non ! Mais, faibles, ils préféreront le terrorisme ; moyens ou forts, ils n’ont plus de raison d’attaquer. En effet, pour conquérir, il est aujourd’hui devenu infiniment plus efficace et moins dangereux de signer un chèque ou d’exercer un chantage économique que de tirer un coup de fusil. Quand la Chine veut dissuader Nicolas Sarkozy de rencontrer le Dalaï-lama et de boycotter les jeux olympiques, elle éloigne le chaland des magasins Carrefour. Ça marche très bien. La 3ème guerre mondiale est en cours : elle est économico-culturelle ; elle est permanente ; elle se livre forcément à frontières ouvertes ; toute nation y est un ennemi. C’est elle qui, autant ou mieux qu’un conflit armé, peut nous priver de notre liberté, de notre identité culturelle et de notre niveau de vie, ces trois biens pour la protection desquels une nation moderne a motif de se défendre et devoir de le faire, sauf à renoncer à l’existence.

Quel paradoxe ! nous consacrons des moyens considérables à la lutte contre des dangers éventuels – contre lesquels nous ne pourrions peut-être pas nous défendre ou ce qui nous conduirait au suicide – et nous réagissons mollement contre l’agression majeure qui est en cours. Cette absurdité signera notre disparition. Nous pouvons peut-être redevenir une puissance à condition de le comprendre et d’investir sur le terrain économique et culturel – enseignement, recherche scientifique, etc. – nos moyens gaspillés en armements.

Cela comporte des risques ? Oui. Mais notre situation présente en comporte aussi, sans doute bien pires. Classique : nous voyons les risques liés au changement, pas ceux liés au statu quo. Nous voyons les dangers éprouvés, non ceux qui ne sont pas catalogués comme tels. Nous nous croyons modernes parce que nous disposons d’armes modernes ; en réalité, comme nos parents, nous préparons la dernière guerre.

Pourquoi croyons-nous encore notre armée nécessaire ? Par habitude ; parce que l’armée impressionne ; parce qu’elle rassure et qu’être rassuré ne porte pas à la réflexion ; parce que nous portons, sur nos épaules, le poids écrasant d’une histoire guerrière prestigieuse et d’une invisible pression morale.

Mais le roi est nu. Peut-être est-il est déjà un peu tard pour le constater. Trait_html_691a601b.jpg

Pierre-Marie Guillon, journaliste économique, entrepreneur, et spécialiste de l'épargne des particuliers, est l'auteur de "Il faut supprimer l'Armée française" (Dangles, éditeur, 2010). Il sera l'invité d'un séminaire organisé autour de lui à l'Institut Turgot le 15 février prochain.