En tant qu’individus, il existe de nombreuses analogies frappantes entre le Pape Benoît XVI et le rabbin Sacks. L’un et l’autre sont largement reconnus comme des intellectuels redoutables en tant que tels. Chacun n’a pas hésité à mettre directement en cause les tendances à l’indifférence au sein de sa propre tradition religieuse. Ni l’un ni l’autre ne craint de contester à fond le Zeitgeist laïciste qui, de nos jours, intimide tant de rabbins et de membres du clergé chrétien.

Dans leurs dernières réflexions, le rabbin comme le pape ont souligné à quel point le monde où nous vivons est marqué par la confusion, voire le dysfonctionnement moral. Ce n'est pas qu'ils attribuent une sorte de supériorité morale à l'ère qui précédait les années 1960. Pour le Rabbin Sacks, il y a aujourd’hui davantage de gens qui se soucient authentiquement de questions qui ont reçu moins d'attention de nos grands-parents, comme l'extrême pauvreté dans les pays en développement. Cependant, écrit Sacks « j’attire votre attention sur ce fait que les problèmes dont nous nous préoccupons sont vastes, planétaires et lointains ». « Quand il s'agit de questions plus proches de nous comme la loyauté ou la simple franchise, nous avons, dit Sacks, plus ou moins abandonné les notions du bien et du mal. »

A la place, l’Occident s’est embarqué dans une morale où finalement ce qui compte, du point de vue éthique, est de savoir si nous avons fait un choix. Choisir est devenu sa propre justification et le seul péché consiste à mettre en cause les partis pris moraux de qui que soit. Le faire serait être "intolérant", "porter un jugement." Qui êtes-vous pour contester mon choix de mentir sur mon formulaire d’emprunt ou celui de tromper ma femme?

D’après le Rabbin Sacks, l'un des effets de ce relativisme, c'est que nous nous en remettons de plus en plus à l'État pour régler notre comportement. Si la nature a horreur du vide, c’est surtout du vide moral. C’est ainsi qu’à la place d’un Dieu omniscient à qui l'on doit finalement rendre compte de tous nos choix, nous avons la vidéo-surveillance. « Le résultat, » conclut Sacks, « c’est que nous avons créé la société la plus réglementée, la plus indiscrète jamais connue. »

Dans Caritas in veritate, Benoît XVI présente une démonstration comparable. Il est bon, écrit-il, que les gens se soucient de l'environnement. Cependant, commente Benoît XVI, « les êtres humains interprètent et façonnent le milieu naturel au moyen de la culture, laquelle est à son tour dirigée par l'utilisation responsable de la liberté, conformément aux exigences de la loi morale. » Il s'ensuit que, si on ne tient pas compte de cette loi morale, nous pourrions aussi bien traiter la nature comme « un tas d’ordures éparpillées », que, à l’inverse, embrasser « les démarches d’un néo-paganisme ou d'un nouveau panthéisme ».

La seconde intersection entre ces réflexions pontificale et rabbinique est leur insistance commune sur le fait que nous devons regarder au-delà de ce que Benoît appelle « le modèle exclusivement binaire du marché en plus de l’Etat. »

Soyons clairs: Benoît XVI et le Rabin Sacks nient rigoureusement que les marchés seraient intrinsèquement pervers. Chacun soutient également qu'il y a des limites fondamentales à la puissance de l'État. Ils insistent, cependant, sur le fait que les sources ultimes de morale ne viennent ni de l’Etat ni du marché. Au contraire, ils ne craignent pas de mentionner un fondement divin de la morale, qui est également accessible à la raison humaine. Une fois que l’on oublie cette base-là, soutiennent-ils, les sociétés et les économies ont de graves ennuis.

Cela fait des années que Benoît XVI décrit les conséquences du fait de vivre et d’agir comme si Dieu n'existait pas. De même, Sacks souligne l'idée de la grande philosophe d’Oxbridge Elizabeth Anscombe (convertie au catholicisme) comme quoi des mots comme "courage" et "criminel" n'ont de sens que dans le monde moral créé par le judaïsme, les stoïciens grecs, et le christianisme orthodoxe. Ces expressions n’ont aucun sens, indique Sacks, dans notre monde dominé, comme il l’est, par une philosophie aussi incohérente que l'utilitarisme. « Des concepts tels que le devoir, l'obligation, la responsabilité et l'honneur », souligne-t-il, « en sont venus à passer pour inutiles et désuets ». Cela aide également à donner meilleur goût à la tricherie et au mensonge dans la vie des affaires.

Rien de tout cela ne permet de penser que Benoît XVI et le Rabbin Sacks seraient des anti-modernes par réflexe. Leurs religions respectives affirment que c’est depuis le début de l'histoire que les gens mentent et volent. Elles disent que nous sommes tous des pécheurs. De sorte que le bien que peut faire l'humanité, comme Benoît XVI le fait remarquer, « est toujours moindre que nous ne le souhaitons ».

Ce que notre Pape et notre rabbin mettent en cause, ce sont ceux qui limitent la morale à des causes politiquement correctes et le refus connexe de beaucoup qui travaillent dans nos économies de reconnaître, comme le dit le Rabbin, que « sans code moral partagé il ne peut pas y avoir de société libre. » Ce à quoi le catholique que je suis ne peut que répondre « Amen ! »

Sam Gregg est directeur des recherches de l'Acton Institute. Cet article a été publié le 15 juillet 2009 sur le site de l'Acton Institute. La traduction est de François Guillaumat.