La raison en est qu'en multipliant les lois dites mémorielles, et celles qui pénalisent la stigmatisation des minorités ethniques, sexuelles, religieuses, etc., on en serait arrivé à castrer le débat public, jusqu’à instituer en tabous aux volutes religieuses des sujets, historiques et de société, qui devraient être librement débattus. C'est une mutilation de la pensée française que diagnostique Ph. Nemo. Des chambres à gaz à la singularisation des Arabes et des Noirs en rapport avec la criminalité : halte là !, nous disent ces lois. Vous franchissez les portes du pénitentier.

L’essai est brillant et fera du bruit, d'autant qu’il est agrémenté d’un chapelet de petits exemples savoureux et inquiétants, mais l'auteur échoue à convaincre de la pertinence des généralités qu'il en infère, et cela pour deux raisons décisives.

D'abord l'échec pratique des lois mémorielles et de censure.  À moins de poster sur un forum, ou un réseau social une phrase telle que « Les chambres à gaz ? Un mythe judéo-maçonnique ! » en signant J.-L. Mélenchon, avenue Mac Mahon, Paris 17e, ce que presque personne n'est assez demeuré pour faire, n'importe qui peut se documenter, écrire et débattre, sur la Toile, de n'importe quel sujet sans être inquiété, ne serait-ce que parce que les serveurs concernés ne ressortissent que très médiatement à la juridiction de la France, et que les procédures judiciaires pour obtenir la levée de l'anonymat du délinquant, relèvent des délices sophistiqués du droit international privé, au fronton duquel figure l’aphorisme de Dante : Toi qui entre ici, abandonne tout espoir. Statistiquement, l’impunité est garantie.

On nous opposera l'exemple de celui qui n'est plus désormais plus que Le Pen père, multirécidiviste des condamnations pour infractions auxdites lois mémorielles et de censure. Excellent exemple d’un politique qui, depuis trente ans, a su instrumentaliser ces lois au service de sa carrière « politique » (surtout médiatique, si l'on s’en tient à l'exercice de responsabilités exécutives), en suscitant régulièrement, à coup de provocations maîtrisées, ces grands festins médiatiques qui ont fait son succès.

Plus fondamentalement, la diversité des opinions de la société française paraît n'avoir jamais été aussi foisonnante et il est notable que, pour la première fois, les libertés de la presse et d'expression accèdent à une manière d'absoluité à laquelle notre modernité ne nous avait pas accoutumés. Dans cette réalité qui bourgeonne furieusement sous nos yeux, c'est, en effet, jusqu'à la possibilité même du cadenassage de l'information qui s'estompe, puisque tout un chacun , à condition d'avoir un smartphone, s'abreuve à volonté aux sources d'information de son choix et se voit offrir l'opportunité de se muer, à son tour, en média, voire en mass media si son audience l'aime (au sens de Facebook). L'illustre les récentes affaires DSK, Tron ou L. Ferry qui voit s'imposer de nouveaux sites d'information dont la plupart d'entre nous n’avait jamais entendu parler (atlantico.fr, The Daily Beast, etc.), sans oublier les réseaux sociaux, où s'échangent, en toute liberté, des torrents de bits informatifs.

De par leur sélectivité, leur paternalisme et l'arbitraire qu'ouvre leur interprétation, ces lois castratrices de la liberté d'expression que Ph. Nemo poursuit de sa vindicte ont, de fait, quelque chose de moralement dégradant pour la communauté nationale. Mais leur portée est essentiellement symbolique, et elles ont piteusement échoué dans leur objectif revendiqué. On aperçoit d'autant moins comment ces lois pourraient enclencher une régression intellectuelle généralisée. Les lois mémorielles et de censure ne sont guère plus qu'un agacement sur le museau du Minotaure virtuel qui domine l’information contemporaine. Trait_html_691a601b.jpg

Philosophe et dirigeant d’entreprise, Drieu Godefridi est l'auteur de La réalité augmentée" (Texquis, 2011). (*) Auteur récemment de La réalité augmentée (avril 2011).