C'est ce qui expliquerait la récente présence conjointe à Moscou des ministres chypriotes des finances et de l'énergie. Il s'agirait de négocier avec la société énergétique russe Gazprom un accès à certaines réserves de gaz offshore en échange d'un nouveau prêt de la Russie. La Russie, inquiète de l'évolution de la situation en Syrie où elle dispose dans le port de Tartous de sa seule base dans la région, envisagerait aussi, selon le blog américain Zero Hedge, de stationner une flotte de cinq à six navires de guerre à Chypre, laquelle héberge déjà de nombreux citoyens russes. « Faudra-t-il encore attendre longtemps, s'interroge le blog Zero Hedge, avant de lire qu'en échange de nouveaux prêts non garantis, la Russie a gagné le droit d'établir une petite, minuscule base navale ou militaire à Chypre ? »

« La crise n'est pas le fait de l'UE mais de Chypre elle-même ! »

Ayons égard aux faits. Référons-en ici à un article publié dans l'International Herald Tribune du 27 mars 2013 : « La crise bancaire chypriote fermentait depuis longtemps. Les ingrédients en avaient été préparés dans une réunion qui s'était prolongée à Bruxelles jusqu'en pleine nuit, il y a 17 mois. A cette époque-là aussi, l'Union européenne peinait à contenir une crise de l'endettement. C'était de la Grèce qu'il s'agissait. Afin de justifier leur aide financière, les dirigeants européens et du Fonds monétaire international décidèrent que quelqu'un devait partager la douleur et s'accordèrent sur ce que les détenteurs d'obligations de l'Etat grec renonceraient à 50% de leur valeur faciale. Parmi ces détenteurs d'obligations de l'Etat grec figuraient les banques chypriotes. Cette nuit-là, en octobre 2011, les dirigeants européens et du FMI plantèrent une bombe à retardement qui soufflerait un trou béant tout le système bancaire chypriote. Que le ministre des Finances chypriote de l'époque assistât à cette réunion fatidique n'y changea rien. 'Il était 3 heures du matin', se souvient-il. 'Je n'étais pas heureux. Personne n'était heureux. Que pouvions-nous faire ?' La dépréciation des actifs grecs coûta finalement 4 milliards € aux banques chypriotes, ce qui est énorme pour un pays dont le PIB (produit intérieur brut) est de 18 milliards €, moins que le montant des ventes du fabricant de yogourt français Danone... »

C'est à cet égard que les Chypriotes rencontrés à Limassol concevaient un certain ressentiment vis-à-vis de l'Union européenne dont ils font partie depuis 2004 et des dirigeants de la zone euro qu'ils ont rejoint en 2008. Regrettant déjà que leur adhésion à l'UE n'ait pas permis de chasser l'occupant turc de leur territoire, ils ont l'impression d'avoir été lâchés par les hautes instances européennes et de payer une deuxième fois pour la crise grecque. Compte-tenu des enjeux géopolitiques que représentent les 5 ou 10 milliards € requis pour le sauvetage de l'île par le bloc des 27 pays de l'Union européenne dont le PIB est de 12.638 milliards (2011) ? D'où a germé chez certains l'idée d'un clean deal avec le grand frère orthodoxe dont la présence sur l'île serait, en outre, autrement plus dissuasive à l'égard de la Turquie que celle de deux bases d'une puissance, la Grande-Bretagne, qui est associée à l'occupant turc au sein de l'OTAN, ou que l'appartenance à l'Union européenne qui, aux yeux des Chypriotes, n'a pas fait montre de beaucoup d'esprit de décision et de solidarité dans la crise à laquelle ils sont actuellement confrontés...

« Chypre recherche entrepreneurs »

La liberté économique réside dans le droit fondamental pour chaque individu de disposer de son propre travail et de ce qui lui appartient. Dans une société économiquement libre, un individu jouit du droit de produire, de consommer et d'investir comme il l'entend, tout à la fois sous la protection de l'Etat et en l'absence de contraintes de la part de ce dernier. Le gouvernement garantit la libre circulation du travail, des capitaux et des biens et s'abstient de toute coercition ou contrainte autre que celle visant à faire respecter cette liberté elle-même.

Si l'on s'en réfère à l'indice de liberté économique établi en 2013 par The Heritage Foundation, un think-tank (littéralement : réservoir à réflexion) américain, Chypre obtient un score de 69/100 et se classe au 41ème rang mondial sur 177 pays (8 pays – l'Afghanistan, l'Iraq, la Lybie, la Syrie, etc – n'y figurent pas). Depuis 2011, le score de Chypre a sensiblement baissé en raison de l'augmentation du déficit public à 6,5% du PIB, de l'absence de toute avancée dans la problématique de l'occupation turque, et de la fragilité de son système bancaire.

Sur le plan du respect du droit de propriété (du moins pour les ressortissants de l'Union européenne) et de l'absence de corruption, Chypre se situe bien au-dessus de la moyenne mondiale. Il en va de même quant à la liberté de créer, de gérer et de fermer une entreprise, s'appuyant sur une législation du travail destinée à favoriser l'emploi et un accroissement de la productivité. La politique chypriote en matière de commerce et d'investissement s'aligne sur celle des membres de l'Union européenne. The Heritage Foundation en conclut que Chypre présente une économie libérale et ouverte et un cadre juridique encourageant l'investissement direct et l'esprit d'entreprise

Ce jugement doit-il être mitigé à la lueur des récents événements? Il faut toutefois aussi intégrer le facteur gaz offshore et la dimension de l'économie chypriote : dans un monde d'une complexification exponentielle, il est plus facile de résoudre les problèmes d'une économie de 18 milliards € et de moins d'un million d'habitants que ceux de l'Espagne, de l'Italie ou de la France... voire de la Belgique ! Quoi qu'il en soit, chypre paraît effectivement une destination plus propice à l'expatriation pour un Européen à la recherche de nouvelles perspectives que l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, classées respectivement 3ème et 4ème de l'indice de liberté économique, avec 82,6% et 81,4%.

« La boîte de Pandore »

En manifestant leur volonté de prélever d'autorité un dividende arbitraire sur l'épargne privée comme l'eût fait un vil seigneur sur la récolte de ses sujets au Moyen Âge, nos suzerains des temps modernes ont ouvert la boîte de Pandore (pour rester dans la mythologie grecque). Gageons, en effet, qu'après Chypre, ce nouveau paradigme de gouvernance étatique s'appliquera à l'épargne d'autres pays européens fortement endettés (en termes de dette publique, d'engagements différés et de garanties bancaires). A titre de comparaison, la dette publique de Chypre ne s'élevait qu'à 71,8% du PIB (produit intérieur brut) en 2012 alors que celle de la France dépassait les 90% et celle de la Belgique frôlait les 100%. Les dépenses de l'Etat se situaient à 45% du PIB à Chypre alors qu'elles excèdent les 50% du PIB en Belgique comme en France (où elles atteignent plus de 56%) ! En outre, le taux de chômage à Chypre était inférieur à celui de l'Allemagne jusqu'en 2011 et il reste aujourd'hui sensiblement inférieur à celui de l'Espagne ou du Portugal.

La crise à laquelle l'île est actuellement confrontée résulte de la faiblesse du secteur bancaire à la suite de la dépréciation des obligations d'Etat et des autres prêts consentis à la Grèce, un pays avec lequel plus de deux mille ans d'histoire font que Chypre entretient des relations étroites. Chypre constitue une destination de tout premier choix pour qui ose et entend entreprendre et la crise présente peut-être une opportunité unique de s'y installer pour qui aura le courage de la saisir. De nombreux jeunes venus d'horizons divers, marathoniens ou non, rencontrés sur place ont fait ce choix et en paraissent ravis.

Being at the right place the right time, un entrepreneur armé d'une idée simple mais travaillée avec toute la rigueur et l'abnégation voulues pourrait plus sûrement transformer le cours de son existence à Chypre qu'en s'acharnant au labeur dans nos sociétés claustrophobes et anti-entrepreneuriales, ou qu'en nourrissant l'espérance fort hypothétique de gagner la cagnotte à la loterie de l'euro millions ! Cela suppose évidemment de sortir de sa routine et de sa zone de confort. Comme l'affirmait Jim Morrison, le chanteur emblématique des Doors, « there can't be any large-scale revolution until there's a personal revolution, on an individual level. It's got to happen inside first ».

Thierry Godefridi est l'auteur de "Marathonien de coeur et d'esprit", paru aux Editions Texquis à Bruxelles. Le livre peut être commandé sur www.amazon.fr, directement chez l'éditeur ou via le site www.marathonien-coeur-esprit.com