Sa faillite implique que, du jour au lendemain, il reste aux déposants ordinaires la monnaie qu’ils ont en poche. Raison pour laquelle les faillites de banques, même petites, se sont régulièrement accompagnées de mouvements de panique et autres comportement irrationnels. Ce qui amena le gouvernement américain, par exemple, à instituer la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) qui, d’une part, préside à la faillite ordonnée des banques et qui, d’autre part, garantit les dépôts jusqu’à 200.000 US $. La FDIC se finance de manière exclusivement privée par les primes d’assurance que lui paient les établissements bancaires et d’épargne.

Cependant la planète Banque n’est pas semée que de modestes bâtisses, elle est dominée par de massives et arrogantes tours pharaoniques qu’on nomme « too big to fail » (TBTF) pour dire qu’on ne peut pas les laisser tomber en faillite, car leur affaissement entraînerait, par contagion, celle d’autres banques, d’une multitude d’entreprises et bientôt de pans entiers d’économie nationales.

Dans son célèbre ouvrage consacré au stade ultime du capitalisme, Lénine décrivait la concentration progressive de la finance mondiale dans les mains de groupes dominants. 

Depuis un siècle, la finance engendre des titans qui ne cessent d’enfler, jusqu’à ce que l’État les brise. Ainsi du Glass-Steagall Act par lequel le Président Roosevelt ramena, en 1933, les banques américaines à de plus raisonnables proportions. 

Car lorsqu’une banque dépasse le seuil critique, elle accomplit, du fait même, un changement de nature (une mutation ontologique), en se plaçant de facto sous la protection langoureuse de l’État. Ce qui lui permet de redoubler d’ardeur dans la prise de risques, gonflant dans des proportions gargantuesques, et rivalisant d’ingéniosité dans l’invention de nouveaux produits financiers. Ainsi des fameux dérivés, et dérivés de produits dérivés bientôt couplés à des crédits hypothécaires douteux, dont le retour au réel — la valeur de la brique sous-jacente — est à l’origine de la crise financière de 2008- (le tiret pour indiquer que nous y sommes).

Il apparaît en effet que ces mêmes banques qui, dans l’intervalle, se sont concentrées davantage encore (en récupérant les dépouilles de leurs sœurs tombées en 2008), et qui ont déployé des légions de lobbyistes généreusement stipendiés pour empêcher le pouvoir politique de porter atteinte à leur majestueuse énormité, se sont massivement, et tout aussi inconsidérément, investies dans d’autres produits, à la réputation certes meilleure que celle des produits dérivés, mais qui se révèlent à la sortie tout aussi toxiques : les bons de l’État grec et d’autres États aux finances publiques désastreuses. 

Actuellement, les bons de l’État grec ne valent guère mieux, en fait nettement moins, que de vulgaires junks bonds d’entreprises en capilotade. Et nos États — le serpent se mord la queue, ressort, se remord la queue — de se précipiter au chevet du berceau de la civilisation, whatever it costs, car la chute de la Grèce entraînerait celles de plusieurs banques TBTF. Il s’agit, en somme, de secourir la Grèce pour éviter de ressortir le carnet de chèques au bénéfice des TBTF, une démarche qui ne serait pas très porteuse sur le plan électoral.

Les analystes divergent à maints égards, mais concordent sur un point : l’heure de vérité budgétaire approche, car se multiplient les États qui n’ont plus les moyens de cracher au bassinet, que ce soit d’autres États, ou des insatiables titans aux pieds d’argile de la finance.

 La taille des banques géantes n’est pas un aspect du problème bancaire, elle est le problème bancaire. 

À défaut d’avoir pu en prévenir l’avènement, nous devons les briser. Si les États n’en prennent pas l’initiative, comme le fit Roosevelt en 1933, c’est l’économie mondiale que ces dieux de la finance emporteront dans leur apothéose morbide.

''Philosophe et dirigeant d’entreprise, Drieu Godefridi est l'auteur de "La réalité augmentée" (Texquis, 2011).''