Que les Etats-Unis dépensent trop, personne n’en disconvient. Ces observateurs politiques vigilants que sont les Premiers ministres russe et chinois l’ont déjà répété. Ce dernier est d’autant mieux placé pour en juger, que son pays est le plus grand créancier des Etats-Unis. Le Président américain ainsi que les Départements d’Etat et de la Défense, eux aussi, en sont bien conscients. Tirant les leçons des guerres dispendieuses et malavisées qui hypothèquent l’hégémonie économique et militaire des Etats-Unis, ne se sont-ils pas montrés réticents à suivre la France et la Grande-Bretagne dans la campagne libyenne et ne cherchent-ils pas à se dépêtrer des autres campagnes dans lesquelles leur pays est engagé ?

Cependant, pour paraphraser Mark Twain, l’annonce de la mort économique des Etats-Unis serait grandement prématurée, tant la résilience et le dynamisme de l’économie américaine sont avérés. Pourrait-on en dire autant de l’économie européenne ? Les dernières statistiques pour ses deux plus grandes composantes, l’Allemagne et la France, ne le permettent pas. Quant à d’autres composantes comme la Grèce, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, parlons-en !

Les dépenses nouvelles destinées à entretenir le clientélisme ne sont pas l’apanage de ces « vertueux Républicains » américains. Les partis politiques ne se préoccupent-ils pas essentiellement de défendre leurs intérêts et leurs prébendes plutôt que de préserver les droits naturels et imprescriptibles de l’homme et du citoyen tels qu’énoncés à l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : liberté, propriété, sûreté, résistance à l’oppression ?

De tous les hommes et de tous les citoyens s’entend, conformément au principe d’isonomie (égalité devant la loi), fondement de tout Etat de droit. En vérité, ce thème pourrait constituer un vaste programme rassembleur pour mouvements démocrates, humanistes et réformateurs qui seraient en panne d’idées.

Le mal est plus profond, comme en témoigne Norbert Lampert, Président du Bundestag (parlement allemand), dans un article publié par le grand hebdomadaire allemand Der Spiegel (N°31, 01.08.2011). Pour ce critique véhément de la Chancelière Merkel alors qu’ils font partie du même parti au pouvoir, la CDU, c’est jusqu’au principe même de l’organisation et de la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), aussi hérité des philosophes des Lumières (Montesquieu, dans l’Esprit des Lois) et destiné à garantir ces droits fondamentaux de l’homme et du citoyen, qu’ébranlent dérives politiques et tentation dirigiste d’une élite.

A l’encontre des analyses sommaires et des dérives, l’économiste Kemal Dervis a apporté, dans une tribune publiée par le Financial Times (FT, 07.07.2011), une contribution éclairée et nuancée au débat « moins de dépenses, plus d’impôts ». Ancien ministre des affaires économiques de Turquie et ancien administrateur du Programme des Nations Unies pour le Développement, actuellement vice-président en charge de l’économie globale à la Brookings Institution à Washington, Kemal Dervis constate, concernant la problématique de la dette grecque et, partant, de l’euro, que les discussions se sont éternisées des mois durant sur une approche mécanique de réduction du déficit budgétaire grec (« moins de dépenses, plus d’impôts ») et sur une ingénierie financière complexe de restructuration de la dette, visant à protéger les intérêts de ceux qui l’avaient alimentée, les banques françaises en premier lieu.

Mais, fait observer Kemal Dervis, la solution du problème grec dépend aussi et sans doute d’abord d’une relance économique et de la création d’emplois. Sans croissance économique, le ratio dette/PIB, clignotant de référence, pourrait continuer à augmenter, même si diminuait la dette elle-même. En outre, sans nouveaux emplois, les mesures de redressement seront socialement insupportables, quelle que soit l’évolution du ratio en question !

En d’autres termes, sans pour autant négliger les approches mécanique et technique de réduction et de restructuration de la dette (que ce soit en Grèce ou ailleurs en Europe), il est urgent de se concentrer sur le dénominateur du ratio dette/PIB et de prendre des mesures favorisant une croissance durable de la production et de l’emploi.

Au vu du manque de vigueur économique en Europe, il paraît clair que les mesures concrètes de relance relèvent d’une approche autrement plus complexe qu’une simple comptabilité des dépenses et recettes portant sur des agrégats économiques existants (surtout si les incidences secondaires des réductions et taxes envisagées se révèlent difficilement mesurables).

Certains caressent l’idée d’un « gouvernement économique européen » (contrôlé par quelle assemblée démocratiquement élue ?) comme remède à tous nos maux. L’histoire de l’Europe au siècle dernier a pourtant démontré que la centralisation d’un pouvoir économique déconnecté du marché mène à la banqueroute et à la régression sur tous les plans.

Comment imaginerait-on un seul instant relancer l’économie sans en motiver les acteurs responsables (dans la petite et moyenne entreprise, le commerce indépendant, les professions libérales, les services de proximité, les exploitations agricoles) de la création de la plus grande part de l’activité économique et du plus grand nombre d’emplois productifs ?

Des mesures concrètes visant à valoriser l’esprit d’entreprise plutôt qu’à le vilipender, voire lui jeter l’opprobre, exigent courage, clairvoyance et imagination. N’est-ce pas au niveau de ces « vertus »-là que le déficit européen est, politiquement, le plus accablant ?

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Chef d'entreprise, Thierry Godefridi est le père de Drieu.