En cela, les modèles monétaires ayant existé ne fournissent que des cadres de réflexion incomplets. Dès lors, il faut les dépasser pour essayer de tracer les véritables contours de l’euro.

La décennie qui vient de s’écouler, sous le régime la monnaie unique, les errements économiques qui en découlent, vont nous aider à mettre en lumière le fait que l’euro est une création purement mathématique qui s’oppose aux mécanismes d’ajustement économiques.

1. L’euro est une fiction mathématique

La crise de la dette publique dans l’Euroland et les programmes de rigueur adoptés par la Grèce, l’Espagne, le Portugal et bientôt la France soutiennent la proposition formulée par de Soto selon laquelle l’euro agirait comme un étalon-or qui contraindrait les Etats à la discipline budgétaire. Indirectement, cette proposition se rattache aux modalités de lutte contre l’inflation.

Sous le régime de l’étalon-or, la protection contre l’inflation est assurée par la parité fixe entre la devise nationale et une quantité d’or donnée. Cette parité repose sur la croyance commune que la monnaie véritable, c’est l’or physique. Les billets de banque n’ont pas de valeur en soi. Ils sont uniquement des traites sur le stock d’or détenu par la banque centrale. La seule raison d’être de ces billets est d’éviter les règlements en métal précieux dont le transport est onéreux et dangereux.

Afin d’assurer la parité fixe entre la monnaie-papier et la quantité d’or auquel il donne droit, la banque centrale est contrainte de réduire la quantité de monnaie-papier en circulation quand le stock d’or diminue.

Deux causes principales peuvent conduire à la diminution du stock d’or : le déficit commercial et le déficit budgétaire.

Selon la théorie, la balance commerciale se rééquilibre par la déflation – nous y reviendrons. Quant aux dépenses publiques, elles sont fortement encadrées par la nécessité de conserver un stock d’or qui garantit la valeur des billets en circulation.

La liquidation totale du stock d’or, par l’Etat, supposerait le retrait total de la monnaie publique de papier. Ainsi, il apparaît que les limites du système monétaire reposant sur l’étalon-or sont atteintes avec l’hyper-déflation.

C’est précisément pour cette raison que les hommes de l’Etat ont supprimé l’étalon-or. Car, la diminution rapide de la quantité de monnaie en circulation est beaucoup plus perceptible que l’augmentation insidieuse de la masse monétaire.

En mettant un terme à la convertibilité du papier-monnaie, les hommes de l’Etat pouvaient ainsi considérablement augmenter les dépenses publiques, sans que les électeurs en perçoivent les coûts immédiats. Le temps que la vitesse de la monnaie s’accélère et que l’inflation se manifeste, les voix des électeurs pouvaient être achetées à une valeur de règlement inférieure à la valeur nominale des promesses de rentes publiques.

En cela, l’élite dirigeante a un intérêt systémique à l’inflation. Cette dernière agit comme un achat des voix à crédit avec une garantie de défaut partiel aux dépends des électeurs.

L’inflation présente aussi l’avantage politique de faire supporter le coût des préférences idéologiques d’une fraction politique par tous les agents économiques. En particulier les rentiers qui se trouvent hors du segment électoral médian.

Les limites de ce système sont atteintes quand l’hyperinflation se met en place. C’est ce qui est arrivé en Allemagne en 1923 et plus récemment au Zimbabwe. Ces deux pays ont vu leur monnaie détruite dans une crise sociale et politique dont on connaît les conséquences dramatiques.

Comme les historiens se plaisent à le rappeler, le traumatisme de l’hyperinflation a dirigé la politique monétaire de la RFA, après la seconde guerre mondiale. L’Allemagne n’en est pas, pour autant, revenue à un mécanisme d’ajustement automatique des prix, comme celui de l’étalon-or. Son modèle de lutte contre l’inflation reposait sur l’indépendance de la Bundesbank et la fixation, a posteriori, d’un taux directeur qui dissuade la création monétaire, notamment par le biais des prêts bancaires.

Apparemment, de 1950 à l’an 2000, le mark a combiné les caractéristiques de l’étalon-or (la stabilité des prix) à celui d’un système monétaire qui ne repose sur aucun sous-jacent réel. D’une certaine manière, le système monétaire allemand se présentait comme un système inédit par rapport à ceux qui s’ajustaient par la déflation ou par l’inflation. Un système dont de nombreux auteurs ont vanté la remarquable stabilité.

Cet élément d’appréciation est important à relever, car on nous présente souvent l’euro comme le clone du mark. Ce qui est loin d’être le cas.

Mais avant d’étayer ce point de vue, il convient de réfuter l’idée reçue selon laquelle l’Allemagne moderne serait parvenue, avec le mark, à créer une monnaie parfaitement stable. Même si la gestion du mark a été en partie déconnectée de la sphère politique, il est demeuré une monnaie inflationniste. Ainsi, de 1970 à 1990, la moyenne annuelle de l’inflation en Allemagne a été de presque 4%.

Certes, ce niveau d’inflation était, dans la même période, plus faible qu’en France, en Italie ou en Espagne. Il permettait, néanmoins, la liquidation progressive de la dette publique allemande au détriment des épargnants (Une obligation allemande de 100 marks émise en 1970 ne valait plus que 40 marks constants en 1990).

En cela, il convient de changer notre perception du mark. Souvent qualifié de monnaie apolitique, il faudrait le requalifier de monnaie de compromis politique. Un compromis qui reflète l’équilibre des forces résultant des intérêts divergents des hommes de l’Etat, des syndicats et des employeurs allemands. Aussi n’est-ce pas un hasard, si la valeur du mark intégrait les coûts de ce compromis social, marqué par une relative modération salariale.

De même en France, la valeur du franc était le reflet du coût de transaction entre les hommes de l’Etat jacobin et les syndicats révolutionnaires dans la fixation des salaires. Traditionnellement, ce coût est plus élevé qu’en Allemagne, puisqu’il était faiblement limité par la rationalité économique. Cela a conduit à un franc, chroniquement, plus faible que le mark.

Ainsi, peut-on affirmer que, pour toute monnaie étatique de papier, il existe une relation inverse entre la valeur d’une monnaie et les coûts de transaction sociaux-politiques qui conduisent à la formation du prix des salaires. On peut même soutenir que la politique monétaire d’un Etat est bien plus conditionnée par ce rapport de forces que par les statuts définissant la mission de sa banque centrale. Une preuve en est donnée par le fait que la Bundesbank n’a pas été capable d’assurer une stabilité des prix comparable à ce qu’elle aurait été sous le régime de l’étalon-or.

Si l’on suit ce raisonnement, on comprend que l’euro ne peut pas être l’héritier du mark. Pour qu’il le fut, il faudrait que partout en Europe, le coût du compromis sociopolitique aboutissant à la formation des salaires soit égal à celui de l’Allemagne. Or, ce coût varie considérablement d’un Etat de l’Euroland à un autre.

L’euro ne peut donc rendre les mêmes services aux économies de l’Euroland que ceux rendus par le mark à l’économie allemande.

La valeur de l’euro est une valeur mathématique moyenne. Elle intègre artificiellement tous les coûts de transaction à la formation des salaires dans la zone euro. Cela implique que les pays dont le coût de transaction à la formation des salaires est inférieur à la valeur de ce coût moyen dans l’Euroland se retrouvent avec une monnaie dont la valeur de change est inférieure à ce qu’elle serait naturellement. A l’opposé, tous les pays dont le coût de transaction à la formation des salaires est supérieur à la valeur de ce coût moyen se retrouvent avec une monnaie dont la valeur de change est supérieure à ce qu’elle serait naturellement.

C’est là un fait structurant. L’euro unique dénature la relation économique entre les coûts de transaction sociaux et la valeur de change la monnaie. En d’autres termes, l’euro agit comme une amphétamine pour les pays du Nord de la zone et comme de la strychnine pour les PIIGS. Ainsi, la monnaie unique empêche l’ajustement des coûts de facteur entre pays de la zone.

2. L’euro ne permet pas l’ajustement des coûts de facteur de production

Un retour à l’analyse de l’étalon-or est, ici, utile pour comprendre pourquoi l’euro ne permet pas l’ajustement des coûts de facteur de production et le rééquilibrage des échanges commerciaux. Quand le déficit commercial se creuse, dans le régime de l’étalon-or, nous avons vu que l’offre de monnaie publique doit diminuer pour conserver la parité-fixe entre la monnaie papier (ou virtuelle) en circulation et le stock d’or. Cette diminution de la masse monétaire entraînait automatiquement la déflation du capital et des salaires.

Au XIXe, cette déflation était possible car l’empreinte de l’Etat sur la société civile était très faible. Il n’existait ni salaire minimum, ni charges sociales incompressibles qui auraient bloqué l’ajustement des salaires à la quantité de monnaie disponible. Surtout, la déflation était socialement acceptée, car les agents économiques savaient que tous les prix baisseraient et que, par conséquent, leur niveau de vie ne serait pas réduit du montant de la déflation. Or, cette forme de déflation soutenait l'investissement dans le capital productif. Tout investissement qui promettait un taux de rentabilité supérieur au taux de la déflation offrait une perspective de profit élevé.

A ce titre, on peut dire que l’étalon-or a soutenu le génie du capitalisme au XIXe siècle. Il a réalisé la gageure de combiner déflation, forte croissance et augmentation du niveau de vie.

Avec l’euro, on assiste au phénomène inverse. Tandis que la création monétaire devrait baisser dans les pays improductifs, elle est en train d’exploser. En effet, l’Espagne, l’Italie et la Grèce contribuent à plus de 70% à la croissance la masse monétaire. Et, là où la masse monétaire devrait augmenter (Allemagne, Finlande, Pays-Bas, Autriche), elle se contracte du fait des mécanismes de soutien instaurés par le FESF pour renflouer les pays insolvables de la zone euro.

Ce mécanisme pervers donne l’impression que la masse monétaire totale de l’Euroland est stable. Or, cette stabilité n’est que comptable. En vérité, ce qui se met en place, c’est un système invisible de transferts des richesses des pays du Nord vers les pays du Sud qui maintient à un niveau artificiellement élevé le prix des facteurs de production des PIIGS et à un prix artificiellement bas ceux des pays du Nord.

Ce dont il faut prendre conscience, c’est que les cures d’austérité adoptées par les PIIGS n’auront qu’une influence très marginale sur l’obstacle structurel à l’ajustement de leurs coûts de production avec les autres pays de l’Euroland. C’est précisément l’euro qui empêche cet ajustement par sa construction mathématique. Pour qu’un tel ajustement se produisit, il faudrait démanteler le droit social et forcer les salariés à accepter des diminutions régulières de salaire. Or, cette déflation salariale ne serait pas possible, car les individus n’ont pas confiance dans une monnaie de papier dont ils savent qu’elle est par nature inflationniste. Cette confiance est encore plus faible, dans les PIIGS où la masse monétaire en circulation est trop élevée.

Ce déséquilibre généralisé commence à ressembler au chaos monétaire. Il nous donne la raison pour laquelle les investisseurs des PIIGS achètent, depuis plusieurs semaines, de la dette française et allemande à des taux négatifs. C’est-à-dire à perte.

Faute de sous-jacent réel à l’euro, les investisseurs considèrent que les obligations des pays solvables de la zone euro sont de la quasi-monnaie. Ils agissent donc rationnellement en achetant la dette en euros, réputée encore solvable. Ce qui leur permettra d’éviter les pertes de change en cas de retour à la peseta, la drachme ou l’escudo.

Ajoutons que techniquement, tous ces investisseurs achètent déjà du mark et du franc à des prix subventionnés par l’Euroland. De fait, le système incite à la spéculation.

Si le phénomène venait à s’accentuer, on assisterait à un debt-run d’une ampleur cataclysmique que l’on peut très bien imaginer suivre ou précéder un bank-run, les deux phénomènes étant désormais liés par le système des réserves fractionnaires et le financement de la dette publique par les banques.

Que reste-t-il alors de commun entre l’euro et l’étalon-or ? En vérité, pas grand-chose. Si ce n’est la contrainte faite aux Etats membres de l’Euroland de réduire leurs déficits publics. Non pas le niveau de leurs dépenses, mais le niveau des déficits. Ce qui laisse aux Etats socialisés toute latitude de mener des politiques fiscales confiscatoires, inhibitrices de la croissance. Sources de tensions monétaires avec les nations plus respectueuses des droits de propriété et, elles, créatrices de richesses.

L’analogie avec l’étalon-or cesse également quand on a à l’esprit que les déficits commerciaux entre Etats de la zone se règlent en euros et sont couverts par des dettes publiques, alors que du temps de l’étalon-or, ils se réglaient en lingots. C’est là un autre facteur de déséquilibre qui s’ajoute à de nombreux autres. Ils font de l’euro une monnaie sui-generis d’une complexion extrêmement fragile.

3. L’euro est une monnaie sui-generis d’une extrême fragilité

Affirmer que l’euro est une monnaie plus fragile que la monnaie-or serait un poncif construit sur une lapalissade. Toutes les monnaies de papier sont, dans la durée, plus fragiles que les monnaies métalliques.

Ce qui est moins commun, c’est de constater que l’euro est plus fragile que la plupart des monnaies inflationnistes créées à ce jour. Ces monnaies peuvent vivre longuement et ne sont menacées que par l’hyperinflation. Le franc inflationniste (1 franc de 2000 valait 4 centièmes de centimes constants sur la base de 1901), le dollar inflationniste (1 dollar de 2010 vaut moins d’un cent constant de 1900) ont survécu malgré leur perte de constante de valeur.

L’existence de l’euro est menacée par toutes sortes de facteurs exogènes aux manipulations monétaires de la BCE.

Parmi ceux-ci, on citera : i) un bank-run ou ii) un debt-run dans un pays majeur tel que l’Espagne ou l’Italie, iii) la montée des taux obligataires, iv) l’aléa politique qui peut prendre la forme v) d’un refus des pays solvables de continuer à soutenir les Etats en déconfiture, vi) l’élection d’un gouvernement anti-austérité dans l’un des PIIGS, vii) l’explosion du chômage à 30, voire 40% dans certains pays de la zone, conduisant à viii) des troubles sociaux violents et révolutionnaires, ix) l’épuisement des fonds du FESF et du futur MES, xi) une dépression centrée sur l’Europe, xii) le retour de l’hyperinflation, xiii) le retrait unilatéral d’un grand pays, Espagne ou Allemagne, pour des raisons diamétralement opposées, xiv) une décision du tribunal constitutionnel allemand…

Tous ces facteurs montrent combien l’euro est une construction artificielle qui ne survivrait pas longtemps, sans la volonté des hommes de l’Etat de la maintenir jusqu’à la dernière coalition électorale assurant leur maintien au pouvoir.

Née d’une fantasmagorie idéologique, l’euro pourrait bien périr sur l’autel des réalités politiques. Sauf si une dictature Euro-cratique se mettait en place. Ce qui n’est, après tout, pas impossible, quand on voit que la Banque Centrale Européenne ne respecte plus ni sa mission, ni ses règles internes, ni les traités. Des dérives encouragées par les Etats du Sud qui prônent la mutualisation de la dette en attendant sa monétisation, dans l’espoir du retour de l’inflation qui liquiderait leur passif.

Les années à venir, sinon les mois prochains risquent bien de rentrer dans les annales de l’histoire monétaire où l’on retiendra que l’euro fut l’étalon… de la démesure humaine.