Sans aller à de tels extrêmes, l’histoire communiste montre que ses régimes ont toujours été marqués par un fort retard technologique envers les démocraties occidentales. Les société fermées sur la religion montrent également le même handicap – ainsi, la splendeur arabe doit beaucoup de sa mise en sommeil à un poids devenu démesuré du religieux dans la vie sociale.

De même, l’adoption d’une technologie suppose aussi suffisamment de liberté pour que le changement se fasse – les vieilles voitures américaines de Cuba sont une illustration célèbre de non-changement faute de liberté. Le pittoresque de la vie quotidienne de nombreux pays « touristiques » est le plus souvent l’expression non pas de la simple pauvreté, mais de blocages sociaux empêchant le changement induit par l’arrivée de certaines technologies.

En France, et plus d’actualité, l’interdiction ou les restrictions sur les OGM ou sur l’exploitation du gaz de schiste sont ainsi l’expression d’un refus de liberté imposé par un gouvernement inique et liberticide sous l’influence de groupes de pression irréfléchis.

À l’inverse, la technologie vient souvent nourrir la liberté, pour ne pas dire toujours. Les gains de productivité grâce aux outils de tous genres, mais aussi les moyens de transport, sont du temps et donc de la liberté gagnés. Les moyens de communications modernes sont une liberté d’expression plus vaste et une capacité de socialisation qui ne se conçoit plus désormais que sur la dimension mondiale. Certains opposeront les technologies potentiellement destructives des militaires – on verra que ce n’est pas si simple et que même là, la liberté n’est pas bien loin.

Enfin, la technologie est parfois source de nouveaux espaces de liberté. Facebook et le Web viennent bien sûr à l’esprit du lecteur moderne et branché. Mais il y a de nombreux autres exemples simples, souvent en rapport avec un usage détourné, voire fortuit, des technologies. La possibilité des sports mécaniques naît de l’arrivée du moteur, celle des jeux vidéo découle de l’ordinateur devenu personnel. La meilleure éducation politique des peuples de la planète résulte de l’explosion de l’accès à Internet et son information quasi gratuite et instantanée.

Mais la technologie peut-elle être, ou devenir, un obstacle, voire un danger à la liberté ? On pense évidemment à Hiroshima – événement encore récent à l’échelle de notre histoire – comme horrible exemple d’une technologie non seulement liberticide mais meurtrière à une échelle qui pose question. Plus près de nous, les célèbres armes de destruction massive, prétextes à la guerre en Irak, relèvent de la même menace supposée.

Plus loin, dans le futur, ou sortant des labos de recherche, peut-on craindre de nouvelles formes de technologies – robots intelligents, produits de manipulations génétiques, clones, etc. – qu’elles portent en elles la graine d’un bouleversement de certaines libertés fondamentales, voire de notre société dans son ensemble ? Existe-t-il d’ores et déjà des domaines où la technologie bouscule et menace notre liberté ?

Des échanges assez vifs récents avec un libéral auto-déclaré m’ont convaincu que la réponse à cette question n’est manifestement pas évidente pour tous et peut mériter un article. C’est à la lumière de tels échanges qu’on se rend compte que le formatage jacobin des esprits français contemporains est tellement fort que même un libéral sincère ne sait pas toujours s’en défaire.

Le cœur de toute réflexion libérale consiste à analyser un sujet depuis la perspective individuelle, et se poser la question de la déclinaison des mécanismes de responsabilité et de propriété qui lui sont associés. Par contre, les considérations de l’ordre de la morale doivent rester à la porte : la liberté repose sur le droit et le droit seul.

Ainsi, aucune technologie n’est en soi responsable de quoi que ce soit. De même, une technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Seule son utilisation par un individu peut l’être, une manière de dire que si une technologie conduit à des morts, à de la pollution ou autres dégâts majeurs, elle ne peut être condamnée en tant que telle, car la responsabilité incombe toujours à un humain, celui qui l’a utilisée. On a l’impression d’une évidence.

Dès lors, la question d’une technologie, présente ou future, qui serait une menace pour l’humanité se résout d’elle-même. Comme pour l’Irak, une telle menace se ramène toujours à celle d’un individu plus ou moins déséquilibré qui pourrait abuser d’une technologie à fin malveillante voire meurtrière. Mais même si de tels scénarios peuvent en effet être complexes et dangereux, on reste dans le domaine du droit classique. Et il n’y a pas a priori de raison pour que ce raisonnement change demain avec l’arrivée de « nouvelles » technologies – une excellente nouvelle, donc.

Or mon libéral auto-déclaré considère justement que cette question de la technologie face au droit et à la morale n’est pas si tranchée qu’il y paraît.Selon son avis,

« l’adoption d’une technologie engendre(rait) des conséquences dont certaines (seraient) hors du champ d’application de la responsabilité juridique ou contractuelle de ses créateurs, industriels ou utilisateurs. Anticiper, moduler et coordonner ces évolutions permettrait d’œuvrer pour la liberté.»

Une telle analyse témoigne d’une démarche méthodologique totalement erronée dans une optique libérale, sans l’ombre d’un doute. Comme rappelé plus haut, le libéralisme repose sur le principe de responsabilité individuelle. Sortez de ce cadre et vous tombez dans le domaine de l’arbitraire socialiste, où l’individu peut être dégagé de sa responsabilité – ou au contraire rendu coupable – sous couvert d’arguments expression de totalitarisme. La question de la « libéralité » de toute technologie, nouvelle ou pas, future ou passée, ne peut trouver de réponse que dans le cadre de la responsabilité individuelle, sans échappatoire aucune.

L’erreur consiste donc à se tromper d’enjeu en rapport avec la technologie. Concrètement, dans la phrase « l’adoption d’une technologie engendre des conséquences… » le mot important n’est pas « conséquences », mais « adoption ». C’est en effet le mauvais usage, la mauvaise « adoption » de la technologie qui peut engendrer des « conséquences » – dont l’utilisateur reste toujours responsable, quoi qu’il advienne.

Comme « une technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi », il s’agit que toute nouvelle technologie prenne sa place dans la société sans altérer les mécanismes sociaux qui touchent au ‘bon’ et au ‘mauvais’, c’est-à-dire en pratique au droit. Autrement dit, toute technologie utilisée sans respect des principes de droit antérieurs ne devient pas mauvaise, mais engage la responsabilité de son usager, qui doit répondre de toute atteinte de la propriété d’autrui.

On pourrait penser que c’est l’inventeur qui doit être responsable. Après tout, si Oppenheimer n’avait pas fait aboutir le sinistre projet Manhattan, Hiroshima et Nagasaki auraient connu un tout autre destin. C’est pourtant là aussi une analyse de courte vue. On ne compte pas le nombre d’inventions dont les usages les plus communs ne sont en rien ceux que l’inventeur avait imaginé à l’origine. Un exemple ? Le protocole TCP/IP d’Internet, le téléphone, la fibre optique, le laser, la recherche des nombres premiers… L’inventeur ne peut pas anticiper tous les usages, dont certains auront lieu bien après sa mort, il ne saurait donc être responsable à la place des usagers.

On peut illustrer par quelques exemples, passés ou plus récents, d’adoptions technologiques pouvant poser question. Commençons par quelque chose de simple. Le courrier postal a toujours connu la protection des envois via une enveloppe, dont il est facile de déceler si elle a été violée ou pas. L’équivalent en email n’existe pas de manière ‘naturelle’, le mail a été ‘mal’ inventé en ce sens qu’il n’avait pas d’enveloppe à son origine, le message pouvant être lu par autrui, les ‘postiers’ administrateurs des machines sur son chemin. Puis on a rendu possible le chiffrement (cryptage en mauvais français) justement pour l’envelopper. Mais l’État s’est alors arrogé le droit de casser cette protection à sa guise. Belle atteinte au droit antérieur.

La question n’est pas propre aux seules ‘nouvelles’ technologies, et je prendrai l’exemple des barrages. Sources d’eau et/ou d’énergie une fois mise en place, ils sont aussi une menace en cas de destruction pour les vallées en contrebas. Mais surtout, auparavant, leur mise en place suppose bien souvent le déménagement plus ou moins forcé des habitants de la vallée cible. La technologie là encore n’est pas le problème, mais la question porte bien sur les modalités de son adoption – qui décide ? – et du pouvoir potentiellement nocif que peuvent en tirer ceux qui mettent la main dessus.

Enfin, pour être plus ‘moderne’, on peut aussi prendre la biologie et/ou la génétique. Me faire cloner pose-t-il problème en soi ? Si mon clone devient un être humain comme un autre, avec sa responsabilité pleine et entière, je ne vois pas pourquoi. Que cela pose des questions troublantes, bien sûr. Mais tant que le droit est respecté, la technologie peut trouver sa place dans la société et y jouer un rôle dont l’utilité sera arbitrée par le marché.

L’exemple de l’Iran nucléaire semble pourtant démontrer que la technologie entre les mains d’un « gugusse » plus ou moins acariâtre est de nature à ébranler, menacer la pérennité de l’état. Pourtant, tout libéral sait bien que la pérennité de l’état de droit est bien plus en danger de par l’abus qu’en font bureaucratie et politiciens au quotidien que du fait de n’importe quel « gugusse » gesticulant depuis son minaret ou sa guérite. Ce n’est pas en changeant le droit qu’on évite les abus, mais en rendant un tel geste dissuasif.

Je constate au quotidien que bien des gens ont souvent tendance à compliquer inutilement les choses. Or la liberté, c’est toujours simple. La bonne nouvelle, c’est de pouvoir affirmer, ou rappeler, que le droit libéral transcende et doit transcender toute technologie dans ses usages. Il ne peut donc pas y avoir de technologie qui soit, ni aujourd’hui, ni demain, une menace pour l’humanité. Il n’y a que des hommes à dissuader de malveillance dans son usage. Trait.jpg

Stéphane Geyres fait partie de l'équipe qui anime l'Institut Coppet. Avec Ulrich Genisson il est à l'origine d'un projet original de livre collectif réalisé avec les contributions de 100 auteurs libéraux expliquant le libéralisme. Intitulé "La main invisible", ce livre devrait être prochainement publié. La version originale de cet article est parue sur Contrepoints.org en date du 9 mars 2012.