Le texte qui suit tente de répondre à cette question en examinant tour à tour les trois aspects de l’économie des bitcoins : comment ils sont produits, les facteurs de demande, et leur capacité à concurrence les monnaies classiques.

La production de bitcoins

Le Bitcoin est l’unité d’une cripto-devise virtuelle non matérielle portant le même nom. Les bitcoins sont conservés dans des “portefeuilles électroniques” anonymes identifiés par une série de 33 lettres et nombres. Les bitcoins passent d’un portefeuille à l’autre par le moyen de transactions “en ligne” voyageant sur un réseau internet pair-à-pair (peer-to-peer). Chaque transfert d’un portefeuille à l’autre est enregistré dans le code du bitcoin, en sorte que l’histoire enregistrée de toutes les transactions permet d’établir clairement et sans contestation possible qui en est le propriétaire à un moment donné. Les bitcoins peuvent être divisés jusqu’au 100 millionnième. Le volume de bitcoins actuellement en circulation dépasse les 10 millions d’unités, et, selon les prévisions, devrait atteindre le chiffre limite de 21 millions en 2040.

Ceci nous conduit à évoquer ce qui est véritablement la caractéristique la plus fascinante du processus de production des bitcoins. Ils sont “minés” (découverts) par le moyen d’un algorithme mathématique pré-défini, et produits par paquets de 25 unités attribués pour rétribuer la contribution de la puissance de calcul informatique mise à disposition par les membres du réseau pour résoudre collectivement un problème de puzzles mathématiques randomisés qui permettent précisément d'assurer la sécurité identitaire de chaque bitcoin. L’algorihme est conçu de manière à assurer une progression décroissante du stock total de bitcoins en diminuant de moitié tous les quatre ans la récompense attribuée aux “mineurs”. Ainsi, aux alentours du début 2017, leur rémunération ne sera plus que 12,5 unités. Par ailleurs, plus le nombre de bitcoins produits est grand, plus la résolution des casse-têtes mathématiques randomisés devient difficile.

Les bitcoins sont ainsi produits en tant que récompense aléatoire promise en retour de capacités de calcul mobilisées pour résoudre ces énigmes mathématiques. La rémunération par unité de temps est fonction du degré de sophistication des équipements informatiques plus ou moins spécialisés qui sont utilisés par les mineurs. Ceux-ci ont commencé à associer leurs efforts, et cette coopération croissante a considérablement réduit l’aspect aléatoire des gains espérés par chacun.

Du fait que ce processus de production implique un certain nombre de coùts, les bitcoins, bien que virtuels, représentent un “bien rare”. Bien que le bitcoin n’ait aucune forme ni aucun contenu matériel, l’algorithme qui commande sa production a été conçu de manière à reproduire le processus de production concurrentiel d’une ressource rare. Tout d’abord, l’entrée sur le marché de la production de bitcoins est libre. Ensuite le processus de production est à la fois intensif en capital et en travail, il prend du temps, et son résultat est incertain. Enfin cette production est soumise à des rendements décroissants, reproduisant ainsi le phénomène général de rareté auquel se heurtent les agents économiques individuels dans la réalité du monde physique. Les bitcoins représentent donc l’exact contraire des “Linden dollars” qui circulent dans le monde virtuel de “Second Life”. Ceux-ci sont en fait produits à partir de rien, par une autorité centrale bénéficiant d’un monopole, et sans autre limite que son bon vouloir.

Ceci dit, ce n’est pas le caractère coùteux de leur production qui confére aux bitcoins leur qualité de bien économique. La rareté ne nait pas des limites physiques absolues afférantes à une ressource; elle vient de ce que le stock disponible est insuffisant au regard de l’ensemble des attentes que nourrissent les individus qui désirent en détenir en raison de l’utilité qu’apporte son usage. Il nous faut donc nous demander qu’est-ce qui donne de la valeur aux bitcoins ? D’où cette valeur vient-elle ? Ce qui nous conduit maintenant à étudier la demande.

La demande de bitcoins

A leurs débuts, les bitcoins ont été créés par une sorte de communauté “Punk” qui s’en est servi à usage interne. Il est possible d’affirmer qu’ils servaient alors essentiellement comme éléments d’affirmation d’une identité fondée sur une vision hétérodoxe du monde en réaction contre l’establishment. La première demande, d’abord pour produire des bitcoins, puis inévitablement, mais seulement de manière indirecte, pour en détenir, était donc liée à ce qu’ils servaient à afficher ou à véhiculer un certain mode de vie, une certaine manière de voir le monde. Au fond, les bitcoins n’étaient pas très différents de ce que l’on trouve dans le monde de l’art, la littérature, la musique, la peinture : une manière de vivre et d’afficher sa différence.

Gràce à cette source initiale de valeur, les bitcoins ont acquis un point de référence qui les positionne relativement aux autres biens et services. A partir de là, les caractéristiques techniques qui les caractérisent ont entraîné une croissance de leur demande. Le Bitcoin est impérissable. Ses coûts de stockage ou de protection contre le vol ou la perte accidentale reviennent à très peu de chose dans la mesure où il s’agit de services qui sont déjà assurés de manière standard par l’installation d’antivirus et l’usage de logiciels de sauvegarde (back up). De même le coût marginal des transactions est quasiment nul une fois que les coûts fixes liés à la construction et à l’entretien du réseau de connection ont été réglés. Il s’agit de caractéristiques que partagent tous les véritables actifs patrimoniaux. Un second facteur de demande pour les bitcoins est ainsi lié à leur capacité de stocker de la valeur pour un coùt très faible. D’abord utilisés comme des biens essentiellement de consommation (ou de jouissance) personnelle dont la qualité était de servir à afficher une sorte d’identification à une certaine vision du monde, les bitcoins sont ensuite devenus un produit d’investissement dont l’attrait s’est progressivement étendu très au delà de la communauté crypto-punk initiale.

L’essor de cette fonction d’investissement a entraîné l’apparition de marchands intermédiaires spécialisés dans l’achat et la vente de bitcions. Il existe déjà un certain nombre de bureaux de change où l’on peut acheter ou vendre des bitcoins contre des devises. Est également apparue une activité spécialisée de services de stockage en ligne offrant des niveaux de sécurité plus élevés. Le marché de l’intermédiation est en principe totalement ouvert mais il a toutes chances de rester très monopolistique en raison du faible niveau des marges offertes par les transactions en bitcoins.

Ce dernier aspect - en l’occurrence le très faible niveau des frais appliqués aux transactions - explique l’apparition d’un troisième facteur de demande pour les bitcoins, en tant que moyens de paiement. Un certain nombre de vendeurs en ligne plus particulièrement spécialisés dans l’offre de services internet et la vente en ligne d’articles plutôt exotiques acceptent désormais d’être payés en bitcoins, en raison notamment des garanties presque totales d’anonymat qui y sont liées. Ce dernier facteur d’augmentation de la demande de bitcoins n’en est encore qu’à ses débuts, ne serait-ce que parce qu’actuellement seul un tout petit nombre d’articles peuvent être payés en bitcoins et que la plupart des vendeurs continuent à afficher leurs prix en dollars, en euros et autres devises. Le prix est ensuite converti en bitcoins au taux de change du jour où l’on s’est finalement mis d’accord sur la méthode de transaction choisie.Il en résulte que si les bitcoins peuvent effectivement servir de moyen de paiement, en réaité ils ne sont pas encore vraiment utilisés comme instruments de calcul commercial. Ceci tient sans aucun doute à ce que la demande comme moyens d’échange est encore actuellement très réduite. Est-il néanmoins imaginable que les bitcoins acquièrent dans un futur plus ou moins éloigné un véritable statut de monnaie pleine et entière .

Le Bitcoin en tant que monnaie

A première vue les bitcoins possèdent toutes les caractéristiques requises d’une monnaie en tant que moyen d’échange communément accepté. Ils sont parfaitement homogènes, impérissables, faciles à identifier, divisibles à souhait, et peuvent être stockés à coùt quasiment nul. Il semble qu’ils puissent être complétement protégés contre toute contrefaçon. Enfin, parce qu’ils servent une fonction aussi bien de consommation que d’inverstissement ils satisfont au critère misésien de régression nécessaire pour rendre compte de comment, à partir du commerce d’un bien, le processus de marché donne progressivement naissance à une monnaie (cf le texte de Shostak - NdT). Cependant pour qu’ils puissent devenir un jour une véritable alternative aux monnaies actuellement en usage, il faudra d’abord que la demande de bitcoins devienne suffisamment importante pour que leur usage se généralise. Ils ne pourront jamais acquérir un véritable statut de monnaie tant que leurs utilisateurs n’auront pas la certitude de pouvoir les échanger contre n’importe quel autre bien ou marchandise. C’est précisément leur capacité d’être jamais utilisés d’une façon aussi large et aussi universelle qui pose problème.

Pourquoi ? Parce que l’émission et la circulation même de ces bitcoins sont liées à l’utilisation d’une technologie hautement spécifique et intensive en capital. Leur usage dans des transactions privées ne peut se généraliser que si les deux parties à l’échange possèdent toutes deux l’équipement technologique indispensable pour accéder au marché en ligne des bitcoins. L’utilisation de bitcoins ne pose pas de problème tant qu’il s’agit d’achats standards et dépersonnalisés de produits internet parce que dans ce cas là le coût marginal de la transaction est quasiment nul pour ceux qui sont déjà équipés de la technologie nécessaire. Mais l’accès à l’échange en bitcoin se complique très sérieusement et devient beaucoup plus coùteux dès que l’on envisage le monde des achats physiques impliquant une relation directe et personnelle entre acheteur et vendeur (comme par exemple pour le paiement d’une coupe de cheveux, l’achat d’un sandwich, ou celui de légumes dans un supermarché local). Il est vrai que ces coùts diminueront progressivement dès lors que de plus en plus de gens, tant acheteurs que vendeurs, seront équipés de smartphones avec accès permanent à internet. Il n’en reste pas moins que le bitcoin ne peut aspirer à devenir un moyen d’échange universel que dans le contexte d’une société où chacun se situerait déjà plus ou moins à un très haut niveau de développement technologique. Ce qui représente un inconvénient énorme, pour au moins deux raisons.

La première tient tout simplement au caractère non uniforme du développement technologique. En matière de technologie, tous les individus d’une même société ne se situent pas nécessairement au même niveau, au même moment. Si certains ont déjà accès aux développements les plus récents des technologies les plus en pointe, d’autres préfèrent s’en tenir à des technologies plus anciennes, moins performantes, mais bien éprouvées. Cela tient certainement au fait que le remplacement des équipements par des technologies plus avancées est généralement coùteux, mais c’est également du aux différences de préférences personnelles, ainsi qu’aux différences de fortune. Moyennant quoi les bitcoins ne pourront réellement devenir de la vraie monnaie qu’à partir du moment où la technologie à laquelle leur production et leur diffusion sont liées sera elle même devenue d’usage suffisamment courant. Nous n’en sommes pas encore là.

La second raison vient de ce qu’une société où l’instrument d’échange courant serait aussi lié à la diffusion généralisée de l’usage d’une technologie très spécifique se mettrait en position de très grande vulnérabilité. La technologie évolue sans cesse. Les technologies sont le produit de choix individuels quant à l’accumulation du capital et à son application, qui sont sans cesse renouvelés, et susceptibles d’être à tout moment remis en question. Si la technologie dans laquelle s’enracine l’existence du bitcoin est un jour abandonnée, par exemple parce qu’il n’y a plus d’épargne suffisante qui soit disponible, il faudra trouver un autre instrument d’échange. Le passage de l’un à l’autre pourra difficilement se faire sans le risque de graves ruptures et perturbations affectant l’équilibre des flux au sein de la structure de production. La caractéristique d’un instrument d’échange ancré dans l’usage d’une certaine technologie est de réduire la flexibilité dont les relations économiques ont naturellement besoin, par exemple en compliquant, plutôt qu’en simplifiant, certaines actions comme le passage d’une technologie à une autre. C’est un grave défaut auquel aucune monnaie virtuelle ne peut échapper.

En essayant de comprendre si le succès croissant du bitcoin correspond bel et bien à l’émergence d’une nouvelle monnaie, nous sommes ainsi amenés à introduire une différence fondamentale de nature entre instruments d’échange “virtuels” et instruments d’échange “matériels”. Ces derniers ne dépendent d’aucune technologie en particulier et s’incarnent dans l’usage d’un objet matériel concret alors que les premiers sont liés au développement et à l’usage d’une certaine technologie mais ne s’incorporent dans aucune forme matérielle particulière. Cette opposition est loin d’être anodine car elle fait clairement apparaître le grand avantage lié à l’usage de monnaies “matérielles” : elles peuvent être utilisées par tout le monde, n’importe quand, et elles sont totalement indépendantes des choix individuels exercés en matière d’investissement, d’allocation et d’entretien du capital. Quant aux monnaie virtuelles elles peuvent être conçues de manière à reproduire certaines caractéristiques des monnaies matérielles, qu’il s’agisse de monnaies marchandises ou de monnaies purement fiduciaires, mais leur existence et leur circulation dépendront toujours de décisions spécifiques portant sur des choix d’investissement et de placements de capitaux particuliers. Cette particularité ne peut que réduire leur caractère d’universalité ainsi que leur capacité d’adaptation à des évolutions économiques changeantes.

Ainsi le problème des monnaies virtuelles - dont le Bitcoin est sans doute, à l’heure actuelle, l’exemple le plus parfait - est qu’elles ne permettent pas de répondre aux incertitudes de l’avenir d’une manière aussi complète et efficace que les monnaies matérielles. Elles peuvent servir de moyens d’échange entre ceux qui ont le désir et la capacité d’investir dans le type même de technologie qui leur permet d’exister, et qui permet de les conserver ainsi que de les faire circulter. Néanmoins elles ne pourront jamais atteindre le même niveau d’universalité et de flexibilité que, par nature, portent en elles les monnaies matérielles. Il en résulte qu’en économie de marché, les monnaies marchandises, au premier rang desquelles les monnaies métalliques comme l’or et l’argent, conservent un très large avantage comparatif.

Nicolay Gertchev

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Nikolay Gertchev est économiste à l'unité d'analyse de la section financière de la Commission européenne à Bruxelles. Il a étudié l'économie à l'université de Paris II Panthéon-Assas, à Paris, et il fut chercheur "Rowley Fellow" au Ludwig von Mises Institute. La version originale de cet article a été publiée sur le site internet du Mises Institute, sous le titre " The Money-ness of Bitcoins", en date du 4 avril 2013. Traduit de l'anglais par Henri Lepage.