Aucun législateur ne peut prendre en compte l'ensemble des circonstances qui constitueront l'environnement dans lequel une réglementation sera appliquée. Il se peut qu'elle soit parfaitement adaptée aux circonstances d'aujourd'hui. Mais l'environnement étant en évolution constante, il se peut que la mise en oeuvre de ce qui était hier apparamment une bonne règle entraîne aujourd'hui des conséquences imprévues aux résultats imprévisibles. Et le problème devient d'autant plus grave que l'empilement de réglementations de plus en plus complexes, mais conçues indépendamment les unes des autres, conduit à des situations où les effets inattendus d'un grand nombre de législations et de règles apparamment innocentes risque, comme dans le célèbre exemple du pont qui s'écroule au passage d'une troupe défilant au pas cadencé, d'entrer en quelque sorte en résonnance, et produire l'effondrement de tout le système. C'est le scénario de ce qui vient de se passer,

Reste cependant l'argument selon lequel même si l'intervention réglementaire n'est pas le nirvana, même si elle n'est pas exempte d'inconvénients, elle permettrait néanmoins au monde d'être meilleur que ce qui se passerait si on continuait de faire aveuglement confiance au "laissez faire" libéral. Toutes nos conceptions de l'économie moderne (notamment notre façon de penser les cycles) restent fondées sur cette hypothèse, admise désormais comme une vérité révélée, que de toute façon on ne saurait se passer d'un quantum minimal de régulation publique. Mais en est-on vraiment certain ?

A mon avis la critique libérale des causes de la crise restera insuffisante tant qu'elle ne s'accompagnera pas d'une explicitation plus approfondie de ce qui se passerait dans une économie réellement libre, fondée sur la seule discipline des règles juridiques classiques de la propriété privée, de la responsabilité personnelle, et de la liberté du commerce et de l'industrie (et donc de la concurrence libre) .

Cette exigence s'applique notamment au domaine de la monnaie. Il est bien de dénoncer et de mettre en cause la gestion des banques centrales dans la genèse de la présente crise. Mais pourrait-on vraiment se passer de la présence de tels établissements ? Posez la question, tout le monde vous répondra avec conviction que non, même chez la plupart de ceux qui se disent sincèrement libéraux.

C'est pourquoi, me semble-t-il, le moment est particulièrement propice pour donner la parole à ceux qui, depuis des années, travaillent à approfondir la notion d'une économie de 'banque libre'. Je pense en particulier au Professeur George Selgin dont l'interview sur la crise et la banque libre, qui vient d'être publiée sur le site internet de la Federal Reserve Bank de Richmond, est l'un des textes les plus passionnants qu'il m'ait été récemment donné de découvrir. Je suis heureux que l'Intitut Turgot, grâce à une traduction de François Guillaumat, puisse en donner une version française.

Il ne faut pas nécessairement avoir peur des utopies. Celles-ci, lorsqu'elles sont utilisées à bon escient, peuvent remplir un rôle fort utile.'' Henri Lepage''

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INTERVIEW DE GEORGE SELGIN PAR STEPHEN SLIVINSKI (BANQUE DE RESERVE FEDERALE DE RICHMOND

QuestionDécrivez la banque libre. En quoi diffère-t-elle du genre de système que nous avons aujourd'hui aux États-Unis?

Selgin :  j’emploie le terme pour désigner le laissez-faire en matière de banque –une banque sans aucune réglementation  ni restriction étatiques. C'est un concept idéal,  comme la liberté des échanges. Il ne se réfère à aucun système bancaire particulier  ayant existé,  même si certains, comme celui de l'Écosse au début du XIX° siècle,  s’en sont approchés.

George SelginMa propre version idéale  de la banque libre ne serait soumise à aucune condition particulière  pour l’émission de ses billets.  Les banques privées pourraient émettre leurs propres billets suivant les mêmes principes qu’elles créent les dépôts à vue. Elles seraient également libres d'ouvrir des succursales et d'investir dans toutes sortes de titres. Enfin,  il n'y aurait aucune espèce de garantie étatique implicite ou explicite,  telle que  l'assurance des dépôts.

Q : Est-ce qu’un étalon-marchandise est nécessaire dans votre cadre hypothétique de banque libre ? En d'autres termes, est-ce que la monnaie purement fiduciaire est incompatible avec la liberté des banques ?

Selgin :   Je pense qu’il y a lieu de distinguer  entre le régime bancaire d'une part,  et le type de base monétaire  d’autre part. La banque libre telle que je l’envisage  ne dépend pas de tel ou tel type de base monétaire. Il est vrai que,  historiquement,  si on avait eu  la banque libre  dès le départ,  on n'aurait pas les banques centrales  et on aurait presque certainement une marchandise comme étalon monétaire,  vraisemblablement  de l’or. Mais on peut concevoir la banque libre  dans un cadre contemporain  de monnaie fiduciaire.  Ce qui la rendrait libre,  c'est qu’il n’y aurait plus aucun monopole sur l'émission de papier-monnaie,  tel que les banques centrales l’exercent presque partout aujourd'hui.

Une proposition  moderne pour  la banque libre qui ne changerait  pas radicalement le type de base monétaire consiste à geler cette base monétaire à son niveau existant, à permettre aux banques  d’émettre toutes sortes d’engagements , y compris  de la monnaie manuelle, et se débarrasser de l'assurance des dépôts.

La banque centrale  maintiendrait toujours la base monétaire mais,  en principe,  cela ne consisterait plus qu’à s’assurer qu’elle élimine les vieux billets de la banque centrale,  et maintienne un niveau fixe de crédit de réserve  pour que les banques s’arrangent avec. Dans ce cas-là,  vous auriez la liberté des banques avec un étalon monétaire fiduciaire. 

L’étalon ultime était toujours l'or, et je pense qu'il le serait resté n’étaient les ingérences des hommes de l’état

La monnaie fiduciaire que nous avons aujourd’hui est un pur produit  des banques centrales.  Pour moi,  il est assez évident que si nous n'avions jamais eu de banques centrales,  nous n'aurions pas de monnaie fiduciaire.  A la place,  nous aurions toujours  une monnaie-marchandise. Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu aucune force évolutive à l’œuvre dans les systèmes monétaires  qui aurait pu les détacher  des étalons-marchandises en place,  en particulier l'or et l'argent.

Ce qui se serait passé à la place,  et qui avait tendance à se produire  lorsque nous avions encore ces étalons-là,  c’est que les innovations financières auraient réduit  à des quantités insignifiantes  le besoin effectif l'or et de l'argent  en tant que moyens de paiement.   Le dernier livre de George Selgin. Par exemple,  dans le système écossais de banque libre,  c’est dès les années 1820 que les taux effectifs de réserves en pièces d’or  étaient déjà tombés  à des niveaux aussi faibles que 1 à 2 %  des engagements à vue en circulation. Alors,  la plupart du passif était constitué par des billets de banque   —  les dépôts comptaient beaucoup moins.  En tout cas,  les banques écossaises n'avaient pas besoin de beaucoup d'or,  et le système ne cessait de trouver  de nouvelles manières de l’économiser.Cependant, l’étalon ultime était toujours l’or,  et je pense qu’il le serait resté  n’étaient les ingérences des hommes de l’état. 

On peut avoir un meilleur système bancaire dans un régime de banque libre, qu’il y ait un étalon-or ou pas

Q: Considérez-vous la couverture partielle comme essentiellement problématique ? Est-ce que la banque libre exige un étalon-marchandise, afin que les banques privées n’émettent pas de trop de monnaie manuelle ?

Selgin : Les avantages de la banque libre  sont distincts de ceux de l'étalon-or ou de tout étalon-marchandise. Cela ne veut pas dire que je pense qu'il n'y ait pas d'avantage à l’étalon-or. Du point de vue historique,  je pense que c'est dommage que l’étalon-or ait été démantelé.  En fait,  c’est au cours de la Première Guerre mondiale que ce démantèlement  a commencé pour de bon,  et l'étalon-or  qui a été restauré  par la suite était truqué  et,  finalement,  très instable. Mais on peut avoir un meilleur système bancaire  dans un régime de banque libre,  qu’il y ait un étalon-or ou pas.  La monnaie fiduciaire aussi  fonctionnerait mieux  avec la liberté des banques  que sans elle. 

C’est… à égalité de statut que les banques libres se font concurrence dans l’émission de titres d’endettement, ce que les billets de banque sont fondamentalement On traitera leurs billets de la même manière que les chèques le sont aujourd'hui par les banques... C'est cette concurrence entre les émetteurs qui garantit qu'aucun d’entre eux ... n’a le pouvoir de mener le système à ... un excès d’émission

Quant à la banque à couverture partielle,  je trouve que c'est une institution merveilleuse,  et que c'est idiot de prétendre  qu’on devrait s’en débarrasser pour avoir un régime monétaire stable.  Pour parler franchement,  ces soi-disant économistes autrichiens,  pour la plupart adeptes de Murray Rothbard,  qui s’acharnent à affirmer  sa nature frauduleuse  ou son instabilité intrinsèque n’avancent  que de faibles arguments.  Je pense que l’expérience  est loin de confirmer leur opinion,  et qu'ils s’aveuglent eux-mêmes  sur les preuves décisives des avantages que la couverture partielle apporte  en termes de développement économique,  en favorisant l'investissement.   Le fait principal qu’il faut à garder à l'esprit  est qu’une banque d’émission en concurrence  en est une qui peut mettre en circulation de la monnaie manuelle,  mais qui n’a aucun monopole pour ce faire.  La conséquence  est qu’elle ne peut pas s’imprimer une augmentation de ses propres réserves,  ni imprimer quoi que ce soit  dont on puisse compter  que les autres banques le traitent comme autant de réserves.

Les banques libres se font concurrence, pour ainsi dire,  à égalité de statut dans l’émission de titres d’endettement,  ce que les billets de banque  sont fondamentalement. Ces titres,  elles sont contraintes  de les rembourser  régulièrement :  la concurrence entre les différents émetteurs a pour conséquence  que leurs billets  sont traités de la même manière que les chèques le sont aujourd’hui par les banques. On les accumulera pendant un jour ou deux,  puis on les enverra à la compensation pour remboursement.  C'est cette concurrence entre les émetteurs  qui assure qu'aucun d'entre eux  n’a le pouvoir de mener  le système à un excès global d’émissions.

Dès que la banque à monopole a le pouvoir de créer des réserves supplémentaires pour l'ensemble du système, elle est affranchie de la discipline du mécanisme de compensation.

C'est une  situation tout à fait différente de celle que vous avez  lorsqu’il y a une banque d’émission monopoliste. Même en présence d'un étalon-or,  lorsque les titres des banques privilégiées  représentent elles-mêmes  des droits sur de l’or,  une banque d’émission monopoliste  peut  s'attendre à ce que les autres banques  traitent comme des réserves  ses billets de banque  ainsi que les dépôts issus de ses crédits  qui en sont des substituts proches – c’est-à-dire  comme s’ils étaient eux-mêmes de l’or. 

La conséquence de cette tendance,  qui n’existe que parce que les banques sont privées du droit d’émettre leur propre papier-monnaie,  c’est que les banques moins privilégiées  sont amenées à dépendre  du fournisseur monopoliste de la monnaie manuelle,  et donc à traiter ses billets comme une monnaie de réserve.

Dès que la banque à monopole  a le pouvoir de créer  des réserves supplémentaires pour l'ensemble du système,  elle est affranchie de la discipline du mécanisme de compensation. C'est de là que vient le pouvoir des banques centrales.  C'est cela qui permet aux banques centrales  de provoquer une surexpansion générale du crédit et de l'inflation.

Walter Bagehot... reconnaissait que les emballements et les crises conjoncturelles étaient dus à un monopole d’émission de la monnaie manuelle

Ce que je viens de décrire est précisément  le genre de situation  qui a déclenché la plupart des crises financières au XIX° siècle. L'ironie est que les gens considèrent aujourd’hui ces crises périodiques,  particulièrement  en Angleterre,  comme prouvant la nécessité d'une banque centrale  et d’un prêteur de dernier ressort. Walter Bagehot pron. « Badgett »,  pour sa part, reconnaissait que les emballements  et les crises conjoncturelles étaient dus à un monopole d’émission de la monnaie manuelle   Aujourd'hui, le pauvre Bagehot doit  tourbillonner dans sa tombe,  parce que l’apologiste moyen de la banque centrale  se plaît à le citer comme ayant affirmé  que tout pays  devrait avoir  sa propre banque centrale. C’est une calomnie :  en fait,  Bagehot avait écrit très explicitement qu’à son avis,  il aurait mieux valu  qu’il n’y ait jamais eu de Banque d'Angleterre, et que l'Angleterre ait comme l'Écosse  un système bancaire concurrentiel.  Et alors,  on n'y aurait jamais  eu besoin d’aucun prêteur de dernier ressort. En recommandant que la Banque d'Angleterre joue ce rôle,  Bagehot ne recommandait pas une solution à des problèmes qui auraient été inhérents à la banque non réglementée ;  il essayait seulement d’amener une Banque d'Angleterre intrinsèquement viciée  à se conduire comme il fallait.

C’est… tout à fait involontairement que les Anglais ont donné à l'Ecosse le système bancaire le plus stable et le plus envié du monde et de loin supérieur au leur

Q : Vous avez déjà évoqué le système bancaire écossais du début du XIX° siècle comme le meilleur exemple historique d'un système bancaire libre qui marchait. Comment le système écossais est-il apparu ?

Selgin : Le système écossais était unique,  et c’était pour des raisons de politique :  après le Traité d’Union de 1707,  les autorités anglaises ne voulaient pas  que l'Ecosse se retrouve  avec une institution  qui aurait eu le même pouvoir  et le même prestige que la Banque d'Angleterre.  Ils ont alors  plus ou moins insisté  pour que l'Écosse autorise l’entrée libre  dans l’activité d’émission des billets.  Ainsi,  la Bank of Scotland,  constituée en 1695, a été suivie par la Royal Bank of Scotland, puis par d'autres banques émettrices de billets, jusqu'à ce que l'Ecosse se retrouve avec plusieurs dizaines de banques d'émission - certaines grandes, d’autres plus petites – mais toutes en concurrence. C’est ainsi que,  tout à fait involontairement,  les Anglais  ont donné à l'Ecosse le système bancaire le plus  stable  et le plus envié du monde, et de loin supérieur au leur. Pour commencer, l'Ecosse a été relativement exempte de crises,  tandis que l'Angleterre était secoué par une crise après l'autre.

Soit dit en passant,  on pourrait faire  la même comparaison  entre le système bancaire américain  et le système bancaire canadien  au cours de la seconde moitié du XIX° siècle. Ni l’un ni l’autre n’était  un système de banque libre,  mais le système canadien était plus libre  sur des aspects essentiels,  comme de permettre aux banques d’émettre des billets  sans obligation d’adossement particulière,  et d’autoriser la création de filiales dans l’ensemble du pays.  Cette plus grande liberté faisait du système bancaire canadien  l'envie des commentateurs américains de l'époque.

Cette absence de succursales bancaires a été une cause très importante de faiblesse et de fragilité pour le système bancaire américain

Q : Dites-m’en un peu plus là-dessus Aux Etats-Unis, on appelle couramment « the Free-banking era » la période antérieure à la Guerre de sécession. Est-ce une mauvaise appellation ?

Selgin : à la fin de cette période,  les banques n’étaient libres aux Etats-Unis que dans un seul sens. A l'origine,  vous ne pouviez  créer une banque qu’avec un privilège spécial  accordé  par la législature des états,  de sorte que l'entrée était restreinte.  Dans certains cas,  elle l’était très sévèrement.  Il y avait certains États  et territoires,  en particulier dans l'Ouest,  qui interdisaient purement et simplement  de faire de la banque,  et d'autres qui n’autorisaient qu’une seule banque privilégiée.

A partir de la fin des années 1830,  en réaction à la corruption de l'ancien système, les États --en commençant par le Michigan et New York - ont créé ce qu'on a appelé  les “free banking laws”  qui autorisaient  les banques à se créer  créé par une espèce d’acte standard de constitution. Ainsi,  si la banque était libre  en vertu de ces lois c’était au sens où il y avait  une plus grande liberté d'entrée.

Cependant  les banques n’étaient pas libres  au sens où elles auraient échappé  à toute réglementation particulière.  Dans tous les cas,   il fallait que leurs billets fussent  adossés  à certains titres obligataires désignés comme garantie,  et cette exigence avait souvent de très nuisibles conséquences. Dans de nombreux États,   on avait forcé  les banques à acheter des actifs  qui se révélaient  ne rien valoir,  et c’était une des causes principales de faillite dans ces systèmes de prétendue  «  banque libre ». Aucun des ces banques ne pouvait non plus avoir de succursales, Comme c’est aujourd'hui  évident pour tout le monde,  cette absence de succursales bancaires  a été une cause très importante de faiblesse et de fragilité pour le système bancaire américain.

Q : Est-ce qu'il y a une place pour des obligations juridiques particulières dans votre scénario préféré pour la banque libre, notamment la responsabilité illimitée des propriétaires de banques ?

L’expérience ne permet en aucun cas de penser que la banque libre ne pourrait fonctionner qu’avec une responsabilité illimitée

Selgin : La responsabilité illimitée  donne de facto aux banques qui lui sont soumises  un coussin de fonds propres  plus volumineux,  avec d'autant plus de garanties pour les détenteurs de leurs billets. Dans ce cas,  les détenteurs de ces billets  ne seraient exposés à des pertes  qu’une fois  que les propriétaires des banques auraient perdu  non seulement  la valeur nette de leurs parts dans la banque,  mais aussi la totalité  de leurs biens personnels. Ainsi, la responsabilité illimitée constitue un type d’assurance tout à fait  efficace,  et qui incite à la conduite responsable – bien meilleur que l’assurance des dépôts par l’état.

Mais il importe  de ne pas surestimer l’importance de la responsabilité illimitée. Dans le système écossais,  par exemple, seules  certaines banques avaient  une responsabilité illimitée --les banques les plus anciennes, instituées par « privilège »,  ne l’avaient pas.  L’expérience ne permet en aucun cas de penser  que la banque libre  ne pourrait fonctionner qu’avec une responsabilité illimitée.  Je ne pense pas des théoriciens de la banque libre aient pris une position déterminée  sur ce que serait le degré idéal de responsabilité.  Je pense plutôt  que leur point de vue est qu’il vaut mieux  laisser ce choix-là  au marché. 

Q : Les partisans de la banque centrale affirment qu’elle serait supérieure à la banque libre parce que la banque centrale peut jouer le rôle de prêteur en dernier ressort en cas de crise ou de contagion. Un cadre de liberté bancaire présente-t-il des caractéristiques qui rendrait inutile ce prêteur en dernier ressort ?

Selgin : L’opinion courante  est que les systèmes bancaires seraient  par nature fragiles et qu'ils courent souvent le risque d’une panique bancaire,  ce qui aurait de graves conséquences du fait de la couverture partielle.  En fait,  il n'y a pas de bonnes raisons de penser de la sorte. 

Un prêteur en dernier ressort est un pis-aller pour résoudre des problèmes que l’on doit à une réglementation mal inspirée.

Il y a deux choses qui doivent être dites.   Premièrement,  des paniques bancaires  vraiment irrationnelles  survenant au hasard,  uniquement parce qu’on s’est affolé  sans savoir,  sont l'exception. Dans la plupart des cas,  les paniques  semblent  s’être fondées  sur des informations relativement exactes  sur les banques qui sont solvables et celles qui ne le sont pas.Ce qui veut dire  que la prétendue  « contagion »  a tendance à être très limitée. Les gens  rappellent cette exception  que fut la panique généralisée  de février 1933 aux Etats-Unis.  En fait,  ce sont deux choses  qui ont déclenché  cette panique à grande échelle :  

  • La première a été la généralisation des fermetures temporaires des établissements, pratiquées sans raison ni nécessité au lieu de se borner à suspendre une partie des remboursements.

 

  • La seconde était une fuite devant le dollar causée par la crainte que FDR ne dévalue au moment de prendre ses fonctions. Que Roosevelt n'ait pas catégoriquement nié toute intention de le faire avait contribué à alimenter la panique.

C’est ainsi qu’une course à la conversion en or  de dollars-papier  a conduit  la Banque de Réserve fédérale de New York,  qui avait subi l’essentiel de la panique,  à réclamer une fermeture temporaire  dans l’état de New York,  ce qui a précipité  la fermeture nationale des banques. Bien sûr que les gens vont se ruer  sur les banques  pour obtenir du papier-monnaie,  afin de le convertir en or,   si on craint une dévaluation  dans un système d’étalon-or. Mais cela ne veut pas dire  qu’on se méfie des banques en tant que telles.

Deuxièmement,  la tendance pour les systèmes bancaires  à tomber en faillite, en particulier  des faillites en cascade,  est fonction du cadre réglementaire. Si nous avions eu depuis le début  des réseaux bancaires nationaux  aux États-Unis,  ce seul fait nous aurait permis d'éviter  un grand nombre des faillites et problèmes bancaires  que nous avons connus. Par conséquent,  la question qu’il faut poser  n'est pas de savoir si les systèmes bancaires du passé,  fortement réglementés et structurellement faibles,  auraient pu  bénéficier d'un prêteur en de rnier ressort.  Peut-être que oui.Elle est de savoir si la première solution n’est pas de se débarrasser  d’abord des réglementations qui avaient rendu ces systèmes si artificiellement fragiles. Je ne pense pas du tout  que les systèmes de laissez-faire ou banque libre,  ou les approximations les plus proches que nous avons pu étudier,  aient fait preuve  du genre de fragilité  qui fait ressentir le besoin d'un prêteur en dernier ressort.  Ce que je pense, c’est qu’un prêteur en dernier ressort  est un pis-aller  pour résoudre des problèmes  que l’on doit à une réglementation mal inspirée. 

La liberté d'émettre des billets  est importante aussi. Lorsque les banques ne peuvent pas émettre leurs propres billets,  eh bien,  elles ont besoin d'un prêteur en dernier ressort  pour leur en fournir,  des billets. Si nous avions dit  aux entreprises qui fabriquent des chaussures que,  dorénavant, ils ne pourraient plus fabriquer  que des chaussures pour pieds gauches,  voilà-t-il pas  qu’il apparaîtrait  le besoin d’une source de chaussures « en urgence»  pour les pieds droits,  que l’on pourrait créer  en établissant  à cette fin  un nouveau service  étatique. Les gens finiraient par dire : "Heureusement qu’il y a la Direction Nationale de la Chaussure.  Comment qui que ce soit  pourrait-il marcher autrement ? »

Q : Est-ce qu'il y a des dispositions juridiques qui pourraient apparaître dans un cadre de banque libre pour protéger les banques en cas de panique?

Selgin : Oui.  Par exemple,  on peut attacher aux billets  ce qu’on appelle des « clauses optionnelles ».  Les billets des banques écossaises  comportaient de telles clauses avant 1765,  bien que les banques ne s’en soient pas servies  pour éviter les paniques, comme je vous l’expliquerai  tout-à-l’heure. Une clause optionnelle  réserve effectivement à une banque  le Droit de suspendre la conversion  à vue de ses billets,  à la condition de payer un intérêt sur ces billets  pendant toute période de suspension. Tant que le taux d'intérêt est suffisamment élevé,  les clauses optionnelles  favorisent la conduite responsable.  On ne les invoquera  que lorsque c’est l’intérêt même du détenteur des billets. Par exemple,  si vous avez une panique complètement irrationnelle  contre une banque solvable,  la clause pourrait entrer en jeu  et empêcher les détenteurs de billets  de casser la banque.  Le fait même que la banque invoque cette clause  fait savoir  qu’elle est solvable  aux clients qui s’affolent,  parce que si elle ne l'était pas,  ses propriétaires  auraient plutôt intérêt  à laisser courir  et à permettre sa liquidation.

Les informations sur le marché secondaire des billets peuvent empêcher ruées et paniques

En fait,  ce n’est pour prévenir les paniques  que les banques écossaises  ont fait jouer la clause optionnelle.  Elle s’en servaient pour se protéger  contre les attaques sur les billets,  où les banques rivales accumulaient des billets,   puis les présentaient d’un coup au remboursement en or  pour vider la banque de ses réserves  et la mettre en faillite.  De telles attaques avaient lieu aux premiers jours de la banque en Ecosse. La clause optionnelle  aurait pu servir  de protection  contre une panique  irrationnelle,  mais de panique irrationnelle,  il n’y en a jamais eu. Donc, au moins en théorie,  il existe un remède contractuel  à de telles paniques  qui pourrait marcher très bien.

Il y a aussi que,  lorsque vous interdisez  l’émission concurrentielle des billets,   vous éliminez le seul engagement à vue de la banque  pour lequel il peut exister un marché secondaire actif.  Supposez une banque qui est insolvable,  alors les experts du marché secondaire  appliqueraient une décote à ses billets. En revanche,  s’il n’y a aucune décote,  il n’y a pas lieu de s’en faire.  Les clients "profanes" de ces banques  n’auraient qu’à vérifier  le prix de marché de leurs billets  pour savoir s'ils doivent ou non  se précipiter vers leur banque. C’est ainsi que les informations sur le marché secondaire des billets  peuvent empêcher ruées et paniques  de se propager sans raison. Si on ferme ce marché,  comme on le fait lorsqu’on interdit la concurrence dans l’émission des billets,  on crée une condition  pour des paniques en cascade  qui n'existerait pas autrement.

Aucun métal unique ne peut être commode pour toute la gamme des valeurs faciales dont les gens ont besoin

Q : En quoi consiste le "gros problème de la petite monnaie?"

Selgin : Le gros problème de la petite monnaie —  qui est le titre d'un très bon livre de Thomas Sargent et François Velde —   est celui de maintenir en circulation des pièces de petite valeur faciale  en même temps que des pièces de valeur faciale plus grande.  Disons que vous avez un étalon-or.  Si la Monnaie ne frappe que les pièces d'or massif,  les petites coupures seront beaucoup trop petites. Vous avez effectivement  des exemples historiques  de très petites pièces.  Mais les gens les perdaient,  et elles étaient par ailleurs très mal commodes. Alors,  que pouvez-vous faire d'autre? Vous pouvez passer  à l'argent ou au cuivre, mais alors ce sont vos pièces à grande valeur faciale  qui vont devenir énormes. Dans la pratique, aucun métal unique ne peut être commode  pour toute la gamme des valeurs faciales  dont les gens ont besoin.

Alors,  vous pouvez faire circuler  à la place des pièces en deux types de métal – c’est ce que l'on appelle le "bimétallisme."  Mais le bimétallisme a ses problèmes à lui. Aussi longtemps  que la Monnaie s’en tient  à une seule unité de compte,  son taux de frappe va impliquer un taux d’échange fixe  entre les deux métaux. Mais ce taux d’échange doit forcément finir par  être différent de celui du reste du monde.  Quand il le devient,  le métal que la Monnaie  a relativement sous-estimé ne lui sera plus offert,  et les pièces déjà existantes  disparaîtront de la circulation,  à moins qu’elles  ne soient très très usées (c’est la Loi de Gresham).

L'autre solution,  et celle qu’on a adoptée partout dans le monde,  est d’employer  des pièces de monnaie "fiduciaires",  des sortes de jetons. Là,  ce n’est pas la quantité  de métal qui fait la valeur de la pièce,  mais une rareté  provoquée  ou la convertibilité  en une autre monnaie,  non fiduciaire.  Le problème de ces pièces-là est que leur fabrication peut tenter les faussaires.

Après 1775, la Monnaie royale n’a pratiquement produit aucune pièce d’aucune sorte

Ce qui nous amène  au cas britannique. Dès les années 1780,  on estimait que plus de 90 pour cent des jetons de cuivre qui circulaient en Grande-Bretagne étaient des faux.  Et les vrais étaient dans un état lamentable. Les commerçants et les manufacturiers  n’arrivaient pas à se procurer  assez de pièces de monnaie présentables  pour rendre la monnaie  et payer leurs employés. Bien entendu, ces problèmes étaient liés.  Le manque de pièces officielles présentables facilitait le travail des faussaires,  tandis que l’ampleur  de la contrefaçon décourageait la Monnaie royale de produire davantage de pièces légitimes. Enfin,  pendant plusieurs décennies après 1775,  la Monnaie avait décidé de ne pas produire du tout de pièces de cuivre.

La Grande-Bretagne se servait aussi de pièces d’argent  comme petite monnaie  pas si petite que ça  mais,  comme son taux bimétallique officiel  avait conduit la Monnaie royale  à sous-estimer l’argent pendant toute la durée du XVIII° siècle,  on n’en envoyait plus à la Monnaie  pour qu’il y soit frappé. Bref,  après 1775,  la Monnaie royale n’a pratiquement produit aucune pièce  d’aucune sorte

Pourtant, ce n'était pas une petite affaire. Les Britanniques avaient besoin de petites pièces d'argent et de cuivre pour tous les paiements inférieurs à la guinée 21 shillings. Les billets n’étaient d’aucun secours,  puisque jusqu'en 1797 le plus petit était de cinq livres sterling. C’était une époque où l’ouvrier britannique moyen  était content de toucher 10 shillings par semaine,  soit la moitié d'une livre sterling.

Alors,  pour le commerce de détail,  les salaires   – toute transaction entre pauvres – il n'y avait aucune monnaie  présentable,  officielle,  pour en faire  si peu que ce soit. Et c’était le moment où s’enclenchait la révolution industrielle. Or,  cette révolution  avait un besoin crucial que le commerce de détail se développe,  et que s’étende le système  des manufactures.  En d'autres termes,  elle dépendait du type même  de moyen d’échange  que les hommes de l’état avaient cessé de fournir.  La pénurie de petite monnaie  menaçait donc de ralentir  le processus de l'industrialisation britannique.

Pourtant,  les hommes de l’état britannique,  au lieu d'essayer de résoudre le problème, avaient jeté l’éponge,  laissant les commerçants  et les industriels se débrouiller  pour trouver une solution,  ce qu'ils ont fini par faire  en frappant et en faisant circuler leurs propres pièces. 

Q. : Parlez-moi de votre recherche sur cet épisode historique.

Pendant une grande partie de la première révolution industrielle, la plupart des moyens d’échange employéspour soutenir cette révolution provenaient du secteur privé.

Selgin : Cet épisode de frappe privée des monnaies, qui est le sujet de mon livre, n'était pas une mince affaire.  Ce n’était pas un à-côté. Pendant 10 ans,  de 1787 à 1797,  les émetteurs de pièces privés  avaient frappé une fois et demie  autant de pièces de cuivre   — aussi bien en tonnage  qu’en valeur —  que la Monnaie royale en avait émis  tout au long du demi-siècle précédent. Plus tard,  les émetteurs de pièces privés  allaient aussi battre  des monnaies d’argent.  Ainsi,  pendant une grande partie de la première révolution industrielle,  la plupart des moyens d’échange employés  pour soutenir cette révolution provenaient du secteur privé.  

À ce jour, il persiste encore de graves pénuries de pièces de monnaie de par le monde

Il y a très peu de gens qui connaissent cette histoire. Qui plus est,  c’est seulement  grâce aux leçons apprises des émetteurs de monnaie privés de Grande-Bretagne,  aussi bien quant à la manière de fabriquer les pièces que celle d'administrer le système d’émission,  que le gouvernement britannique et d'autres  sont finalement parvenus  à mettre assez d’ordre  dans leurs systèmes officiels  pour leur permettre de répondre aux besoins en pièces de monnaie des économies industrielles.

Pourtant, les états ne savent toujours pas très bien s’y prendre. À ce jour,  il persiste encore  de graves pénuries de pièces de monnaie de par le monde.  L'Argentine en est la victime  depuis des années.Tant que nous nous obstinons à laisser les hommes de l’état monopoliser la frappe des monnaies,  nous pouvons nous attendre à ce que de telles pénuries  se produisent. 

C'est là que Sargent et Velde se trompent  dans leur livre. Ils veulent  expliquer  le problème de la petite monnaie  comme celui d’hommes de l’état qui n’auraient pas eu la bonne théorie  sur la manière de fournir la petite monnaie,  ou le bon matériel pour mettre la théorie en œuvre. Ils n’envisagent jamais vraiment  d’expliquer les problèmes de pénurie de pièces  par  ce que l'on pourrait appeler les incitations perverses dans le cadre des choix publics,  liées à une procédure bureaucratique et centralisée dans la fourniture de ces pièces. Si vous examinez attentivement  l'histoire britannique,  il est très clair que le problème n’était pas le manque d’une bonne théorie  ni d’un matériel adéquat. La plupart des pièces de monnaie  privées ou « commerciales »  étaient frappées  en employant des presses à vis ordinaires,  et conçues,  produites et gérées par des gens  qui n’avaient jamais gaspillé un instant  pour réfléchir  à aucune théorie,  neuve ou pas neuve.   

la masse des jetons en circulation était d'une qualité carrément supérieure à celle des pièces de cuivre de la Monnaie royale

__Q. : Comme vous le décrivez dans le livre, le gouvernement britannique n'avait pas seulement tenté de résoudre le problème de la contrefaçon. Pendant la période sur laquelle vous écrivez, il y avait plusieurs producteurs privés de pièces en concurrence. Diriez-vous que ce système était préférable parce que les entreprises qui produiraient les meilleurs pièces - les plus difficiles à contrefaire, par exemple - auraient un avantage concurrentiel grâce à ce genre de réputation ?__   Selgin :  En fait,  tous les ateliers de frappe  n’avaient pas aussi bonne réputation.  Certains fournissaient ce que l'on pourrait appeler le marché "haut de gamme", en fournissant les pièces de la plus haute qualité à des émetteurs  très réputés.  D'autres, cependant, se spécialisaient spécialisée  dans ce qu’on appelait la frappe de jetons "anonymes"  ou dans les faux jetons  destinés à tromper les utilisateurs crédules.  La règle  était que c’est à l’acheteur de faire attention :  Caveat emptor.

Cependant,  il ne fait aucun doute que la masse des jetons en circulation était d'une qualité carrément  supérieure à celle des pièces de cuivre de la Monnaie royale La preuve en est que, au milieu des années 1790,  les pièces commerciales bien connues  circulaient à leur valeur faciale,  alors que leurs homologues officielles étaient ordinairement refusées,  ou seulement acceptés avec une décote de 50 %. En plus,  cela se passait  alors même que les pièces de cuivre officielles  avaient cours légal pour les transactions jusqu’à six pence 1/2 shilling, tandis que les pièces commerciales n’étaient,  pour parler strictement,  pas légales du tout.  

Qu’est-ce qui poussait ceux-là à se préoccuper de la qualité de leurs pièces ? Eh bien , ces pièces-là étaient autant de créances sur leur patrimoine

  Oui,  dans la qualité  il y avait un élément de réputation,  et il y avait aussi un élément de publicité. Vous aviez à la fois des producteurs privés  et des émetteurs privés,  de sorte qu’il y avait une division du travail.  Finalement vous aviez 20 différents ateliers de frappe qui desservaient plusieurs centaines d’émetteurs privés  qui leur commandaient des pièces faites sur mesure pour eux. Qu’est-ce qui poussait ceux-là  à se préoccuper de la qualité  de leurs pièces ?  Eh bien,  ces pièces-là  étaient autant  de créances  sur leur patrimoine Si vous étiez un émetteur,  la dernière chose dont vous avez besoin était que quelqu’un d’autre en fasse des copies parfaites  qui vous exposeraient à des obligations  incontrôlables. Les émetteurs avaient donc de puissantes raisons pour faire en sorte que les ateliers de frappe auxquels ils avaient recours  recrutent d'excellents graveurs  et emploient des colorants de qualité.  Si un atelier ne voulait pas le faire, l'émetteur pourrait tout simplement s’adresser à la maison d’à côté.

Mais il y avait aussi une autre raison à l’oeuvre. La gravure des pièces,  qui était diverse  et souvent très belle,  servait à faire de la publicité aux entreprises émettrices  à un moment où le support papier n’était pas très développé.  Donc la bonne communication était une autre bonne raison pour employer de jolis colorants.

Q. : Quelle est la pertinence actuelle de votre livre pour la politique monétaire?  

C’est parce qu’ils n’avaient pas assez réfléchi pour mettre en cause la « prérogative » de battre monnaie des hommes de l’état, que les économistes ont créé un précédent qui rendait trop facile leur rationalisation du monopole ultérieur de ces hommes de l’état sur la monnaie papier

Selgin : La vraie leçon  que je veux faire passer avec ce livre  est qu’il nous faut envisager la production  et l’émission privée de la monnaie plus sérieusement que nous ne le faisons. Il y a énormément d’incompréhension  des faits de l’histoire,  et en particulier une sérieuse dose de mythe  qui est née  du dogme antique et médiéval  comme quoi ce serait aux seuls princes qu’il conviendrait  confier la frappe des pièces de monnaie. Ce dogme,  qui réussit à survivre aux épisodes successifs  d’altération des monnaies par les princes  fonde toute la superstructure du monopole contemporain des hommes de l’état sur la monnaie. C’est parce qu’ils n’avaient  pas assez réfléchi pour mettre en cause la « prérogative »  de battre monnaie  des hommes de l’état,  que les économistes  ont créé un précédent qui rendait trop facile  leur rationalisation du monopole ultérieur de ces hommes de l’état sur la monnaie papier ;  lequel,  à son tour, a ouvert la voie  à la monnaie fiduciaire,  aux garanties illimitées de l’état,  et au chaos monétaire qui règne aujourd’hui dans le monde.

J'ai écrit Good Money  pour démolir  la  croyance la plus ancienne et la plus fondamentale  qui se cache derrière la monopolisation actuelle de la monnaie par les hommes de l’état,  en examinant l’un des rares cas où ce n’était pas l’état mais le secteur privé qui battait monnaie. Contrairement à ce que les gens supposent,  ce que l'épisode permet de conclure  c’est que le secteur privé est le seul digne de battre monnaie.

Q. : Considérez-vous des réformes telles que les caisses d’émission currency boards dans les pays en développement comme un pas vers votre idéal de liberté bancaire ?  

Les caisses d’émission ... peuvent nous aider à aller vers la banque libre, mais elles le font par l’élimination des intérêts en place

  Selgin :  Je pense que cette idée selon laquelle  les caisses d’émission  représentent un pas vers la banque libre,  peut-être même une étape importante,  on la doit en partie   à la tendance à assimiler la banque libre à l'absence d'une banque centrale. Je ne dis pas que cette tendance serait dans l’erreur,  mais elle égare quelque peu le raisonnement. Il peut y avoir des manières de se débarrasser des banques centrales à l’issue desquelles  les banques commerciales  sont encore loin d’êtres libres,  et les caisses d’émission  en sont un exemple.

Mon point de vue sur les caisses d’émission  est quelque peu différent. Je suis d'accord pour dire que les caisses d’émission et la dollarisation peuvent nous aider  à aller vers la banque libre,  mais elles le font par l'élimination des groupes d'intérêts en place  qui sont en tendance à être parmi les plus puissants adversaires de l'octroi d'une plus grande liberté pour les banques. Une fois que vous avez dollarisé,  par exemple,  qui se souciera désormais  d’empêcher les banques locales d’émettre leur propre monnaie manuelle ?  La rente de l’émetteur — le seigneuriage—s’en va toute entière dans un autre pays. 

Permettre à des institutions privées d’offrir des pièces et des billets  en transformerait au mois une partie  en surplus du consommateur pour les résidents.  Il n’y a plus de banque centrale pour capturer ce seigneuriage,  et quant au Trésor,  qui autrement se soucierait  de placer sa dette  auprès d’une banque centrale,  aura désormais plus de chances d’y gagner  en encourageant la privatisation de la monnaie manuelle qu’en y faisant obstacle.  En somme,  ce que font la dollarisation et les caisses d’émission,  c’est de nous débarrasser d’une partie au moins des bureaucrates qui soutenaient les entraves  aux banques commerciales. En ce sens,  elles représentent bien un pas  vers la banque libre.

Je suis entièrement d'accord avec ceux qui accusent  la Fed... La réalité  est que les banques centrales  ne peuvent jamais  fournir la bonne quantité  de monnaie

Q : Y a-t-il des approches récentes de la politique monétaire et des actions de la Fed dont vous pensez qu’elles ont contribué à la tourmente économique actuelle?

Selgin : Je suis entièrement d'accord  avec ceux  qui accusent  la Fed  d’avoir nourri la bulle immobilière des subprime en maintenant les taux d'intérêt à d’aussi faibles niveaux  pendant la première moitié  de cette décennie. Je pense que c’était une politique très irresponsable.

Elle l’était même suivant un espèce courante de la Règle de Taylor,  laquelle,  à mon avis,  aurait encore été trop laxiste.  J'ai défendu ailleurs  l'idée suivant laquelle,  dans les périodes  où la productivité  s’accroît,  les banques centrales devraient permettre une certaine baisse des prix – c’est-à-dire que  la politique monétaire  devrait être plus stricte que ne le voudrait une règle de Taylor ordinaire. Si vous examinez la politique réelle de la Fed  à la lumière de cet argument, alors cette politique était très expansionniste. Les propres simulations deTaylor donnent à penser que, si on avait suivi sa règle,  le boom immobilier aurait été quelque chose comme les deux-tiers de ce qu’il a été. Si,  à la place,  on avait suivi la « norme de productivité » que je préfère,  l’emballement  aurait été bien moindre encore.

Pourtant,  c'est une erreur que d’accuser la seule Fed  pour cette crise. Et,  dans une certaine mesure,  on serait tenté  d’avoir pitié de la Fed,  puisque  la réalité  est que les banques centrales ne peuvent jamais fournir  la bonne quantité de monnaie.  Elles essaient de la planifier de façon centralisée,  sans avoir assez d'information pour s’en tirer.  Je pense qu’elles auraient pu mieux faire que ce qu'elles ont fait,  en adoptant les bonnes règles,  mais ce sont des institutions fondamentalement viciées.

En tout état de cause,  la Fed a jeté de l’huile sur le feu,  mais cette huile  était canalisée  vers le marché hypothécaire,  et particulièrement vers le marché des subprime,  par un ensemble d’autres politiques étatiques  qui toutes visaient  à développer l'accession à la propriété,  particulièrement  chez les gens les moins solvables,  et à aider l'industrie de la construction. L'histoire est plus compliquée que cela, bien sûr, mais ce sont là les points essentiels.

Q. : A votre avis, quelles sont les chances de parvenir à quelque chose qui ressemble à la banque libre aux Etats-Unis ?

Selgin :  les innovations financières ont tendance à nous pousser en direction de la banque libre. De telles innovations  ont déjà privatisé la plus grande partie  des masses monétaires nationales,  et continueront  à moins d’une nationalisation massive des banques.Ce sont seulement  les billets et les pièces qu’on empêche depuis longtemps  les sociétés privées de fournir.

Le développement des garanties implicites des états a été encore plus fâcheux, parce que les garanties implicites n’ont littéralement aucune limite....tant que nous les aurons, et qu’elles se développeront, nous pouvons nous attendre à des crises de plus en plus graves

Tant que la monnaie manuelle privée restera interdite,  et même si elle ne l’était  plus,  l'innovation financière  aura tendance à nous rendre de moins en moins tributaires  d'une quelconque monnaie  sous forme de pièces ou de billets. Les cartes à puce,  cartes de crédit,  ce genre de choses,  ont déjà pris des parts de marché.  Et les pressions mondiales ont tendance à favoriser le desserrement d’autres types de réglementations bancaires. Il y a,  cependant,  un type de réglementation  qui se développe  de plus en plus au lieu de battre en retraite,  et auquel les forces du marché ne peuvent  ou ne veulent pas résister,  ce sont les garanties étatiques

Là,  ça fait longtemps  que les choses vont dans la mauvaise direction. La propagation  de l'assurance des dépôts  et autres garanties explicites  s’est assez fait remarquer.  Tout le monde pense qu’il est impossible  d’avoir un système bancaire stable sans assurance des dépôts,  comme si ce n’était pas un fait  qu’avant 1967,  il n’y avait qu’un seul pays  qui avait une telle assurance au niveau national  et seulement deux  pendant pas mal de temps  après. Je pense que le développement de l'assurance des dépôts  a été des plus fâcheux, et que celui de la garantie implicite de l’état l’est davantage encore,  parce que les garanties implicites n’ont littéralement aucune limite.

A cause de ces garanties étatiques,  le gros problème de la banque aujourd’hui  est celui du risque moral.  Nous avons fini par avoir des banques à succursales aux États-Unis. Nous avons pas mal  de bons substituts privés  à la monnaie des hommes de l’état. Nous nous sommes débarrassés d’autres réglementations restrictives telles que le Glass-Steagall Act. Les banques d’aujourd’hui  ont beaucoup de libertés  qu’elles n’avaient pas  dans les années 1940  et,  pour autant que je sache  c'est une bonne chose. Mais hélas,  dans les années 1930,   lorsque les hommes de l’état s’affairaient  à surcharger les banques de réglementations  qui allaient s’avérer contre-productives  et qu’ils rationalisaient  par de fausses allégations sur de prétendues  prises de risques excessifs  par les banques,  ils ont aussi collé au banques une assurance sur les dépôts,  ce qui les encourage à les prendre,  ces risques excessifs.

Je ne sais pas comment  nous allons nous sortir de l'assurance des dépôts  et autres garanties étatiques,  mais tant que nous les aurons,  et qu’elles se développeront,  nous pouvons nous attendre à des crises de plus en plus graves Alors,  pour moi,  la plus grande réforme bancaire dont nous  ayons besoin  - plus importante que de permettre de fleurir à la frappe privée  des pièces de monnaie - est de démanteler  les garanties fédérales  au secteur bancaire. Cela,  malheureusement,  pourrait s'avérer être une gageure politique encore plus grande que de tenter de  privatiser toute la monnaie de papier et de métal du monde. 

Cette interview de George Selgin a été publiée dans le numéro Winter 2009 de Region Focus, le magazine trimestriel de la Banque Fédérale de Richmond (Georgia). George Selgin est professeur d'économie à l'Université de Georgie (Atlanta).