J’ai des problèmes à comprendre ce que cherche à faire, non pas la BCE (pour une fois), mais la banque centrale US, couramment appelée « la Fed. »

McChesney Martin, l’un des gouverneurs légendaires de la Fed, avait coutume de dire que son rôle était d’arrêter de verser de l’alcool aux invités dès que la fête commençait à devenir amusante. Par là, il voulait dire bien sùr que le rôle d’une banque centrale était de freiner quand l’économie accélérait, et d’accélérer quand l’économie freinait. Or les signes que l’économie mondiale est peut-être en train d’entrer dans un boom commencent à s’accumuler.

La reprise, après l’incroyable chute de 2008-2009 a commencé dans les pays émergents en général et la Chine en particulier. De là elle a gagné le Nord de l’Europe, la Suède en tète, puis est passée à l’Allemagne, aux Etats-Unis, et elle a l’air de toucher maintenant des pays que l’on pensait sans espoir de croissance du style Italie ou Espagne Les matières premières, cuivre en tete, s’envolent, les marchés des actions suivent.

En fait, que l’on regarde les indicateurs économiques avancés du type PMI, le cours des matières premières, l’évolution des cours du pétrole, les cours de bourse des actions, voire l’immobilier dans des villes comme Hong-Kong, Singapour, New-York ou Paris, tout semble indiquer qu’un nouveau boom inflationniste a commencé.

Rien de très surprenant dans l’irruption de ce boom, me direz vous, compte tenu de l’avalanche de liquidités déversées par les banques centrales en 2008-2009. Certes, certes, mais enfin, si nous rentrons dans un boom, peut être faudrait il que la Fed à tout le moins cesse d’injecter des liquidités, et qu’elle commence peut être à faire monter les taux courts pour que les pauvres épargnants cesse de se faire massacrer avec des taux réels négatifs.

Point du tout. La Fed, imperturbable, maintient les taux à zéro, (c'est-à-dire a -2 % en termes réels) et continue à acheter des obligations d’état. Elle est donc en train de continuer à manipuler le prix de l’argent court et le prix de l’argent long en les maintenant grotesquement trop bas tous les deux, exactement comme si nous étions en 1934 au bord d’une déflation/dépression … et ces manipulations entrainent bien sùr le dollar à la baisse, et les matières premières - en particulier alimentaires - à la hausse, ce qui est extrêmement dangereux pour tout le monde, et surtout pour les pays importateurs de nourriture comme l’a découvert monsieur Moubarak, première grande victime politique de monsieur Bernanke (il y en aura d’autres).

L’incendie a peut être-commencé et le pompier envoie des grands seaux d’essence sur le brasier. Ceci me rappelle de très mauvais souvenirs. J’ai en effet déjà vu ce (mauvais) film en 1977-1978 avec Carter dans le rôle d’Obama, et Miller dans celui de Bernanke. Taux réels négatifs, pression pour faire baisser le taux de change du dollar, déficits budgétaires explosifs, hausse du poids de l’état dans l’économie, rien ne manque à l’appel.

Il faut que le lecteur se rende bien compte d’une chose. Quand la banque centrale crée ce que Jacques Rueff appelait un « faux prix » pour les taux d’intérêts et le taux de change, tous les prix dans le système deviennent faux. Les taux d’intérêts servent en effet à déterminer le partage entre la consommation (le présent) et l’épargne (le futur), tandis que les taux de change servent à faire le tri entre ce qui doit être produit dans le pays et ce qui doit être produit à l’extérieur. Ce qui veut dire que le système des prix mondial est en train d’être cassé par celui qui en la charge, le banquier central de la monnaie de réserve mondiale, le dollar US, et donc que plus personne n’a de boussole.

A ce point je ne peux me dire que deux choses :

# ça ne va pas durer, les marchés obligataires vont y mettre bon ordre

# Comment me protéger en attendant

Tout ce que je peux essayer de faire, c’est de faire le tri entre les actifs qui sont soufflés à la hausse par cette politique débile, et ceux qui au contraire en souffrent, puis éviter les premiers en me concentrant sur les seconds.

Et ici, l’Histoire aide un peu.

Toutes ces périodes de manipulations de taux d’intérêts se sont en effet toujours terminées par un effondrement du marché obligataire américain et, par contagion, des autres. Continuons donc à éviter toutes les valeurs à revenu fixe, ce qui est ma recommandation depuis des mois.

Les valeurs d’épargne de substitution (matières premières, or, immobilier, art moderne etc.) sont purement et simplement un pari sur le maintien d’une politique désastreuse aux USA. Quand cette politique cessera, la liquidité disparaitra de tous ces marchés en une journée. Je ne suis pas assez intelligent pour jouer cela.

Les actifs déprimés par cette politique incompréhensible sont, bien sùr, le cash en dollar US et les actions des belles sociétés, incroyablement bien gérées, présentes dans le monde entier, en cash flow positif, bourrées de cash (plus de1000 milliards de cash) et cotées un peu partout (l’endroit importe peu). Compte tenu du niveau incroyablement bas atteint par le dollar, niveau qui n’est que la conséquence d’une politique monétaire incompréhensible, les lecteurs ont une nouvelle opportunité d’entrer à un prix relativement bas (en Euro) dans les actions cotées aux USA, ce qui est un peu inespéré (façon élégante de dire que je ne l’ai pas vu arriver).

Mon portefeuille est donc tout simple et il est constitué de cash en dollar et d’actions des plus belles sociétés avec une préférence actuelle pour les sociétés US. Plus longtemps la situation mettra à se normaliser, plus je ferai monter mon cash, la sortie ne pouvant être que très désagréable… Trait_html_691a601b.jpg

La version originale de ce texte de Charles Gave a été publiée dans Investir/Le journal des finances en date du 5 février 2011.