Dans le même ordre d’idées, il était courant dans l’empire Ottoman que les porteurs de mauvaises nouvelles soient empalés, ce qui bien entendu faisait que bon nombre de mauvaises nouvelles n’arrivaient jamais au Sultan qui, de ce fait, était extraordinairement mal informé et toujours le dernier au courant…

Pourquoi cette référence a notre fabuliste national ? Tout simplement parce que les génies qui nous gouvernent semblent avoir trouvé leurs moutons expiatoires. Il s’agit d’un instrument ésotérique appelé les CDS (Credit Default Swap) qui, bien entendu, n’a rien à voir avec le schmilblick. Explications.

Les CDS sont des contrats d’assurance passés entre des parties du secteur privé, l’assureur garantissant qu’en cas de non paiement par une tierce partie des sommes dues a l’assuré, il se substituera à cette dite tierce partie. Par exemple, la Grèce a fait n’importe quoi depuis des années, empruntant à tout va, grisée qu’elle était par des niveaux de taux extraordinairement bas et repoussant aux calendes Grecques (bien sùr) les réformes nécessaires. De ce fait, la faillite (renégociation) de la dette grecque est loin d’être une impossibilité. Et c’est là que le génie des marchés se manifeste. De courageuses institutions font l’analyse que la Grèce ne fera pas faillite et décident d’offrir des contrats d’assurance sur la Grèce, garantissant en fait le repaiement du principal si le pays venait à faire default. De ce fait, le risque grec devient « mutualisé », une partie sortant du bilan grec pour être porté par le secteur privé, ce qui réduit le risque global. Ces contrats appelés dans le jargon du métier « CDS «  sont les outils financiers que les gouvernements français ou allemands veulent interdire. Il nous faut donc maintenant expliquer pourquoi ils veulent les interdire, et ensuite qu’elles seraient les conséquences d’une telle interdiction.

Pourquoi l’interdiction ? D’après les incompétents surdiplômés qui envisagent cette mesure, le problème n’est pas la fièvre mortelle dont le patient est saisi, dù bien sûr au surendettement de nos Etats dont ils sont directement responsables, mais le thermomètre qui mesure cette fièvre. Il faut donc de toute urgence empaler le porteur de mauvaises nouvelles. Si les CDS sur la Grèce ont quadruplé depuis quelques mois, selon eux, ce n’est pas à cause de la mauvaise gestion des finances publiques hellènes, c’est parce que d’horribles spéculateurs (les hedge funds) achètent ces CDS massivement et donc font monter leur cours, créant de ce fait une panique financière dont ils comptent bien profiter (1). . Ces fonds spéculatifs seraient donc en train de faire de l’argent en spéculant contre les Etats, ce qui serait inadmissible. Sans les CDS, tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ce raisonnement est atterrant de stupidité, tant il méconnait la réalité des marchés, ce qui nous amène à notre second point.

Imaginons une compagnie d’assurance européenne, ou une banque française qui aurait garanti à ses clients, il y a un an, une rentabilité de 3,3 % sur les contrats d’assurance-vie souscrits par ceux-ci, pour la durée du contrat. Les taux longs sur le 10 ans français sont aujourd’hui à 3,13%, contre 3,7 % il y a un an. Voilà notre compagnie d’assurance, ou notre banque, bien embarrassée. Comment payer du 3,3 % si on touche du 3,1% ? La différence ne peut venir que de ses fonds propres; ce qui veut dire que si la situation perdure, notre compagnie d’assurance fera faillite, comme cela s’est passé au Japon dans des circonstances similaires il y a dix ans. Heureusement, il y a la Grèce… Notre compagnie d’assurance se bourre d’obligations grecques à 6,1 % et achète un CDS à 10 ans sur la Grèce à 2,70. Sa rentabilité immédiate devient donc 6,10 (rendement) moins 2,70 (coùt de l’assurance) soit 3,4%, et voilà notre intermédiaire financier hors du trou dans lequel il était tombé par inadvertance. Notre brave banque ou compagnie d’assurance a substitué le risque grec par un risque sur l’intermédiaire financier qui, lui, veut bien prendre ce risque.

Continuons dans notre effort d’imagination et postulons que les CDS soient interdits. Dans ce schéma, il est fort probable que nos intermédiaires financiers européens vont cesser immédiatement tout achat d’obligations grecques, et que le rendement de celles-ci va exploser à la hausse, les acheteurs disparaissant complètement. Cette brutale hausse des taux grecs va déclencher des pertes en ligne sur toutes les obligations grecques achetées dans le passé par nos institutions et plomber lourdement leurs bilans, qui n’en ont pas vraiment besoin. Cette hausse des rendements sur la Grèce relancera inéluctablement la panique financière et rendra quasiment impossible le financement des déficits budgétaires non seulement en Grèce, mais aussi au Portugal, en Espagne, voir en Italie ou en France…

La conclusion est simple. Si les gouvernements de la zone Euro se mettent d’accord pour interdire les CDS sur les états souverains, vendez tout ce que vous avez en Europe.

Heureusement, ces gouvernements ne peuvent pas prendre cette décision sans en référer à la Grande Bretagne, à la Suède, à la Pologne, au Luxembourg, à la Hollande… et il nous parait tout à fait exclu que ces pays de tradition libérale acceptent cette ânerie.

Je ne crois donc pas que ces menaces seront suivies d’effet, ce qui est fort rassurant.

En conclusion, je voudrais rappeler une vérité profonde, quelque peu oubliée et exprimée par Milton Friedman qui disait qu’il y avait trois domaines ou l’Homme pouvait exercer sa Liberté :

- le domaine économique (acheter, vendre, embaucher, débaucher…) - le domaine social (syndicats, églises, éducation…) - le domaine politique (élections libres, état de Droit, séparation des Pouvoirs…)

Tout le mouvement des Lumières a consisté à faire sortir le politique (églises, états) du social et de l’économique.

Tout le socialisme, tout le technocratisme consistent à les y faire rentrer a nouveau, et toujours avec les meilleures intentions du monde.

Mais comme chacun le sait. l’enfer est pavé de bonnes intentions…l’Europe est donc en passe de devenir un enfer pour les entrepreneurs, tant nous semblons avoir oublié que ce qui crée la prospérité des citoyens c’est le respect par l’Etat de ses propres limites. Nous en sommes loin.

Note:

1) - alors qu'en réalité c'est simplement l'inquiétude croissante sur l'état des finances publiques grecques qui fait qu'il y a une augmentation de la demande de tels instruments de couverture face à une réduction du nombre de candidats prêts à prendre le risque, et donc provoque la montée des cours

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La version originale de ce texte a été publiée dans le Journal des Finances en date du 13 mars 2010.