Dans nos pays riches, de puissantes associations de défense de l’environnement se développent et agissent activement. Les entrepreneurs créateurs de richesse et autres innovateurs qui ont œuvré à notre développement économique depuis deux siècles les regardent avec satisfaction, comme porteurs de l’évolution normale et attendue de l’esprit public, à laquelle ils ont contribué eux-mêmes en rendant possible leur émergence.

Donc tout va bien, tout le monde est content ? Pour les pays développés, la réponse est oui globalement, mais apportons tout de même un bémol, au risque de jouer les trouble-fête : l’action des écologistes militants est bonne et positive, et les décisions publiques qui s’ensuivent sont appropriées, mais… il ne faut pas tomber dans l’excès (c’est banal, certes). Notamment, il faut maintenir une bonne petite dose de rationalité économique. Le risque sinon est d’enclencher des processus en retour vers l’appauvrissement, qui nous feraient revenir vers des situations sociales révolues, qui seraient nuisibles pour tous y compris pour les écologistes.

Quand on voit l’Union européenne, modèle du monde, s’engager dans l’enthousiasme général à dépenser 100 milliards d’euros par an pour lutter contre le risque climatique… cela ne laisse pas de susciter une certaine perplexité devant l’écologisme triomphant.

L’éminent climatologue Edouard Bard avait vu cela. Après avoir été vice-président du groupe de travail n°1 du Grenelle de l’environnement, il constatait : « Je m’attendais à des passes d’armes entre les représentants des entreprises et ceux des ONG. Mais les plus virulentes ont opposé les syndicats et les ONG. Car si l’on prend des mesures trop contraignantes financièrement, elles ont des répercussions sur l’outil industriel, et donc menacent les emplois. »

Ceci nous fait remarquer au passage que les syndicats ne mettent pas beaucoup de leurs inquiétudes écologiques sur la place publique. Peut être pas assez ?

La CGT s’était exprimée comme suit lors d’un entretien avec J. L. Borloo (22 septembre 2008) : « Nous butons sur le contenu social de la transition vers une économie durable ; il n’est pas question que les salariés et l’emploi paient les frais de cette évolution. 

Et les « emplois verts » ne doivent pas servir de miroir aux alouettes dans cette affaire : les Ateliers nationaux de 1848 ont confirmé que tout emploi non économiquement justifié appauvrit la société et non pas l’enrichit

Peut-être faut-il continuer le parallèle avec le sort des socialistes, pour mieux voir la dynamique des interrelations entre tendances politiques. Les socialistes, depuis toujours, se heurtaient aux conservateurs et autres libéraux, peu importe leur appellation, qui critiquaient leurs thèses et proposaient un autre modèle. Cela permettait de trouver un point milieu, ou en tout cas d’identifier les positions les plus extrémistes et mal justifiées.

Or de nos jours, personne ne tient ferme devant les écologistes pour contenir leur influence intellectuelle, pour rappeler que d’autres approches sont possibles, pour jouer ce rôle d’arc-boutant qui permet d’aboutir à des synthèses pas trop déséquilibrées… La droite au pouvoir, qui n’était pas Verte a priori, ne mène pas une politique moins écolo que les Verts quand ceux-ci sont au pouvoir (sauf sur le nucléaire probablement…). J. Chirac se voulait le champion mondial, et son successeur ne lui cède en rien quasiment. Il n’y a pas de majorité et d’opposition sur ces thèmes. Si tout le monde pousse dans le même sens, la porte est ouverte à tous les débordements, toutes les surenchères. N’oublions pas que notre époque est celle des bulles, notamment grâce à internet. Et l’enflement de la bulle verte est à son comble…

Nous n’appelons pas ici à la constitution d’une opposition politique aux thèses écologiques : qui serait contre la préservation du crapaud buffle ou contre la prudence dans le maniement de l’amiante ? Nous demandons seulement que l’économie soit prise en compte, en tant qu’excellent outil pour résoudre les problèmes de l’environnement et des risques sanitaires avec sérieux et équilibre. Les calculs coûts bénéfices sont indispensables, il faut internaliser les externalités à condition de faire des évaluations raisonnables des risques, en ampleur et en timing, et n’utiliser le principe de précaution que très précautionneusement. Le vrai bon principe maintenant est ALARA (as low as reasonably achievable), dommage qu’il ne soit pas dans la Constitution…

Ecolos raisonnables de tous les pays, unissez-vous !

Dominique Garrigues est président de l'Institut européen pour la gestion raisonnée de l'environnement.