Retraites : il n'y a aucun avenir pour un système fondé sur la répartition
Par Jacques Garello le vendredi 2 octobre 2009, 16:49 - Article - Lien permanent
Vous connaissez l'histoire : un noctambule éméché a perdu ses clés de sa voiture et les cherche sous un réverbère. « C'est ici que vous les avez perdues ? », demande un passant. « Non, mais ici il y a de la lumière. »
En matière de retraites, on n'a jamais cherché la solution là où elle est réellement. Certes, je comprends la colère des assurés. On leur dit : « Travaillez plus longtemps, cotisez davantage, et si vous le pouvez souscrivez à un plan d'épargne. »
Pourquoi leurs droits acquis, payés par les cotisations de toute une vie, sont-ils remis en question ?
Certes, je comprends aussi la bonne volonté du gouvernement, du patronat et de certains syndicats : à travers la réforme de l'âge de la retraite, du travail des seniors, ils cherchent à rééquilibrer les finances de l'assurance-vieillesse, et il est méritoire et courageux d'ouvrir enfin un dossier explosif.
Mais je ne comprends pas pourquoi les uns et les autres ne veulent pas voir la vérité, inéluctable, scientifique : dans les années à venir, il n'y a aucun avenir pour un système fondé sur la répartition. Par conséquent, la seule réforme véritable est celle qui consiste à abandonner, à vitesse plus ou moins grande, les retraites par répartition.
Cette attitude est d'autant plus inattendue que la faillite, elle, est attendue. Une population vieillissante fait qu'il y a de moins en moins d'actifs par rapport aux pensionnés.
Le principe de la répartition (il n'est peut-être pas inutile de le rappeler) veut que les cotisations payées par les actifs soient immédiatement utilisées à payer les pensions des retraités. On ne cotise pas pour soi, mais pour les autres, dans l'espoir que plus tard, devenus retraités, on pourra à son tour compter sur les cotisations des actifs. Les cotisations ouvrent un « droit » mais l'exercice de ce droit est suspendu à la possibilité de l'honorer avec les cotisations futures.
Il y avait en 1960 quatre actifs pour un retraité, puis en 1990 1,88 actif, puis aujourd'hui 1,45 actif, et en 2030 un actif pour un retraité. Sauf révolution démographique ou immigration massive (qui pose d'autres problèmes), la tendance ne peut s'inverser.
Cette situation n'a pas que des aspects négatifs : on vit plus longtemps, on se forme plus longuement. Mais il faut gérer ce changement, et échapper au piège de la répartition. C'est précisément ce qu'ont fait la plupart des pays confrontés au problème, avec des modalités variables en fonction des données nationales, mais toujours dans le même sens : quitter le navire avant qu'il ne coule. Pourquoi pas en France ?
Il y a d'abord le fait que tous les Français ne sont pas conscients du danger qui les menace. La crainte et la prudence viennent portant à l'esprit d'un nombre croissant de Français, qui constituent un patrimoine ou souscrivent à des contrats d'assurance-vie (27 millions actuellement). Mais tout le monde ne le peut pas, ou ne le sait pas.
On doit en effet compter avec l'ignorance dans laquelle les Français sont tenus sur le prix qu'ils payent pour leur assurance-vieillesse : 16,65 % du salaire brut ce qui signifie qu'un smicard laisse à sa caisse tous les six mois l'équivalent d'un smic brut actuel.
L'ignorance est tout aussi grande sur le montant réel de la pension récupérée au moment de la retraite. D'une part, l'assureur change les règles du jeu en cours de route : on modifie l'âge de la retraite, la durée et le montant des cotisations, et surtout la base de calcul des pensions (dans le privé la réforme Balladur a élargi de 10 à 25 ans le nombre d'années prises en considération pour le calcul des pensions). D'autre part, l'assuré ne fait pas le rapprochement entre ce qu'il paye et ce qu'il recevra (peut-être).
Le smicard ignore qu'avec toutes les cotisations qu'il a payées pour avoir droit au taux plein, il aura totalisé 107 280 euros. Totalisé, mais gaspillé, puisqu'il n'a jamais été capitalisé ! Placé à 3 % ce qui est réellement faible pendant les 40 ans de cotisation, cet argent aurait représenté un capital de 321 640 euros.
Si la sortie se fait « en capital », la perte subie par le smicard est donc de : 214 360 euros. Si la sortie se fait « en rente » il faut six ans au smicard pour récupérer sa mise dans le système de répartition. Les chiffres pour quelqu'un qui gagne deux ou trois fois le smic sont évidemment plus spectaculaires : il faut aller jusqu'à 90 ans ou au-delà pour « rentrer » dans son argent !
Dans ces conditions, où sont la justice et la solidarité que tout le monde invoque pour s'accrocher à la répartition par tous les moyens ? La justice ? Ce sont les gens les plus modestes qui n'ont aucun moyen d'échapper au piège. La solidarité ? On sacrifie les jeunes sans leur demander leur avis , on sacrifie la grande masse des assurés au bénéfice de régimes « spéciaux », et on multiplie les inégalités entre régimes. Quant à la solidarité entre riches et pauvres, elle a sa place dans un processus de redistribution (nous serons tous d'accord pour que la fiscalité permette d'aider des gens dépourvus, ou temporairement en difficulté, sous forme de « chèques retraites », nécessaire filet social), mais elle n'a rien à voir avec la logique de l'assurance (le tarif d'une assurance auto ou IARD est-il fonction du revenu de l'assuré ?).
Faute de se rendre à ces évidences, les gouvernants et les principaux acteurs du système actuel ont multiplié les réformes à courte vue, ils rajoutent une couche de peinture au rafiot de l'assurance-vieillesse qui ne tient plus que par la peinture.
À ouvrir le dossier des retraites, autant l'éplucher soigneusement au lieu de le feuilleter. Le débat actuel pourrait être d'une grande utilité pour les Français : ceux qui, retraités actuels ou futurs, sont inquiets à juste titre pour le futur de leurs pensions, ceux qui trouvent que les cotisations amputent trop lourdement leur pouvoir d'achat, ceux qui déplorent l'importance des charges sociales qui nuisent à la compétitivité des entreprises et empêchent d'accroître les salaires aussi vite que la productivité.
Les Français auront-ils enfin droit à la vérité ? Elle a été consignée dans des rapports officiels, les experts la connaissent, elle a été dite aux autres peuples, elle a inspiré de multiples réformes dans le monde entier. On ne peut faire l'économie d'un vrai débat en balayant d'un revers de main toutes les formules d'avenir, qui ont pour point commun et pour objectif d'en finir avec la répartition. Il est des réverbères qui aveuglent et entretiennent l'obscurantisme.
Cet article a été initialement publié dans les pages Débats du Figaro en date du 5 Juin 2009.

Liens :
Jacques Garello et Georges Lane : Futur des Retraites et Retraites du Futur, 208 pp., mai 2008, Librairie de l’Université
Georges Lane : "Conférence sur les retraites" ; conférence de mai 2008 où Georges Lane et Jacques Garello ont présenté successivement leur livre intitulé Le futur des retraites, les retraites du futur : I. la répartition, le premier d'une série de trois.
Georges Lane : La Sécurité sociale et comment s'en sortir , décembre 2007, aux Editions du Trident
Georges Lane : "La Sécurité sociale et comment s'en sortir", sur Principes de science économique
Victoria Curzon-Price : Réformer l'Etat-Providence : pour le retour au plein emploi
Victoria Curzon-Price : "Le système de retraites en Grande-Bretagne", Enregistrement d’une intervention dans le cadre d’une conférence sur les retraites organisée par Contribuables associés, 23 décembre 2008
Jakob Arfwedson : "Sur la réforme des retraites au Chili", Enregistrement d’une intervention dans le cadre d’une conférence sur les retraites organisée par Contribuables associés, 23 décembre 2008
Commentaires
bjr
vous ne dites pas le mot capitalisation
il faut parler clairement
parlez nous des retraités anglais ou américains
sont -ils contents actuellement, il me semble que non.
travaillez vous dans une banque ou une compagnie d' assurance ?
vous voulez gérer la cagnotte ?
avec des montages financiers scabreux ?
le système francais est un mixte
la capitalisation a aussi ses faiblesses
faillite du système et inflation
j' espere que votre point de vue ne l' emportera pas
cordialement
Dans le tome 2 paru quelques mois plus tard, en novembre 2008, vous avez les réponses à vos questions :
cf. Futur des retraites et retraites du futur II. Les retraites du futur : la capitalisation
http://blog.georgeslane.fr/post/200...
J'ai le souvenir que l'article de Jacques Garello était de juin 2008, pas de juin 2009.
Bonjour,
Un article très intéressant ! Cependant vous parlez de rapports officiels; de quels rapports s'agit-il exactement ?
Cordialement.
Bien que les salaires soient amputés de 16% et que vos arguments soient valables (la plupart des gens comptent sur un système dont ils ne connaissent pas les tenants et aboutissants), le fait que ce soit 16% pour tout le monde implique des prix d'actifs plus bas (immobilier, bourse) à condition biensure que ces actifs ne soient pas trop mondialisés. Pour les actifs pas trop mondialisés, ce permet donc en théorie de se constituer un capital plus facilement, même avec 16% de salaire en moins.
Ah hyper libéralisme quand tu nous tient ...
Vos idées sont bien mal venues par ces temps de crise. Il aurait été intéressant de comparer votre fameux système de retraite par capitalisation avec celui certes peut être pas parfait mais qui a fait ses preuves des retraites par répartition.
Combien touchent aujourdhui les pauvres bougres qui ont optés pour votre système par capitalisation ? La même ... si ils travaillent dix années supplémentaires ? ou encore la moitié si vos adorés fonds de pension fondent encore un peu ?
Vous prenez pour modèle un système qui s'écroule sous le poids de son cynisme et du mépris de son prochain.
J'imagine que vos idées sont du même tonneau pour ce qui concerne la santé, les services publiques, l'energie, les transports ... une arnaque !
« On peut tromper tout le monde un moment, il est même possible de tromper certains tout le temps, mais il est impossible de tromper tout le monde tout le temps ».