Pour les deux catégories, bien entendu, le prix du pétrole ne cessera jamais d’augmenter. Vous connaissez cette rengaine. Ceux qui ressassent cette contre-vérité ne font assurément pas leur travail de recherche, qui devrait pourtant être la base de toute crédibilité journalistique. 

Il y a maintenant 35 années que je traite de ces questions, que je m’emploie, avec mes étudiants, mes collègues, mes lecteurs et mes auditeurs, à expliquer la question énergétique, mais force m’est de constater que l’ignorance – car c’est bien de cela qu’il s’agit – en matière de questions énergétiques n’a cessé de croître ces dernières décennies. 

Lorsque j’explique que, malgré tous les efforts entrepris et tous les résultats engrangés, particulièrement dans l’UE, pour la production d’énergies renouvelables et pour la maîtrise de l’énergie, les énergies fossiles ne sont pas près d’être abandonnées, et qu’au contraire elles continueront à jouer un grand rôle dans la structuration de la géopolitique, on me regarde comme si j’étais un extraterrestre. Beaucoup prétendent bien connaître ce domaine de l’énergie, une discipline pourtant fort complexe, et se permettent de parler et de contredire avec un aplomb qui laisse pantois. Pourtant, personne n’ose se prétendre chirurgien si ce n’est son métier, mais inversement beaucoup affirment connaître suffisamment la question énergétique au point de deviser sur ce qu’il faudrait faire. 

La sagesse conventionnelle, chère aux environnementalistes politiques et largement colportée par les médias, veut que les combustibles fossiles soient au bord de l’épuisement, que leurs prix soient appelés à grimper inexorablement et qu’en conséquence les énergies renouvelables deviendront de plus en plus compétitives.

La vérité est presque l’exact opposé. Et cela aura des implications énormes tant pour notre économie que pour la géopolitique. 

Soutenir obstinément que notre avenir sera assuré par un éloignement des énergies fossiles et un rapprochement des énergies renouvelables est un pari risqué que, personnellement, après y avoir adhéré en partie, je ne me sens plus en mesure de prendre. Je préfère – et de loin – ce qui est sûr, démontré et efficient à tout ce qui reste encore à démontrer et ce d’autant plus qu’il y a maintenant des décennies qu’on tente de le faire...

Les implications du droit de la mer

La première des cinq raisons qui ont conduit à la fin de la quarantaine 1972-2012 relève du droit international : la Convention sur le droit de la mer adoptée en 1982, et entrée en vigueur en 1994. 

Elle a permis d’augmenter considérablement la superficie des pays côtiers. Or, précisément en mer, on trouve de grands réservoirs d’hydrocarbures. 

Ce n’est pas un hasard qu’elle ait été adoptée juste quelques années après le second choc pétrolier… Grâce à ce nouveau droit international, un état côtier peut, moyennant quelques conditions, étendre sa souveraineté pour exploiter « sa » mer. Puisque les pays côtiers doivent s’accorder entre voisins, cela a pris de nombreuses années de négociations. […]Grâce à la Convention sur le droit de la mer, les territoires en bordure de mer vont voir leur frontière maritime reculer de manière tout à fait légale. 

Le Président des U.S.A. Ronald Reagan, qui n’était pas un pétrolier, était très favorable à la négociation de ce traité, car il tenait à faire évoluer le monde et, notamment, à desserrer l’étau qui étouffait le monde à cause du communisme, d’une part, et du prix du pétrole, d’autre part. Si aujourd’hui nous pouvons dire que la quarantaine est terminée, c’est aussi parce que cet homme politique avait compris que le monde avait besoin de libertés, libertés individuelles et libertés d’entreprendre, et qu’il avait agi en conséquence avec détermination malgré les critiques de l’époque...

La jauge du réservoir de pétrole indique « plein »

Contrairement à la croyance populaire qui prétend que la jauge du réservoir de pétrole mondial indique la réserve, le monde regorge de pétrole comme jamais auparavant et la capacité de production est en train de croître à un rythme qui peut conduire à une surproduction qui occasionnera une chute brutale du prix du pétrole brut aux alentours de 70 $/b, voire moins. 

Nous avons devant nous assez de réserves pour certainement tout ce siècle et au-delà. Les chiffres varient, mais il est bon de se rappeler que, si depuis que le 27 août 1859, lorsque à Titusville en Pennsylvanie Edwin Drake fit jaillir du pétrole de terre, le monde a consommé près de 1.000 milliards de barils, les réserves prouvées de pétrole conventionnel sont de l’ordre de 1.350 milliards de barils. Si ce chiffre est communément admis, certains géologues l’estime plutôt à 1.750 milliards de barils. Si on compte les pétroles non-conventionnels (sables asphaltiques, schistes bitumineux, huile de roche-mère), ce chiffre passe à 3.000 milliards.

Continuer à faire peur sur la fin prochaine du pétrole est une stupidité qui ne résiste pas à l’analyse factuelle. 

Pourtant, depuis 1924, la litanie du pic de pétrole continue d’être propagée et de faire des adeptes. Que ce soit les médias, les ONG environnementalistes, ou même certaines institutions ou des individus au sein de ces institutions, la crainte de la fin prochaine ne cesse de se transmettre. 

Etrangement, ce ne sont pas les compagnies pétrolières qui s’inquiètent de cette fin, mais ceux qui n’aiment pas le pétrole. On voit là le manque de crédibilité flagrante de cette théorie. Pourquoi ceux qui gagnent de l’argent, beaucoup d’argent, grâce au pétrole ne s’inquiètent-ils pas de cette fin annoncée comme imminente et ceux qui trouvent qu’il est la source de tous les maux se préoccupent-ils de sa fin prochaine ? Au lieu de se taire et d’attendre sournoisement l’issue fatale qui mettrait fin à cette industrie qu’ils abhorrent, les « piquistes » font tout pour retarder l’arrivée de ce pic. Allez comprendre !

Penser que la croissance de la demande en pétrole va suivre une courbe linéaire est aberrant

Tous les phénomènes naturels ou créés par l’homme suivent des évolutions en forme de S, ou une succession de telles évolutions. La consommation de pétrole a évolué très lentement au début pour s’accélérer fortement dans la seconde partie du XXe siècle. 

Cette augmentation linéaire ne va pas se poursuivre indéfiniment, mais va au contraire plafonner pour deux raisons : une fois que les pays émergents et pauvres auront atteint un niveau de saturation de la demande comme c’est le cas dans l’UE, leur croissance va fortement s’atténuer. D’autre part, le potentiel d’efficacité énergétique est sous-exploité, y compris dans le secteur de l’automobile. Les consommations vont donc diminuer et si, pendant encore quelques décennies, la croissance du nombre d’automobiles va absorber cette diminution, vers 2030-2035, la consommation mondiale de produits pétroliers commencera à stagner. On estime que la demande devrait se stabiliser en dessous de 100 Mb/j contre environ 80 Mb/j actuellement. Or, la capacité de production de pétrole conventionnel est déjà de 96 Mb/j. Il est donc normal que l’OPEP commence à s’inquiéter de la stagnation de la demande...

Au Mexique

La nouvelle perspective d’autorisation des investissements extérieurs dans les champs de pétrole du Mexique intéresse bien entendu les grandes compagnies internationales. ExxonMobil est déjà sur les rangs et a en fait déjà établi une joint-venture. 

Même si cela peut prendre un peu de temps, dès lors que le Mexique s’ouvre à des partenariats et des collaborations technologiques, l’intérêt international sera énorme, semblable à celui pour l’Irak. 

Si en plus on ajoute que le Mexique dispose également des sixièmes réserves mondiales (15,4 Tm³) de gaz de roche-mère (dans le nord du pays en prolongement de celles du Texas), les investissements étrangers pourraient transformer de fond en comble le Mexique. La proximité géographique qui existe entre le coeur de l’énergie des États-Unis – le Texas – et le Mexique, est de nature à intensifier la coopération non seulement dans le domaine pétrolier et gazier, mais également dans tous les secteurs connexes.

À l'évidence, ce qui a poussé les pouvoirs politiques mais aussi l'opinion publique, c'est le succès pétrolier du Brésil, en particulier de son entreprise nationale Petrobras, qui a complètement changé la perspective pétrolière de cet autre grand pays d'Amérique latine. 

Pourquoi donc, avec de telles richesses, le Mexique n'a-t-il pas eu le succès du Brésil ? Parce que, contrairement à Pemex, Petrobras collabore avec des compagnies internationales bien qu'elle soit également une entreprise nationale. La dure réalité – là où ça fait mal – va contrainte Pemex à suivre les traces de Petrobras, malgré les réticences évidentes de ceux qui, par idéologie et nostalgie, veulent se passer des entreprises capitalistes...

Les U.S.A. et le le pic de gaz

Au début de ce siècle, les U.S.A. ont cru qu’ils étaient presque à court de gaz naturel, car, d’une part, leurs réserves s’épuisaient et, d’autre part, la consommation était toujours en croissance. 

La situation était jugée préoccupante au point qu’Alan Greenspan, l’ancien président de la Federal Reserve, avait affirmé, en 2003, que « le GNL est la seule soupape de sécurité à court terme que les États-Unis peuvent développer afin de réduire leur dépendance au gaz naturel ». 

En 2005, Lee Raymond, le PDG de ExxonMobil déclarait que « la production de gaz a atteint un pic en Amérique du Nord ». 

La déduction logique était que, s’il n’y a pas assez de gaz et qu’on n’on peut pas s’en passer, il faudra se résoudre à en importer. Les États-Unis se sont donc préparés à faire ce qu'ont fait massivement le Japon et l’UE, bien que dans une moindre mesure : importer du gaz naturel sous forme liquide, le GNL. 

Pour satisfaire ce nouvel approvisionnement en gaz naturel liquéfié, il fallait que le pays se dote de terminaux le long de toutes les côtes du pays. Les investisseurs se sont ainsi attelés à préparer un collier de terminaux gaziers sur la côte ouest où auraient dû arriver les méthaniers en provenance de l’Australie, de la Malaisie et de l’Indonésie. Des cargaisons en provenance de Russie étaient attendues sur la côte est…

Même en Israêl

En 1973, lors d’un dîner qu’elle offrait en l’honneur du chancelier allemand Willy Brandt, l’ancienne Première ministre israélienne Golda Meir avait fait rire les convives en affirmant plaisamment que les Israéliens reprochaient à Moïse de les avoir fait pérégriner pendant 40 ans dans le désert pour finalement les conduire dans la seule zone de la région où il n’y avait pas de pétrole. 

La supériorité énergétique du Moyen-Orient est en effet pour l’Etat d’Israël une donnée majeure et fondamentale de sa géopolitique, tant directement que – et surtout – indirectement. Il est évident que la question israélo-palestinienne, comme nous avons eu l’occasion de le dire au début de ce livre, est fortement influencée par la place prépondérante du pétrole arabe dans l’échiquier énergétique mondial.

A présent, le reproche envers Moïse ne tient plus, car de grands gisements de gaz naturel conventionnel ont été découverts au large d’Israël. Avec seulement deux réservoirs, baptisés avec les noms bibliques Tamar et Léviathan, il y en a déjà pour 120 années de consommation actuelle pour le pays. 

Cela change toute leur politique énergétique, au point que ce pays va devenir exportateur de gaz naturel et d’autres pays de la région suivront. Cela aura un impact sur la géopolitique énergétique mondiale et, partant, sur la géopolitique tout court...

Le gaz de roche-mère

L’acharnement de George Mitchell a conduit, au début, à une révolution silencieuse, longtemps snobée par les experts des grandes sociétés pétrolières qui estimaient que cette production de gaz de roche-mère (Shale gas) serait une bulle spéculative qui allait rapidement se dégonfler.

Il y avait en effet de quoi douter, car seule une petite fraction du gaz que contenait le réservoir était récupérée. De plus, le débit du puits chutait rapidement, de sorte que les coûts de production ne semblaient pas assurer une rentabilité suffisante. Mais, au fur et à mesure que le succès de Mitchell Energy se concrétisait, d’autres entreprises ont suivi, de sorte qu’en 2005, le site de Barnett produisait à lui seul 14 millions de m3 de gaz naturel par an. Ces « aventuriers du gaz » ayant eu de plus en plus confiance dans leur capacité à produire du gaz naturel de manière économique dans le bassin de Barnett, commence alors l’exploitation d’autres sites

Si, en Europe, les médias et beaucoup de politiques ne parlent que des conséquences environnementales négatives de ce gaz, aux U.S.A., par contre, on se félicite de la chute des prix du gaz qui en a découlé, de la relance de l’industrie chimique, du développement de l’utilisation de ce gaz dans le transport routier, et de l’émergence du pétrole de roche-mère qui suit cette révolution.

Les roches-mères sont en quelque sorte « la cuisine » où le pétrole et le gaz ont été « cuisinés ». Elles sont généralement recouvertes de couches de roches étanches qui font que les hydrocarbures, une fois produits, sont restés piégés là dans la roche-mère. Il s’agit d’un cas géologique particulier caractérisé par le fait que la roche source (qui contient le gaz) est également la roche réservoir. Il n’y a donc pas eu de migration primaire au cours de l’enfouissement de ces séries géologiques et le gaz est resté piégé dans les micropores de ces marnes réputées imperméables.

C’est d’ailleurs pour cela que l’expression "gaz de roche-mère" est celle qui convient le mieux : le gaz formé dans cette roche y est resté piégé. 

Lorsque ces hydrocarbures ont pu s’échapper de la roche-mère pour une quelconque raison, s’il y avait une communication, ils pouvaient apparaître en surface (c’est par exemple le pétrole que l’on trouvait en affleurement au Moyen-Orient). Si, dans son cheminement, il arrivait dans un réservoir sédimentaire étanche, il restait alors piégé dans une « salle à manger » – pour poursuivre le parallèle culinaire – et a donné lieu aux formations de pétrole et de gaz conventionnel. 

Jusque récemment, on a foré et puisé uniquement dans ces réservoirs conventionnels (les salles à manger). Nous avons vu qu’il reste encore beaucoup de tels réservoirs à découvrir et à percer. Dans la révolution en cours, on va puiser au-delà de la « salle à manger », dans la « cuisine » qui contient encore du pétrole et du gaz. 

Des géologues pétroliers estiment que ce qui est sorti de la « cuisine » pour migrer vers la « salle à manger » n’est rien à côté de ce qui est resté dans la roche-mère et est donc toujours emprisonné là. Si c’est vrai, on pourra explorer et exploiter en dessous des gisements conventionnels connus. On imagine à peine le potentiel...

Les conséquences géopolitiques

Il n’y a pas que les considérations de marché qui entrent en compte. La géopolitique est aussi influencée par cette question de l’exportation gazière des États-Unis. 

Les défenseurs de cette thèse, comme Bill Richardson et Spencer Abraham, qui étaient respectivement responsables de l’énergie pour les présidents Bill Clinton et George W. Bush Jr, le font en avançant des arguments géopolitiques : des États-Unis exportateurs joueraient un rôle vital pour leurs alliés en Europe et en Asie, dont la plupart sont dangereusement dépendants du gaz naturel « de puissances étrangères fréquemment hostiles aux intérêts américains ». Entendez la Russie. 

Comme on l’a vu, la demande asiatique pour le gaz naturel est en pleine croissance. Les défenseurs de cette thèse utilisent l’argument de l’alliance avec le Japon pour justifier les exportations. D’ailleurs, le Japon et l’Inde insistent auprès de Washington pour que l’exportation soit autorisée. Ils sont tellement enthousiastes pour acheter du GNL américain que des diplomates de ces pays ont plaidé auprès du Département de l’énergie et du Département d’Etat pour que les États-Unis autorisent cette exportation afin qu’ils puissent importer du gaz bon marché et surtout sûr. Après Fukushima, l’importation de GNL américain est indispensable pour absorber le choc de la fermeture de certaines centrales nucléaires.

Dans ce jeu géopolitique, Washington pense également à l’Ukraine. Il est vrai que la dépendance envers le gaz russe de l’Ukraine est particulièrement élevée, mais est-ce que cet argument est valable si ce pays va lui aussi devenir producteur de gaz de roche-mère ? 

Quant à l’UE, si elle dépend à 40 % de la Russie pour ses importations de gaz naturel, cette dépendance n’est plus vue depuis longtemps comme une épée de Damoclès géopolitique, même si des tensions se font de plus en plus jour sur la question du prix du gaz russe dans l’UE.

Le 6 septembre 2012, lors de son discours d’investiture pour la course à sa réélection, Barak Obama, le président qui a été ovationné par de nombreux Européens parce qu’il allait enclencher la révolution énergétique, a qualifié les hydrocarbures de roche-mère de « bénédiction » et a déclaré que « nous pourrons ainsi diminuer de moitié, d’ici à 2020, nos importations de pétrole et créer plus de 600.000 emplois ».

Josh Fox a réalisé en 2010 Gasland, un film documentaire sur le gaz de roche-mère aux États-Unis. Cette propagande anti-progrès a déjà été vue par 50 millions de personnes dans 30 pays. Ça marche ! On y voit des accumulations de derricks qui défigurent le paysage, alors que l’on pratique aujourd’hui, comme on vient de le voir, les forages par « clusters » à partir d’une seule tête de puits. 

Le public a peur et les médias en profitent pour insister sur la « réalité » démontrée par ce film : de l’eau qui coule d’un robinet qui s’enflamme au passage de la flamme d’un briquet. Pourtant, c’est faux ! Ce gaz qui s’écoule avec l’eau n’a rien à voir avec le gaz de roche-mère : il s’agit de méthane biogénique présent dans les milieux superficiels, que l’on trouve dans les marécages et qui provoque les feux follets des cimetières ; il ne s’agit nullement de méthane thermogénique, présent dans les milieux profonds. Il est en effet connu depuis plus de 200 ans (en Pennsylvanie), et bien plus dans d’autres régions, que dans les marécages de nombreuses bulles de gaz crèvent la surface des rivières.

Depuis 1947 que l’on pratique la fracturation hydraulique, on compte plus d’un million d’opérations aux États-Unis et pourtant on ne dénombre que quelques dizaines de problèmes de pollution des eaux, probablement liés à l’utilisation au début de pratiques non standards par de petits entrepreneurs qui ont opéré sans connaître le métier de foreur. Cette situation, qui ne doit pas être niée, ne doit cependant pas être exagérée, car la fracturation hydraulique n’y est pour rien, puisque c’est de la responsabilité des foreurs qui n’ont pas bien utilisé la technique de cimentation du puits lors du passage de la nappe phréatique.

Lorsque l’on fore, que ce soit pour produire du pétrole ou du gaz conventionnel – ou pour la géothermie, que personne ne critique –, le puits traverse régulièrement ces nappes phréatiques. Cette pratique, courante depuis des décennies, est ce qu’on appelle un état de l’art. Des milliers de puits par an sont percés et il n’y a personne qui s’en offusque. Et pour cause, car il n’y a pour ainsi dire jamais d’accidents. La technique employée s’appelle la cimentation ou le cimentage du puits ; en quelque sorte, on installe une succession de gaines en métal et en béton en couches concentriques qui assurent une étanchéité totale.

Lorsque vous faites la vaisselle, n’utilisez-vous pas de produits chimiques ? Que ce soit dans votre lave-vaisselle ou dans votre évier, la chimie est présente afin de vous donner une vaisselle propre et sans traces. Ces produits que vous utilisez quotidiennement sont appelés des tensio-actifs. Ils ont la propriété extraordinaire de rendre plus fluide l’eau et de dégraisser en abaissant ce qu’on appelle la tension superficielle de l’eau (une propriété physique liée à l’écoulement). Vous vous souviendrez des publicités dans laquelle on voit deux assiettes plongées dans des bacs d’eaux différentes. Celle qui a été plongée dans le bac contenant un produit chimique est nettement plus propre et l’eau s’écoule facilement. 

C’est le miracle de la chimie. Ces mêmes produits sont si inoffensifs que vous en mettez tous les jours dans votre bouche via votre dentifrice. Figurez-vous que ces mêmes produits sont utilisés dans la fracturation hydraulique ! Puisque l’eau qui est injectée dans la conduite qui a été forée doit ensuite pénétrer le plus profondément possible dans la roche-mère, il faut qu’elle s’écoule facilement, aussi facilement que l’eau qui doit glisser du verre que vous aurez lavé dans votre eau de vaisselle. Les fameux produits que l’on incrimine si facilement ne sont rien d’autre que des produits vaisselles ou similaires.

Le pétrole de roche-mère

Après la surprise du gaz de roche-mère est en effet arrivée celle du pétrole de roche-mère. Tout comme le gaz qui s’est formé dans cette roche et y est resté piégé, du pétrole a été généré dans cette même typologie de roche et y est resté, lui aussi, piégé. En conséquence, la même technique de fracturation qui est utilisée pour la production de gaz peut être appliquée à la production de pétrole.

En quelques années, le Dakota du Nord est devenu le deuxième Etat producteur de pétrole aux États-Unis, derrière le Texas. Même les écologistes de cet état admettent que le boom pétrolier a permis de vivre une renaissance économique et aussi d’arrêter l’hémorragie de l’émigration de la jeunesse qui a dû déserter en masse au cours des dernières décennies en raison de l’absence d’offres d’emploi. 

Tout cela est bon aussi pour les caisses de l’Etat qui remplit ses coffres. Cet argent n’est pas dilapidé, car, à l’instar de la Norvège (et comme on l’a vu en Israël), le Dakota du Nord a créé un « Legacy Fund » dans lequel convergent un tiers des recettes pétrolières et taxes sur le carburant afin d’économiser pour le futur si, un jour, la fortune devait s’arrêter. En 2015, le fonds aura atteint 3 milliards de dollars, mais le débat public sur la façon d’utiliser ces ressources a été reporté jusqu’en 2017, car il n’y a pas d’urgence étant donné qu’il sera alimenté pendant… encore bien longtemps.

Il est intéressant de comparer la situation du Texas avec celle de la Californie. Cet Etat, qui a cru bien avant l’UE aux énergies renouvelables, voit sa production pétrolière diminuer année après année non pas à cause de la géologie, mais de choix politiques. De 2001 à 2012, la production de pétrole a diminué de 21 %. Elle possède également deux importants gisements de roche-mère entre San Francisco et Los Angeles : Monterey et Santos. Selon l’Administration de l’énergie des États-Unis, ils contiendraient 500 milliards de barils de pétrole (à comparer aux 700 de l’Arabie saoudite). Le fort courant environnementaliste dans cet Etat ne permet toutefois pas l’exploitation.

Grâce à ses hydrocarbures de roche-mère, les États-Unis ont retrouvé, d’une certaine façon, le goût de la quête de l’indépendance énergétique. 

L’énergie, singulièrement le pétrole, est le pilier de la politique, de l’économie et de la société de ce pays. Elle est l’assise de leur politique extérieure, au point que les politiciens étasuniens sont obsédés par la sécurité énergétique, de sorte qu’ils sont bien plus attentifs que ceux des autres pays aux questions énergétiques et, plus particulièrement, à celles de géopolitique énergétique. Ils poursuivent, depuis longtemps pour certains, le mythe de l’indépendance énergétique, et, pour d’autres, celui de maîtriser parfaitement leur sécurité d’approvisionnement. A coup de relations diplomatiques, ces dernières décennies, ils ont tenté de conforter cette indépendance tant convoitée.

Aujourd’hui, on se retrouve bel et bien devant une situation inédite : les États-Unis diminuent leurs importations, les pays émergents les augmentent et la demande dans l’UE stagne non pas grâce au succès économique des énergies renouvelables, mais à cause de la crise économique. Il faut se rendre à l’évidence, une nouvelle carte énergétique mondiale se dessine sous nos yeux.

L’abondance de gaz et de pétrole fait déjà sentir ses effets dans l’économie américaine et, partant, mondiale. 

La réindustrialisation des États-Unis n’est pas due uniquement à la contre-révolution énergétique, mais celle-ci y est pour beaucoup. L’industrie chimique vit un renouveau salutaire. Des usines sont rapatriées et de nouvelles sont construites. La contre-révolution va également pénaliser ultérieurement les énergies renouvelables, car l’énergie fossile sera moins chère. En plus, tout cela fait des États-Unis un pays vertueux du point de vue environnemental. Les U.S.A. ont gagné la contre-révolution grâce à l’énergie fossile abondante. Pas grâce au développement durable, ni aux énergies renouvelables, ni à l’efficacité énergétique, même s’ils ont commencé à être de plus en plus efficaces et qu’ils continueront à l’être.

L’avantage du prix bas du gaz naturel a un effet multiplicateur sur toute une série d’industries primordiales. L’industrie chimique, qui utilise le gaz naturel comme source d’énergie, mais aussi comme source de matière première, est devenue très concurrentielle aux États-Unis et, en conséquence, on assiste déjà à la délocalisation ou relocalisation vers les U.S.A. d’entreprises créatrices d’emplois qualifiés et qui produisent des substances à haute valeur ajoutée. Ce phénomène va s’amplifier et va créer un gros dommage pour l’économie européenne. L’entreprise chimique Solvay a acheté en 2011 pour 500 millions d’euros de gaz naturel. Si le prix européen du gaz était celui qu’il est aux États-Unis, ce grand de la chimie aurait épargné 300 millions. Il est difficile de résister longtemps avec un tel différentiel.

Si l’industrie chimique américaine va profiter des faibles coûts des produits chimiques, cela aura des répercussions sur de nombreux autres secteurs connexes et tout le secteur des grands consommateurs industriels d’énergie comme la verrerie, la cimenterie, la métallurgie. Le système va s’auto-alimenter, car plus on fera de la fracturation hydraulique, plus il faudra des tubes et, donc, plus il faudra de produits métallurgiques. Ceci permet de prendre l’ascenseur du développement économique et tout cela sans subsides ni législations contraignantes.

La réalité est déjà là aux U.S.A. 

De nombreuses villes décident rapidement de faire basculer leurs autobus de ramassage scolaire, camions poubelles et autres véhicules municipaux au gaz naturel. Le grand aéroport international du Texas, Dallas-Fort Worth, s’est équipé de 500 véhicules utilitaires fonctionnant au gaz (l’aéroport a autorisé la fracturation hydraulique sous l’une de ses pistes, car les géologues ont dit qu’il y avait là de la roche-mère). 

Ces 5 dernières années, la grande société de télécommunications AT&T a acheté 8.000 véhicules au GNC, dont 1.200 camions livrés par GM, ce qui lui donne la plus grande flotte commerciale de véhicules au gaz naturel dans le pays. La société de courrier express UPS a annoncé qu’elle va faire passer le nombre de ses camions au GNL de 112 à 800 avant la fin de 2014, camions qui fonctionneront grâce à des moteurs produits par Cummins, une société de l’Indiana, en collaboration avec Westport Innovation, de Vancouver, spécialisée dans l’innovation en matière de moteurs à gaz. 

UPS s’est fixé comme objectif que la majorité de ses nouveaux camions fonctionneront au gaz. Dillon Transport, une société de transport routier basée à Chicago, est passée avec enthousiasme au gaz ; sur les quelques 400 tracteurs qu’ils exploitent, 25 roulent au GNL et une cinquantaine fonctionne au GNC à partir du premier trimestre de 2013. Figurez-vous qu’en plus cette société utilise le green washing (la propagande pour se montrer écologique) ; elle encourage ses clients qui fabriquent des produits ayant un impact sur l’environnement à les choisir, car l’empreinte écologique de leur transport est moindre.

Le Prince Alwaleed bin Talal, un milliardaire saoudien investisseur, a averti que l’économie de son pays est trop dépendante du pétrole (90 %) et qu’elle n’est pas assez résiliente face à la concurrence du pétrole de roche-mère des États-Unis. Sachant que cette situation n’est pas près de changer, le 13 mai 2013, il a eu le courage de s’adresser dans une lettre ouverte adressée à Ali Naimi, le ministre saoudien du pétrole, pour proposer aux autorités du pays d’accélérer les plans de diversification de l’économie. En effet, si le monde se retrouve avec « trop de pétrole », l’Arabie saoudite risque de lourdes pertes financières. Les gains pétroliers qui, selon l’OPEP, se sont élevés en 2012 à 336 milliards de $ pourraient difficilement être répétés d’ici quelques années. Il n’y a pas de danger tant ses réserves sont énormes, mais l’avenir de l’Arabie saoudite ne sera plus le long fleuve tranquille qu’il était avant l’exploitation par fracturation hydraulique du pétrole de roche-mère.

Il est bien connu que des tensions, une confrontation même, existent entre les deux plus grands producteurs de l’OPEP : l’Arabie saoudite, un allié des U.S.A. depuis le pacte du Quincy signé le 14 février 1944 entre le roi Ibn Séoud et le président Roosevelt, et l’Iran, qui semble toujours accroché à son intention de nuire à l’Occident afin de justifier leur révolution islamique, même si l’arrivée de Hassan Rouhani à la présidence du pays amorce un tournant intéressant. Le royaume saoudien se dit prêt à dépasser son quota de production si l’Iran décide de taquiner l’économie mondiale par un quelconque moyen. L’Arabie saoudite ne cache pas qu’elle ne supporte plus la capacité de nuisance du régime des mollahs.

Contrairement à une idée fausse bien ancrée, le pétrole du Moyen-Orient n’est pas essentiel pour les U.S.A., car c’est vers l’est que coule très majoritairement ce pétrole. 

Partant, la sécurité du pétrole au Moyen-Orient n’est plus, depuis quelques années déjà, le problème des U.S.A., mais bien celui des pays asiatiques.L’abondance de pétrole en Amérique du Nord place de nouvelles responsabilités sur les épaules des pays asiatiques. Ces pays – répétons-le, Chine et Japon en tête – devront supporter le coût du contrôle de la sécurité du détroit d’Ormuz. 

En ces temps de grande contrainte budgétaire aux U.S.A., ce pays ne peut plus se permettre le luxe de supporter seul la charge financière du contrôle de ce passage stratégique pour les pays asiatiques, qui leur assure leur approvisionnement pétrolier. Qu’ils payent, commencent à dire ouvertement les Américains et ce d’autant plus que la Chine se montre plus réticente à acheter de la dette US. On est bien là dans un changement de paradigme : la sécurité pétrolière est l’affaire des Asiatiques. Les passagers clandestins doivent descendre du train des contribuables américains.

La sécurité d’approvisionnement énergétique des États-Unis étant largement assurée grâce, d’un part, à son gaz, au pétrole de roche-mère et au binôme Canada-Mexique, ils auront toutefois encore intérêt à gérer, influencer, voire maîtriser, celle des autres pays. Les États-Unis semblent veiller à ce que le pacte du Quincy, pacte qui scelle l’alliance avec l’Arabie saoudite et que nous avons vu tout au début de cet ouvrage, fasse encore sentir ses effets, malgré le fait qu’il date de 1944 et qu’il était prévu pour une durée de cinquante années. En effet, pour les États-Unis, être présents au Moyen-Orient, c’est contrôler l’écoulement vers l’est du pétrole, le premier flux d’énergie du monde. Cela va leur permettre de tenir sous contrôle la Chine, la nouvelle puissance qui semble vouloir devenir un géant géopolitique. Pour cela, elle a besoin de plus d’énergie et aussi de contrôler l’énergie des autres, tout comme les États-Unis l’ont fait et continueront à le faire.

A présent que les États-Unis vont très probablement exporter du GNL, l’Inde et le Pakistan pourraient être des pays de destination prioritaires de ces précieuses cargaisons, ce qui mettrait encore plus en difficultés la réalisation du gazoduc qui aurait dû relier l’Iran à ces deux pays.

La contre-révolution énergétique va permettre de rebattre les cartes énergétiques également et essentiellement sur les rives de l’océan Pacifique, là où la croissance économique est encore appréciée. Avec, d’un côté, les grands consommateurs du sud-est asiatique et l’Australie – un géant énergétique – et, de l’autre, les U.S.A. et le Canada, les échanges énergétiques d’énergies fossiles vont aller grandissant sur les eaux du plus grand océan.

Nous avons déjà vu que la Russie est nerveuse à cause du développent du gaz de roche-mère. Cela lui fait perdre sa place prépondérante dans le marché mondial du gaz. Elle qui fournissait 40 % de gaz naturel que l’UE importe sera soumise à une forte pression si les États-Unis se décident à exporter aussi vers l’UE et l’Asie. En particulier, l’exportation de GNL vers l’allié japonais sera un coup dur que la Russie devra encaisser.

Grâce à son positionnement géographique, l’Australie possède un atout pour les pays asiatiques qui vont faire appel de plus en plus au GNL : aux grands consommateurs que sont le Japon, la Corée et Taiwan vont venir s’ajouter la Thaïlande, la Malaisie, les Philippines et Singapour. Cette dernière ambitionne même de devenir un hub du gaz pour cette région en plein boom économique. L’Australie, qui est déjà un allié militaire fiable pour les États-Unis, offre une communauté de vue sur l’avenir énergétique de la planète, de sorte qu’entre ces deux géants de l’énergie fossile pourrait se cimenter l’influence occidentale en Asie. Les États-Unis et l’Australie pourraient collaborer fortement dans le domaine de l’énergie afin d’influencer cette partie du monde en incluant une dimension toujours plus « occidentale ».

"Cornucopien"

C’est ainsi qu’un blogueur m’a qualifié, pensant que j’allais le prendre comme une insulte. Au contraire, je l’ai pris comme un compliment. 

Ce néologisme se réfère à la corne d’abondance de la mythologie grecque, qui symbolisait la richesse et l’abondance. Car c’est bien là que se situe le débat en cours dans nos nations nanties : avons-nous assez de ressources ?

Non, affirment les pessimistes qui veulent mettre fin à notre société de croissance. Oui, répondent les optimistes qui estiment que la croissance est essentielle pour éradiquer la pauvreté et offrir le bien-être au plus grand nombre. 

Puisque l’énergie est la force vitale des sociétés modernes, c’est vers ce secteur que les tenants de la société sans croissance dirigent leurs attaques. Or, historiquement, le monde n’a jamais dû faire marche arrière par manque d’une ressource naturelle. Nous n’allons pas être contraints de revoir notre société de croissance par manque d’énergie, mais seulement par choix politique

La limite n’est pas naturelle, mais réside, d’une part, dans la frontière de notre savoir-faire et, d’autre part, dans nos peurs spontanées ou suscitées. Les médias et les enseignants ont formaté une partie de la population, et singulièrement la jeunesse européenne, qui n’a entendu parler que d’une partie de la question énergétique.

Sans énergie, il est impossible de travailler ou tout simplement de vivre ; c’est la raison pour laquelle nous nous alimentons, même lorsque nous sommes alités. Comment pourrait-on concilier une population mondiale appelée à une croissance irrévocable pendant des décennies encore avec une baisse de consommation d’énergie ? 

Les pères fondateurs de la Communauté européenne l’avaient bien compris, lorsque, en juin 1955, à la Conférence de Messine, acte fondateur de ce qui allait devenir l’UE, ils ont déclaré que la Communauté européenne ne pourrait exister sans une énergie abondante et bon marché. Prétendre aujourd’hui qu’il faut vivre avec moins d’énergie en la payant plus cher est aux antipodes des concepteurs de l’espace de paix et de sens dans lequel nous avons le privilège de vivre.

A présent que la quarantaine énergétique touche à sa fin, que nous disposons de toute l’énergie fossile dont nous avons besoin, si on commençait une nouvelle quarantaine ? Celle de l’optimisme au lieu du catastrophisme. Viser l’élimination de la pauvreté au lieu du changement climatique. Celle de la science au lieu de l’idéologie. Celle de la paix au lieu de la confrontation…

Samuel Furfari


Samuel Furfari est docteur en sciences appliquées et ingénieur en génie chimique de l'ULB. Il travaille à la Commission européenne depuis 31 ans où il a consacré toute sa carrière à l’énergie. Il a conçu et mis en oeuvre différentes politiques énergétiques et de développement durable. Il contribue actuellement à la coordination des différentes politiques énergétiques en conseillant le directeur général. Samuel Furfari enseigne la géopolitique de l'énergie à l'Université Libre de Bruxelles.