''"La croissance et l’exploitation outrancière des ressources qui l’accompagne et la nourrit nous conduit droit au désastre". 

La sincérité de notre populaire Cassandre de l’environnement n’est pas en cause. Mais sa puissance de conviction est insuffisante pour ébranler sérieusement les économistes et la force de frappe de leur vénérable science.

Il n’est pas question de réfuter l’idée selon laquelle les ressources naturelles ne sont pas infinies ni que leurs réserves n’ont pas de limites physiques, elles en ont, bien entendu. Mais l’angle d’analyse vert-classique n’est pas le bon, en tout cas pour notre iconoclaste profession. Un chiffre de réserves n’est pas toujours fiable, et ses implications, de même que sa signification, peuvent être très diverses selon la situation et les perspectives.

Le pétrole est un cas presque d’école. Périodiquement, depuis une quarantaine d’années, on nous prédit son pic de production dans un futur proche, puis sa diminution étant donné l’épuisement progressif des réserves. En attendant ce Godot pétrolifère les réserves prouvées (en fait il y en a davantage) de pétrole ont doublé entre 1980 et 2008: elles sont passées de 700 milliards à 1400 milliards de barils. Et le nombre d’années de consommation que pourraient assurer ces réserves est passé de 29 ans en 1980 à 45 ans en 2008. Et à plus long terme, l’Agence Internationale pour l’Energie et d’autres chercheurs estiment les ressources pétrolières à quelques 5000 milliards de barils – soit 160 ans de consommation au rythme actuel – si l’on faisait appel à des sources non conventionnelles telles que les schistes ou les sables bitumineux. (Pour votre gouverne : les réserves prouvées de gaz sont, elles, estimées à un peu plus de 60 ans de consommation, celles de charbon à 133 ans). Intéressantes observations pour une source d’énergie qui s’épuise, non ?

Cela dit, il arrivera bien un jour notre pic, mais quand ? Impossible de le dire avec précision tant il dépend non seulement de l’évolution du prix de l’or noir mais aussi d’un autre mécanisme cher à l’économiste : celui des ajustements qu’effectuent nos sociétés en fonction de la rareté relative (c'est-à-dire par rapport à leur demande), et donc du prix, des différentes matières premières. Autrement dit, celui des substitutions possibles des unes par les autres.

Ce n’est pas parce qu’il n’y avait plus de pierre que l’âge de pierre s’est terminé, mais parce qu’on est passé à autre chose. Ce n’est pas parce qu’il n’y aura plus de cuivre qu’on ne l’utilisera plus mais parce que les fibres optiques et autres matériaux auront pris le relais. Ce n’est pas parce qu’il n’y aura plus d’aluminium qu’on ne l’emploiera plus mais parce que les matières plastiques l’auront remplacé. Bref, des matériaux de substitution à la fois moins coûteux et de meilleure qualité prendront leur place.

On l’oublie trop souvent : les processus du marché régulent le « système » en fonction du prix et des technologies associées. Si la rareté d’une matière première augmente, son prix en fait de même, ce qui incite à la recherche, à la découverte et à l’exploitation de nouvelles réserves devenue alors économiquement viables. En parallèle, l’accroissement du prix conduit aussi à économiser la matière en question et à rechercher les substituts moins chers (donc plus abondants). Et ce n’est pas tout. Car seront également stimulées des innovations technologiques favorisant ces processus de substitution et introduisant de nouvelles procédures de production ou de consommation qui, elles mêmes, rendront obsolètes l’utilisation des matériaux qui se raréfient – le vent, le soleil et autres à venir remplacent ou remplaceront les énergies fossiles, adieu alors pétrole, gaz et charbon.

Depuis environ deux siècles, avec la révolution industrielle, la hausse du niveau de vie et de la population a eu un impact considérable sur la consommation de ressources naturelles (et sur l’environnement). Résultat ? Des peurs périodiques d’épuisement de celles-ci et de limites « proches » à la croissance. Mathématiquement (ce qui ne veut pas dire « économiquement », nuance de taille) une croissance ininterrompue dans un monde fini conduit inexorablement au plus profond du gouffre « hulotien ». Une population en expansion constante déboucherait à un moment donné sur une densité humaine insupportable pour notre petite terre. Une consommation de pétrole en croissance continuelle nous conduirait un jour ou l’autre à l’assèchement complet des nappes et à une planète vidée de son sang noir.

Mais ce n’est pas comme cela que les choses se passent dans la réalité. Car, oui, le système  s’ajuste, s’autorégule, pas toujours dans la joie générale et l’applaudissement des foules en délire (il n’y a qu’à voir les réactions à l’augmentation périodique des prix à la pompe), mais cela se fait.

Pourquoi ? Grâce aux signaux envoyés par les prix, in fine grâce à la créativité humaine. Depuis la nuit des temps, et surtout depuis la révolution industrielle, l’homme a démontré une capacité insoupçonnée à solutionner le problème de la rareté.

D’accord, tous les mécanismes d’ajustements ne sont pas réglés avec une précision d’orfèvre. Et ils ne fonctionnent pas pour tous les biens car certains n’ont pas de substituts possibles (Ah ! notre Tour Eiffel et le château de notre bon Roi Soleil, enfin, on pourrait discuter de sa bonté). Et les marchés ont par exemple parfois besoin d’un coup de pouce fiscal ou règlementaire pour les booster. Mais cela marche, même si c’est avec des hoquets.

Question centrale : dans cette course poursuite entre les adaptations (économies, substitutions, innovations) et la finitude de nos ressources, qui est le plus rapide, qui l’emporte, finalement ?

Quelques faits pour y voir plus clair.

Aucun doute, depuis deux siècles le progrès technologique a gagné. Du moins jusqu’à maintenant. Les prophètes de malheur, de Malthus à nos modernes écolos d’un pessimisme de ténèbres, en passant par le Club de Rome et d’autres, oui les prophètes de malheur ont eu tort dans leurs prévisions de catastrophe. De nouveaux procédés d’exploitation, de nouvelles réserves, des produits de substitution, des processus de production innovants ont conduit à une baisse tendancielle du prix des matières premières, avec bien entendu un certain nombre de fluctuations autour de la tendance selon les périodes. Implication de cette baisse : la pénurie économique de ces ressources a … diminué. Ce n’est pas une invention d’économiste démoniaque, mais une donnée on ne peut plus réelle et concrète.

Attention. Cette diminution du prix ne veut pas dire que les réserves physiques ont augmenté continuellement au fil du temps, même si cette possibilité n’est pas à exclure pour une partie du capital enfoui. Elle révèle que le progrès technologique et les substitutions ont rendu ces matériaux de moins en moins rares relativement aux besoins de consommation – et donc par rapport à la croissance.

Laissez-moi être plus précis. Les Etats-Unis entre 1870 et 1958. Population multipliée par quatre, production annuelle par vingt et extraction des matières premières par six. En dépit de la pression énorme sur ces dernières qui en est découlée, leur raréfaction ne s’est pas accrue, au contraire pour le cuivre, le plomb, le pétrole et les biens agricoles ; c’est moins vrai pour les produits de la forêt qui apparemment ont été quelquefois surexploités.

Maintenant, qu’en est-il depuis l’après guerre (la deuxième), c'est-à-dire la période où la croissance mondiale moyenne a été historiquement la plus élevée ? Même s’ils eurent des mouvements saccadés avec des hauts et des bas selon les périodes, les prix réels (déduction faite de l’inflation générale) de l’aluminium, du cuivre, du plomb, du nickel, du zinc, de l’étain, et donc leur pénurie relative, ont en tendance diminué jusqu’au début des années 2000, et même jusqu’en 2008, pour la plupart de ces biens sinon pour tous. Pourquoi ? Parce que les chocs périodiques à la hausse ont entrainé une réponse du système économique que tu connais et apprécies maintenant (économies, substitutions, recherche et développement, nouvelles technologies, etc.). Et le pétrole lui-même a vu son prix réel baisser (en fait depuis un bon siècle et demi) jusqu’aux chocs brutaux des années 1970 - début des années 1980, pour ensuite diminuer à nouveau jusqu’aux premières années du 21ème siècle, puis remonter brutalement en peu de temps en 2006/2007, et rechuter encore plus brutalement en quelques petits mois de 2008, pour remonter peu ou prou en 2009 – la suite du yo-yo…

A nouveau, pourquoi donc ? Toujours les adaptations de notre fameux système. Pour le pétrole par exemple, la consommation par habitant aux Etats-Unis et en Europe est en ce début du troisième millénaire inférieure à celle des années 1980. La consommation totale est en gros au niveau de celle de la fin des années 1970, même un peu en dessous pour l’Europe. Etonnant, non ?

Au fait, les prix réels des produits alimentaires ont eux aussi baissé entre 1960 et 1995, et de façon significative puisque divisés par deux, et ont continué de le faire jusqu’en 2006. Il est vrai qu’en 2006/2008 les choses se sont gâtées dramatiquement puisque les étiquettes ont littéralement explosé, créant de graves pénuries pour certaines zones. Cette situation, résultait d’une augmentation de la demande dans les pays émergents, de problèmes climatiques, et de la production des biocarburants aux dépends des biens alimentaires. Il reste que pour ce qui concerne les décennies passées, et en dépit de cette dernière hausse, le prix réel moyen des biens alimentaires était en 2008 quand même toujours en dessous de son pic de la fin des années 1970 - début 1980, ce qui signifie que leur pénurie mondiale, sinon dans certaines contrées, surtout en Afrique, est moindre qu’il y a un peu moins de 30 ans.

Que peut-on anticiper pour l’avenir ? Difficile de donner une réponse précise. En tout cas, sur les décennies futures, des changements structurels significatifs devront avoir lieu pour nourrir les quelques 9 milliards d’humains qui pourraient occuper la planète en 2050, et pour éviter les pénuries alimentaires qui se reflèteraient par des prix élevés. Si « la révolution verte » des années 1960 explique pour beaucoup la tendance à la baisse des prix alimentaires dans les décennies qui ont suivi, une nouvelle révolution devra avoir lieu dans les décennies à venir pour faire face à la démographie ainsi qu’à l’urbanisation et aux changements d’habitudes de consommation, surtout dans les pays émergents et en développement.

Les prix des produits de la pêche n’ont, eux, diminué que d’un quart entre 1960 et 1995 et sont restés relativement stables ensuite, avec une légère augmentation à partir de 2005-2006. Quant au bois, sa valeur n’a pas beaucoup bougé jusqu’au milieu des années 1990, ou elle a légèrement augmenté en fonction de ses caractéristiques et de sa provenance, puis a diminué jusqu’en 2008 - remarque adjacente mais pas inintéressante : la surface boisée a augmenté dans les pays développés depuis la guerre, l’inverse étant vrai pour les pays émergents ou en développement.

Alors, quoi qu’on en dise, les mécanismes d’adaptation des marchés ne fonctionnent pas trop mal, même s’ils ne sont pas parfaits. En tout cas ils n’ont pas trop mal fonctionnés sur la longue période. Et « l’épuisement » des ressources naturelles n’a pas limité la croissance. Mieux encore, la rareté relative (relative aux besoins) de celles-ci ne s’est pas accrue, mais au contraire elle a en général diminué. Surprenante est l’économie et grands sont ses prophètes ! Trait_html_691a601b.jpg

André Fourçans est Professeur éminent au département d'économie de l'ESSEC Business School. Ce texte est la reproduction du chapitre 23 de son dernier livre : "Les secrets de la prospérité", second volet de "l'économie expliquée à ma fille". Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.