Il est en effet surprenant que, malgré sa filiation glorieuse, le conservatisme n’ait pas su faire pièce aux approximations, contrevérités, naïveté voire mauvaise foi d’une « écologie politique » inspirée, sinon dérivée, du socialisme et de l’étatisme jacobin dont la faillite économique, sociale et environnementale est désormais affirmée et constatée.

L’importance de cet ouvrage peut être justifiée à un double titre :

• le nombre, la diversité et la vivacité des analyses critiques qui, toujours admiratives sur la qualité de l’argumentation et de l’érudition, diffèrent sur les conclusions et des propositions,1

• l’absence totale de mention de cet ouvrage capital dans le paysage intellectuel français : désintérêt, ignorance ou détestation… voire les trois, 2

Une pensée originale

Le projet de Roger Scruton et bien résumé sur la quatrième de couverture :

« L’environnement a été depuis longtemps le domaine de la gauche politique mais dans « Green Philosophy» Scruton affirme que le conservatisme est incomparablement mieux armé pour résoudre les problèmes environnementaux que le progressisme ou le socialisme.

Il démontre qu’au lieu de confier l’environnement à des O.N.G .psychorigides et à des comités internationaux, nous devons assumer notre responsabilité personnelle : avoir les moyens de prendre en charge notre environnement, en prendre soin comme de notre foyer (home) et nous affirmer grâce aux associations locales qui sont au cœur du projet des politiques conservatrices. En aucun cas notre futur n’est assuré mais il existe une voie qui pourrait assurer la sécurité de notre planète et de ses créatures »

Si le conservatisme a tendance à minimiser les problèmes environnementaux et la gauche à les exagérer, le vrai désaccord est existentiel et correspond à une profonde fracture psychologique et spirituelle :

Le « radical égalitarien» est en rébellion contre le monde ordinaire. Il juge l’organisation sociale imparfaite et rêve d’une société bienfaisante unie par un but partagé et universel. Alors que le « conservateur » s’identifie à la famille, l’enracinement et la nation, le radical s’identifie au mouvement qui absorbera et soulagera ses problèmes existentiels. Les défaillances du marché l’incitent à exiger de la puissance publique des politiques grandioses. Il convient donc de recourir aux solutions politiques, bureaucratiques et centralisées et «  exproprier l’espace moral qui aurait pu autrement être occupé par le volontariat et la société civile ».

Scruton avance que seules les associations civiles, les petits groupes locaux existent au profit de leurs membres alors que les ONG sont le plus souvent au service de leurs propres objectifs de notoriété, de pouvoir et de financements3. Il se situe dans la lignée des grand penseurs libéraux tels Hume, Smith , de Maistre, Hegel, Tocqueville… et surtout Burke qui a théorisé le concept de « little platoons », soit des petits groupes de citoyens dévoués et déterminés à améliorer localement la société, agissant dans le cadre de la coutume et des droits de propriétés et résolvant les conflits, autant que faire se peut, par la négociation et le compromis.

L’identité et les valeurs des citoyens sont le fruit des relations avec autrui et non avec l’État : simple moyen et non une fin en soi. La société civile doit donc être replacée au cœur des préoccupations alors que l’État n’a d’autre mission que de la protéger.

Scruton oppose les deux conceptions de l’évolution des sociétés de part et d’autre de la Manche : d’un côté la tradition de la Révolution française reprise par l’Union Européenne qui considère le gouvernement en termes de domination par le haut (top down), de l’autre côté du Chanel, une organisation ascendante fruit de la libre association d’individus guidés par les principes de la Common Law, elle-même inspirée par la Magna Carta (1215) et la « Glorious Revolution » de 1688.

Pour Scruton le recours aux institutions supranationales et aux grandioses conférences internationales est le plus souvent inutile car il transfère la responsabilité à des irresponsables autoproclamés sans aucun mandat. En outre les traités et directives sont dotées d’un effet de cliquet c’est-à-dire l’impossibilité de les modifier ou les abolir par un vote démocratique.

Un autre concept central est celui d « Oikophilie » (littéralement l’amour et l’attachement à la maison (heimat/home) et son environnement C’est à partir de l’expérimentation à la base que doivent être progressivement élaborées les meilleures solutions, démarche cohérente avec les principes de la Common Law et contraire aux injonctions d’un gouvernement centralisé et adepte du « top down. » dont la France et l’Union Européenne sont l’archétype. On le voit Scruton est un défenseur de la tradition qui permet de relier les ancêtres aux générations futures en demandant aux vivants d’assurer ainsi la stabilité sociale et environnementale.

Le rôle des droits propriétés et du marché

Scruton, a pris en compte et approfondi les apports de Garrett Hardin et Elinor Ostrom qui ont véritablement révolutionné la réflexion environnementale depuis une quarantaine d’années en replaçant sous des formes diverses les droits propriétés au cœur des politiques environnementales

.« La meilleure solution inventée pour contrecarrer le prédateur est le droit des autres à lui résister ». Scruton fait sien certains concepts de l’école du Free Market Enironmentalism en affirmant que la « Tragedy of the Commons » , (c’est-à-dire du libre accès aux ressources) rendu célèbre par Hardin (1968) n’est pas le fruit d’une défaillance du marché mais bien celui de son absence.

En ce qui concerne Elinor Ostrom4 Scruton la situe dans le prolongement de Hardin : « les études de cas d’Ostrom ne rejettent pas le principe du libre marché mais proposent des moyens de prendre compte l’ensemble des formes de la propriété ».

Les marchés sont « certainement la plus claire forme de réseau social au sein duquel la responsabilité individuelle est inévitablement mise en œuvre » Pour autant il existe des biens publics qui ne peuvent être ni produits ni sanctionné (phénomène du passager clandestin) par le marché et pour lesquels l’intervention de la puissance publique est légitime mais exceptionnelle.

En définitive Scruton est attaché au « libéralisme sans lequel on remettrait des pans entiers du pouvoir économique aux mains de bureaucrates irresponsables »

Des points de vue originaux

  • Scruton ne cache pas ses détestations

Le modernisme architectural , inspiré du mouvement Bauhaus, popularisé par Le Corbusier et ses zélateurs, puis mis en œuvre par une bureaucratie irresponsable lui apparait comme une illustration du centralisme bureaucratique léniniste..

L’Union Européenne dont les bureaucraties diffusent des directives que la plupart des états membres n’entendent pas vraiment mettre en œuvre. Scruton est particulièrement critique de la Politique Agricole Commune et de la Politique Commune de la Pêche qui non seulement coutent cher mais encore sont destructrices des ressources environnementales et socialement injustes.

Le multiculturalisme5car « il est évident qu’une politique environnementale qui ne fixe pas de limite à l’immigration et qui n’engage pas une politique d’assimilation des nouveaux arrivants vers l’oikophilie dont dépend la nation, n’a aucune chance de réussir ». Scruton note que cette question est difficile à évoquer tant est grande l’intimidation contre ceux qui dénoncent le risque que l’attachement au territoire ne soit remplacé par la compétition entre tribus, familles et religions.

Les traités internationaux ne sont efficaces que dans la mesure où les états les mettent en œuvre. Or la pluparts des pays ne sont pas des états de droit et ne désirent ou ne peuvent se conformer aux obligations. Témoin l’échec des négociations sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Scruton, qui admet la réalité et les risques du changement climatique, est favorable à une simple taxe sur les émissions de CO2 plutôt qu’au mécanisme complexe, bureaucratisé et inefficace du « cap and trade » de Kyoto….un hommage inattendu à Pigou de la part d’un adepte de Coase

A propos du concept de croissance illimité Scruton affirme qu’il « il est évident, qu’au-delà un certain point, ce dont on a besoin pourrait être non pas plus de croissance mais moins, or, moins est précisément ce qu’aucun gouvernement peut se permettre de promettre 

Le chapitre « Radical Precaution » de plus de 20 pages  met en pièce le principe de précaution adopté (et même constitutionalisé !) avec enthousiasme par nombre gouvernements « Conservateurs ». Scruton en dénonce le flou mais aussi la dérive conceptuelle : « Quand la loi devient un instrument de contrôle du comportement au lieu de résoudre les conflits, elle change de nature. ….Il s’agit donc d’une arme politique redoutable qui peut être utilisée non seulement par les bureaucrates mais encore par nombre de groupes de pression sans mandat et irresponsables, y compris les grandes entreprises, pour nous imposer leur point de vue ».

  • Scruton expose aussi ses préférences

L’oikophilie nécessite la permanence de la relation de l’individu ou du groupe à son environnement et, grâce à elle, l’Angleterre présente aujourd’hui un paysage rural (countryside) remarquable malgré son industrialisation intense et sa densité démographique6 La Common Law a permis de résister aux spoliation physiques et/ou réglementaires de la Couronne puis du Parlement (top down).notamment par le rôle capital du « trust »,7 une des inventions les plus remarquable de la Common Law et qualifié d’ « ange gardien de l’anglo-saxon » (Hayton) Le trust permet en effet aux propriétaires fonciers de sécuriser un domaine légué de génération en génération avec interdiction de vendre ou de détruire. Ceci a permis aux anglo-saxons d’échapper à toutes contraintes sauf celles qu’ils s’imposent eux-mêmes..

Le trust, concept et/ou instrument juridique, a donné son nom au remarquable National Trust of England and Wales qui, depuis plus d’un siècle, a su protéger une grande partie du patrimoine foncier historique et environnemental sans intervention de l’état, en réunissant les efforts de la « gentry » et de millions de membres de la société civile … une réussite saluée par Scruton.

En guise de conclusion

« Éviter que l’état s’occupe de taches qui peuvent être mieux gérées par les citoyens : à savoir autorisant et libérant les initiatives privées et le volontariat, donner la préférence aux solutions locales et dérèglementant partout où la règlementation est le problème. Ceci n’est pas une apologie du laissez-faire mais plutôt une saine division du travail ». 

Il est de la plus haute importance qu’une philosophie conservatrice inspire les politiques environnementales du siècle qui vient de commencer. La contrainte, l’état, la réglementation, les atteintes (voire la suppression) aux droits de propriété… ont fait la preuve de leur inefficacité économique, sociale et morale par l’atteinte à la liberté de l’homme..

Conservateurs ….au travail !

Max Falque

NOTES

1 Par exemple dans The Guardian (28 décembre 2011), “ Read this book without prejudice and you will find him (Scruton) lucid and informative, companionable, learned and urbane »

2 Assiste-t-on, mutatis mutandis, à l’ostracisme intellectuel qui a frappé en en son temps Orwell pour la publication de « Animal Farm » en France ?

3

4 Prix Nobel d’économie en 2009 son maitre ouvrage « Governing the Commons » (1990) a été publié tardivement en français « Gouvernance des biens communs » de Boeck, 2010

5 Qu’il convient de distinguer du cosmopolitisme propre à une élite qui multiplie les appartenances sans menacer l’oikophilie

6 395 habitants au km2 contre 121 en France

7 Cf « Le trust est-il un contrat » P. Lepaule ,in Le petit juriste.