Au passage l’auteur raille la classe intellectuelle qui affirme que tous les malheurs du monde (conflits au Moyen Orient, pauvreté de l’Afrique subsaharienne, pénuries d’eau, ….) sont le fruit du colonialisme disparu depuis un demi siècle:

« En fait un alibi commode pour des dictateurs rapaces du type Mugabe au Zimbabwe » .

D’ailleurs la vigueur voire la violence de certaines critiques de la presse anglo-saxonne témoigne de la fermeté du propos et de la franchise de l’auteur(2) .

L’ambition est grande : une vaste fresque historique de l’évolution du « reste du monde » et sa mise perspective avec la civilisation occidentale au cours des cinq derniers siècles. Le succès est au rendez-vous et cet ouvrage fait déjà parti de ceux qui resteront à portée de la main dans la bibliothèque de tout honnête homme qui s’imposera trois lectures successives : la première pour le plaisir, la seconde pour la réflexion, la troisième, le crayon à la main, pour souligner et commenter certaines des phrases les plus éclairantes du passé, du présent voire de l’avenir.

C’est donc après avoir franchi ces trois étapes que j’entreprends cette difficile tâche en espérant inciter à la lecture de cet ouvrage dont la publication en France suscitera bien sûr la controverse.

Mais avant de poursuivre il n’est pas inutile de rappeler quelques points concernant le parcours de Ferguson qui n’est pas indifférent aux évènements du monde. Ainsi son récent remariage avec Ayaan Hirsi Ali, réfugiée aux Etats-Unis pour cause de « fatwa » (3) témoigne de son interrogation sur la compatibilité de l’Islam avec une civilisation fondée sur la séparation du religieux et du profane A partir de sa formation d’historien à Oxford mais complétée par ses enseignements à Hambourg et Harvard il a publié six livres à succès et collaboré à de nombreux organismes de presse dans le monde entier.

La détestation dont il fait l’objet de la part de certains intellectuels lui confère un statut qui rappelle, mutatis mutandis, celui d’un Raymond Aron ou d’un Jean-François Revel aux sombres jours de la guerre froide et de l’hégémonie du communisme renforcé par les « compagnons de route »….. qualifiés parfois « d’ idiots utiles ».

Ferguson pense en effet que la civilisation occidentale malgré ses défauts voire ses crimes (dont le colonialisme) a apporté à l’humanité des progrès exceptionnels et que ses principes fondateurs sont les meilleurs outils pour l’avenir du monde.

Encore faut-il le démontrer à travers un voyage dans le temps (cinq siècles) et l’espace du monde entier. Mission accomplie ? Au lecteur de juger.

Un projet ambitieux

« La principale interrogation de cet ouvrage est la question la plus intéressante que peut se poser un historien contemporain. Pourquoi à partir des années 1500 de petites entités politiques situées à l’extrémité occidentale de l’Eurasie en viennent à dominer le reste du monde y compris des sociétés plus peuplées et à certains égards plus avancés de l’est de l’Eurasie. Ma question subsidiaire est la suivante : si nous arrivons à découvrir la bonne explication de la supériorité de l’ouest pouvons-nous pronostiquer son avenir ? ».

Cette interrogation et ce projet sont liés aux transformations observées dans la première décennie de ce siècle où nous percevons que cette période s’achève comme en témoigne la crise économique, la montée en puissance de la Chine, la menace islamique….

Ferguson pense que la connaissance du passé est nécessaire pour mieux comprendre le présent et l’avenir. Il ne fait pas mystère qu’il entend que ses enfants soient nourris d’une autre sorte d’histoire que celle approximative et idéologique dispensée par les programmes scolaires. Ce souci pédagogique est probablement responsable de la clarté du style. (4)

Les définitions du mot « civilisation » font l’objet de long développement et Ferguson rappelle la fin de Rome décrite par Gibbon (1776) : en août 410 la ville, livrée aux barbares fut détruite et pillée. Vivons-nous la fin de l’Ouest ?

En effet

« les civilisations sont complexes : pendant des siècles elles peuvent fleurir dans un environnement plaisant de puissance et de prospérité. Puis, parfois soudainement, s’effondre dans le chaos ».

Les six grands principes fondateurs de la civilisation (5)

Ce qui distingue l’Oust du reste du monde, à savoir les raisons de la puissance globale peut se résumer à six nouveaux ensemble d’institutions associées à des concepts et des comportements :

- La compétition, à savoir une décentralisation économique et politique, véritable rampe de lancement des états nations et du capitalisme. La science, à savoir une façon d’étudier, de comprendre et en fin de compte changer la nature, qui a entre autre conféré à l’Ouest une supériorité militaire sur le reste du monde.

- La propriété , à savoir l’étude du droit permettant de protéger les propriétaires privés et de résoudre pacifiquement les conflits entre eux, constitue la base pour la forme la plus stable de gouvernement représentatif.

- La médecine, à savoir une branche de la science qui apporte un progrès considérable en matière de santé et d’allongement de la durée de vie, qui s’est developpée progressivement à l’Ouest mais aussi dans les colonies.

- La société de consommation, à savoir une forme de vie matérielle dans laquelle la production et l’achat de vêtements et autres biens de consommation joue un rôle économique central et sans laquelle la révolution industrielle n’aurait pas pu perdurer.

- L’éthique du travail, à savoir un cadre moral et un mode d’activité provenant entre autre de la chrétienté protestante qui est le ciment de la dynamique potentiellement instable de la forme de société engendrée par les cinq institutions précédentes.

Ces six principes constitue la trame de l’ouvrage car

« c’est seulement en identifiant les véritables causes de la montée en puissance de l’Ouest que nous pouvons espérer avec quelques chances de succès l’imminence de note déclin et disparition ».

Il est difficile de résumer les développements concernant chacun des facteurs explicatifs du succès de la civilisation occidentale : ils sont d’importance inégale mais leur addition et leur combinaison est nécessaire, ce que n’ont pas réussi à faire d’autres civilisations. Ainsi les civilisations chinoises et islamique n’intègrent pas le facteur « droit de propriété et état de droit » et notre propre civilisation abandonne progressivement l’éthique du travail et la garantie des droits de propriété.(6)

Principe n°1 La compétition

La fragmentation politique de l’Europe post médiévale a constitué un avantage par rapport à l’Empire chinois centralisé et homogène. Autrement dit si le « small is beautiful » c’est parce qu’il a obligé à la compétition non seulement entre les états mais encore à l’intérieur des états. Ainsi si Henry V était bien le roi d’Angleterre et du Pays de Galles, la réalité du pouvoir appartenait à la grande noblesse dont les aïeux avaient imposé la Magna Carta en 1215.Pour autant la compétition n’est fructueuse que si elle favorise l’innovation. Ainsi l’extrême, voire cruelle compétition des élites chinoises au 15ème siècle pour l’accès à la fonction publique ne pouvait aboutir qu’au conformisme et à la prudence mais en aucun cas favoriser la l’incitation au changement.(7)

Principe n° 2 La science

Ferguson esquisse une vaste fresque de l’histoire de l’extension puis du recul de l’Empire Ottoman dont le point d’inflexion est le siège de Vienne en 1683.

En réalité la compétition avec l’Ouest était devenue inégale en raison des progrès de la science illustrée par Paracelse (1530), Copernic (1543) Tycho Brahé (1572) Galilée (1589, Descartes (1677) Newton (1669 ….

« La longue retraite de l’Islam après 1683 n’était pas le fruit des conditions économiques mais de concepts religieux radicalement opposés. La séparation du temporel et du spirituel , à savoir rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César (Matthieu 22 :21) a justifié l’autonomie de la recherche scientifique . Le Coran, au contraire insiste sur l’indivisibilité de la loi divine telle que révélée au Prophète et sur l’unité de toute structure de pouvoir fondée sur l’Islam » (8).

La conclusion de Ferguson est sans appel :

« ceux qui décrivent l’eurocentrisme comme un préjugé détestable ont un problème : la révolution scientifique fut, quelques soient les critères utilisés, totalement eurocentrique. Une proportion étonnante de savants remarquables sont originaires d’un hexagone limité par Glasgow, Copenhague, Cracovie, Naples Marseille, Plymouth …..En revanche le progrès scientifique des Ottomans fut inexistant pendant la même période. La meilleure explication de cette divergence fut la domination sans limite de la religion dans le monde musulman »(9).

Principe n°3 La propriété et l’état de droit (10)

Ferguson fait longuement référence à John Locke pour lequel « Le grand et principal objet des hommes formant une communauté est la préservation de leur propriété », ce qui suppose un état de droit pour faire respecter les propriétés et sanctionner leur violation. Pour démontrer le rôle essentiel des institutions Ferguson décrit le destin opposé de deux groupes d’immigrants :

- vers l’Amérique du nord de pauvres anglais cherchant la liberté et moins de misère, mais imprégnés des institutions lentement mûries depuis la Magna Carta ,

- vers l’Amérique du sud des soldats chargé de piller les richesses en or et en argent sous les ordres d’un gouverneur nommé par le roi d’Espagne.

Ces deux groupes vont par leurs comportements sceller les destins divergent des deux Amériques. En effet

« Lorsque le capitaine du navire anglais mis le pieds sur la plage de la Caroline, il apportait avec lui un modèle institutionnel pour le Nouveau Monde, à savoir le rôle essentiel de la terre. Ceci fut immédiatement inclus dans la Constitution de la Caroline dont John Locke était l’auteur et avait pressenti le lien entre la représentation politique et le droit de propriété ».

Là se trouve l’origine des principes des constitutions des divers états américain, puis de la Fédération : droits de propriété, liberté individuelle, liberté religieuse, gouvernement limité et consentement à l’impôt.

Que sont devenus nos espagnols sans principes ni modèles concernant la répartition des terres ? Le recours à la violence imitée de la mère patrie a contraint le développement économique et la liberté.

Ferguson conclue :

« Ces profondes différences entre les sociétés civiles des deux Amériques coloniales auront des conséquences durables lorsque viendra le temps de leur indépendance »(11).

Pour autant aujourd’hui les modèles tendent vers un rapprochement ou plus précisément l’adoption des institutions d’origine anglo-saxonne et à l’exception de Cuba et du Venezuela on constate un développement économique qui à terme rejoindra celui des Etats-Unis.

Principe n° 4 La médecine

Paradoxalement ce chapitre commence par une discussion sur la Révolution française et notamment sur la prescience de Burke qui dès 1790 avait anticipé la suite tragique. Ferguson avance, comme Tocqueville, que le choix de Rousseau (12) plutôt que Locke et la priorité donnée à l’égalité sur la liberté explique la faiblesse de la société civile française.

Les considérations sur les modèles comparés de colonisation (Britannique, Français et Allemand) mettent en évidence le mélange de violence, d’idéalisme et de naïveté de chacune des nations. Ferguson note la volonté d’assimilation (13), à savoir faire de l’homme africain un français comme les autres au titre de sa « mission civilisatrice ».

La médecine coloniale a joué un rôle capital non seulement pour les pays dominé mais au-delà pour le monde entier. A ce titre la France a participé à l’hégémonie de la civilisation occidentale.

Principe n°5 La consommation

Le vêtement est un facteur de puissance et dans la mesure où l’Ouest a su à la fois le fabriquer en masse et le diffuser dans le monde entier, il a introduit une unification des comportements qui s’est progressivement étendu à d’autres biens de consommation. Il semble même que le « jeans » ait posé de graves problèmes aux dirigeants soviétiques et ait participé à son effondrement !

Cette thèse est indirectement confirmée par ceux qui précisément rejettent la civilisation tels les musulmans : de toute évidence le voile et la burqua ont une autre signification que la simple différenciation sexuelle..

« En réalité promouvoir le voile participe d’un projet plus vaste afin de limiter les droits des femmes en introduisant la sharia en Turquie, réalisant ainsi progressivement ce qui a été réalisé soudainement en Iran après la Révolution de 1979 ».

Principe n° 6 L’éthique du travail

Bien entendu on retrouve Max Weber qui avait perçu dès 1904 « une sorte de sainte alliance entre le succès matériel des Etats-Unis et la vigueur de la vie religieuse ».

Pour autant le rôle du protestantisme n’est pas évident car d’une part le capitalisme s’est développé avant la Réforme et d’autre part des pays catholiques ont eu des comportements comparables à ceux des autres chrétiens. Ce qui est avéré c’est le rôle central des religions dans le développement , comme on a pu le voir pour l’Islam interdisant la recherche ou le catholicisme freinant le progrès en Amérique du Sud. En ce qui concerne le Protestantisme il n’a pas seulement encouragé le travail mais aussi l’épargne et la lecture.

Le problème est qu’aujourd’hui les « européens sont les paresseux de la planète » et que, se détachant de la religion, ils perdent du même mouvement l’éthique du travail.

Pour conclure

Cet ouvrage nous offre un voyage exceptionnel dans l’univers intellectuel des cinq derniers siècles dont la richesse échappe au compte rendu de lecture.

Il met en évidence l’extraordinaire richesse d’une civilisation incomparable mais aussi sa vulnérabilité face à la montée des menaces. Les six principes fondateurs qui ont permis cette civilisation forment un tout et l’abandon d’un seul peut entraîner l’effondrement.

Mais rien n’est perdu, rien n’est joué car

« Aujourd’hui la plus grande menace pour la civilisation occidentale n’est pas celle posée par les autres civilisations mais par notre propre pusillanimité nourrie par l’ignorance de l’histoire ».

Tout bien pesé la défense de la liberté et de l’état de droit est certainement la cause la plus urgente et la plus noble dont on puisse rêver. Pour cela l’ouvrage de Niall Ferguson sera un viatique incomparable.

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NOTES

1) Je remercie Ejan Mackaay, professeur de droit à l’Université de Montréal de m’avoir conseillé de visionner la remarquable vidéo de la conférence de Ferguson à Vancouver présentant son ouvrage.

2) lire “Watch this man” de Pankaj Mishra in London Review of Book, 3 nov. 2011

3) Cette jeune femme, d’origine somalienne, immigrée aux Pays-Bas , élue députée a eu la mauvaise idée et le courage de dénoncer l’idéologie qui a conduit à à l’assassinat de Théo Van Gogh par un islamiste.. Les Pays-Bas ayant lâchement renoncé à la protéger, elle a du se réfugier aux Etats-Unis. Rappelons que la revue « Politis » avait dénoncé sa demande d’asile en France ! Voir son dernier ouvrage « Nomade : de l’Islam à l’Occident, un itinéraire personnel et politique » Robert Laffont, 2011, 400 pages.

4)On peut espérer que la traduction en français sera digne de l’original….une tache difficile.

5) Ce que Ferguson nomme curieusement par référence au vocabulaire informatique « Six killer applications »

6) Notamment au nom de la protection de l’environnement et des restrictions à la liberté au nom de l’égalité

7) Notre Ecole Nationale d’Administration ne ressemblerait-elle pas au modèle chinois ?

8) Le fait qu’en 1515 le Sultan Salim menace de mort tout utilisateur de la presse à imprimer illustre bien ce principe.

9) Relire à ce sujet “Les lettres persanes” de Montesquieu

10) Traduction approximative de « Rule of Law »

11) Ferguson, familier de l’histoire contrefactuelle, imagine une situation inverse : les anglais débarquant au sud et les espagnols au nord.

12) « Le Contrat Social compte parmi les livres les plus dangereux qu’ait produit la civilisation européenne » 

13) On retrouve ce thème dans le débat assimilation ou intégration des populations des ex colonies venues s’installer en France. Le succès ne semble pas au rendez-vous.