Ce débat est fort important. C'est un débat d'éthique des sciences. C'est un débat politique où se reflète le fonctionnement du pouvoir dans nos démocraties. C'est un débat qui ne doit pas être esquivé.

Le courage de Claude Allègre est double. Il est d'abord celui d'exprimer ses doutes sur une thèse - le réchauffement climatique (qu'il ne conteste pas) est essentiellement dû aux émissions de CO2 provenant des activités humaines (ce qu'il conteste). Une thèse qui, en France, a été élevée au rang d'un dogme incontestable, plaçant tout sceptique en situation d'excommunication. Plutôt que de se taire, ce que jugent désormais plus prudent les « climatosceptiques », Claude Allègre explique pourquoi on peut douter d'une doctrine dont la construction n'a pratiquement pas fait l'objet de discussion en France, à l'exception du livre consacré aux « Modèles du futur » sous la direction de Amy Dahan Dalmedico (La Découverte, 2007).

Ce qui dérange dans le livre de Claude Allègre n'est pas tant qu'il exprime ses doutes sur la thèse officielle, mais qu'il mène, un peu comme un détective, une sorte d'enquête pour comprendre comment une hypothèse douteuse a pu devenir une évidence presque mondialement indiscutable.

Car la notion de « réchauffement climatique » n'a rien d'une évidence. Elle ne va pas de soi. Elle ne se donne pas à la perception, malgré ce que veulent faire croire les images des films de Al Gore ou Yann Arthus-Bertrand. Elle s'appuie sur une construction intellectuelle aussi complexe que précaire, où les observations cèdent le pas devant des modélisations qui schématisent les données en opérant, dans les faits, des sélections que Claude Allègre conteste.

Du point de vue scientifique, la thèse de Claude Allègre consiste à s'étonner que l'on donne tant d'importance à des modèles mathématiques alors même qu'ils semblent incapables d'intégrer les observations. La critique est importante et concerne en particulier les méthodes de l'instance internationale d'expertise, le GIEC, qui, comme le montrent les polémiques récentes, semble plus attaché à retenir ce qui conforte le « consensus » qu'à chercher à pondérer les probabilités relatives des scénarios en présence.

Le travail de Claude Allègre montre que la thèse du réchauffement climatique produit par l'activité humaine suppose tout un dispositif à la fois scientifique et politique qu'il démonte dans ses différentes composantes. Il ne fait rien d'autre que ce qu'un Michel Foucault a pu faire pour expliquer d'autres propositions qui nous sont devenues familières comme « la folie est une maladie mentale » ou « la sexualité est fondamentalement réprimée dans nos sociétés ». Il démonte le mythe d'une science du climat qui serait pure et désintéressée comme les écolos le font de leur côté pour les OGM et autres technologies.

Cela n'explique tant d'intolérance que dans la mesure où la thèse standard sur le réchauffement climatique organise des identités (celle de ceux dont le destin est désormais lié à sa véracité), des intérêts économiques (en matière de développement durable et de choix énergétiques) et des choix politiques (le consensus politique français actuel s'en nourrit). On ne peut plus, on ne doit plus revenir en arrière. Avec le risque que l'on adopte des politiques qui pourraient se révéler aussi coûteuses qu'inefficaces.

Le livre de Claude Allègre pose la question des rapports entre science et politique aujourd'hui. Au coeur du thème « réchauffement climatique », il y a des rapports savoir-pouvoir.

Dans nos sociétés, la science est prise dans des enjeux politiques et économiques où le savant, devenu expert, risque d'abandonner les principes de son éthique en devenant l'avocat d'une thèse que les faits doivent, bon an mal an, venir corroborer. Par un étrange retournement, la science n'est plus aujourd'hui ce qui vient décevoir les préjugés que ce qui fabrique des opinions. Personne n'a rien à y gagner. Trait_html_691a601b.jpg

François Ewald est Professeur au Conservatoire national des arts et métiers. La version originale de cet article a été publiée dans Les Echos du 2 mars 2010. sous le titre "Apologie de Claude Allegre"