Pour le Président de la République, il était anormal que des pays qui ont le souci du social et de l’environnemental (sous entendu la France) n’en aient aucun bénéfice dans les indicateurs internationaux.

L’indicateur de l’OCDE, qui entend être la première concrétisation des recommandations du rapport Stiglitz, n’avantage pourtant guère notre pays. Avec une pondération identique pour chacun des 11 critères retenus pour composer cet indice, la France apparaît en 18e position au sein des 34 pays de l’OCDE, derrière la plupart de ses voisins européens. Mais très intelligemment – et sans doute avec une certaine habileté politique -, l’outil de mesure proposé par l’OCDE permet à chacun d’établir sa propre comparaison en faisant varier l’importance des critères en fonction de ses préférences personnelles.

En fait, on sait depuis longtemps que le PIB ne mesure pas le bonheur. On connait les limites et les imprécisions d’un outil statistique qui valorise comme création de richesse à la fois la construction automobile, les accidents de la route et les embouteillages ; qui mélange les ventes d’armes et les ventes de livres ; qui ignore le travail domestique non rémunéré et le travail au noir. Qui mélange aussi allègrement l’économie marchande et la dépense publique, au point que toute augmentation des salaires des fonctionnaires au-delà de l’inflation apparait comme une création de richesse !

C’est pourquoi, depuis longtemps, on a imaginé de nombreux indices pour se substituer au PIB. Du « Produit Intérieur Doux » suggéré au Québec à l’Indice de Bien-Etre Durable (IBED), de l’Indicateur de Progrès Véritable (IPV) au Bonheur Intérieur Brut pratiqué depuis 1972 au royaume du Bouthan et inspiré des valeurs boudhistes. Ou encore le très officiel Indice du développement humain développé par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) qui agrège au PIB par tête, l’espérance de vie, le taux d’illettrisme et le taux de scolarisation.

Toutes ces tentatives relèvent de deux approches. La première consiste à tenter de réintroduire dans le calcul du PIB des estimations monétaires de services non marchands : le bénévolat, la production de services domestiques, les loyers économisés par les Français propriétaires de leur logement… Ou encore à tenter de corriger les prix de marché en tenant compte des « externalités » (par exemple le coût des émissions de CO2), d’établir de vrais prix. Beaucoup d’économistes ont signalé les limites et les impasses de cette approche. A la suite du Prix Nobel américain Ronald Coase, ils font observer que ces externalités sont en fait le reflet d’un déficit juridique, celui de droits de propriété qui permettent à la fois de créditer le propriétaire des avantages de son bien mais aussi de le débiter de tous les désavantages qu’il inflige. Au surplus, chercher à définir un « juste prix » nous ramène aux débats théologiques du Moyen-Age qui avaient fini par être tranchés par la découverte du marché et de la loi de l’offre et de la demande comme seuls déterminants de la justesse des prix.

Une autre approche consiste à imaginer et à agréger des indicateurs de préférences sociales : les inégalités, le temps libre, le logement, les protections sociales, l’égalité hommes femmes… Il va de soi que ces critères sont par nature subjectifs (pourquoi pas l’indice de libertés économiques, ou celui de la corruption…) et que leur agrégation est arbitraire. En 1951, le Prix Nobel américain Kenneth Arrow a bien montré dans son « théorème d’impossibilité » (repris du paradoxe énoncé par Condorcet en 1785) comment l’agrégation de préférences individuelles peut déboucher sur un choix collectif incohérent.

Malgré tous ses défauts, le bon vieux PIB n’est pas prêt d’être détrôné. Son utilité tient à l’idée que la progression du niveau de vie est assimilable à la croissance du volume des biens et des services. Ce qui augmente le pouvoir d’achat, c’est le progrès technique et l’innovation dans un système de division du travail. Le calcul économique permet de distinguer les filières de production profitables de celles qui ne le sont pas, d’orienter la production vers la satisfaction des besoins. Il permet la coordination des actions humaines de façon à gérer au mieux la rareté des ressources, des compétences, des capitaux et du temps. C’est en cela d’ailleurs que l’écologie peut faire bon ménage avec l’économie chaque fois qu’on peut la marier avec des mécanismes de marché pour « économiser » au mieux des ressources.

Mais il ne faut pas demander au calcul économique et au PIB plus qu’ils ne peuvent offrir. Beaucoup d’activités humaines échappent à l’économie marchande.

A côté des nourritures matérielles, il existe des nourritures psychiques qui contribuent au sentiment de bien-être et au bonheur. Un modeste objet rapporté d’un voyage ou d’une kermesse, un simple bouquet de fleurs des champs, sont autant de nourritures psychiques. Tout comme la chaleur des liens familiaux – le père qui joue au ballon avec ses enfants-, le sentiment d’appartenance à un groupe ou une culture. Sans parler bien sûr des dimensions spirituelles ou religieuses.

Aucun indicateur ne peut mesurer ces sentiments. Aucune approche collective ne pourra jamais se substituer à l’approche individuelle dans la recherche du bonheur. Heureusement !