On a effectivement beaucoup parlé du « modèle libéral » de la Côte d’Ivoire. Ce « libéralisme » aurait consisté à développer l’avantage comparatif du pays, à savoir le cacao et le café. Par ailleurs, renonçant à la stratégie de substitution aux importations que de nombreux pays « plus à gauche » expérimentaient (de manière catastrophique), la Côte d’Ivoire importait effectivement massivement. Il semble donc que le pays d’Houphouët ait suivi les enseignements de la théorie du commerce international de David Ricardo, vue par la plupart des économistes comme seul fondement du libre-échange entre nations, et donc du libéralisme. 

Pourtant, résumer le libéralisme à la théorie des avantages comparatifs est quelque peu réducteur. D’abord parce qu’il est possible de faire une lecture « nationaliste » de cette théorie, lecture d’ailleurs critiquée dès le milieu du XIX° siècle par un économiste, libéral, comme Frédéric Bastiat. Confondre en effet « l’intérêt de l’entreprise X » avec « l’intérêt du pays » peut faire lentement glisser, vision macroéconomique et comptabilité nationale aidant, vers une personnification ultra-simplifiée, et très dangereuse de cette masse complexe et hétérogène qu’est l’économie d’une nation, et s’éloigner très fortement du libéralisme en prenant en compte l’intérêt de quelques producteurs plutôt que des consommateurs.

Ensuite parce que le libéralisme est une doctrine bien plus complexe qui pose les conditions nécessaires au progrès économique fondé sur un « système de liberté » comme pouvait l’écrire le même Adam Smith (d’ailleurs ce dernier s’intéresse à la constitution de l’avantage dans un processus délibéré de spécialisation active et ouverte par les entrepreneurs, et non à l’exploitation d’une dotation en facteur par une nation, comme chez Ricardo). Ces conditions, institutionnelles, sont l’état de droit, la facilité des affaires, la liberté des prix, pour que puisse émerger un entrepreneuriat dynamique tirant le progrès économique. La Côte d’Ivoire a-t-elle suivi ce modèle-ci ?

Rien n’est moins sûr. En fait la Côte d’Ivoire a d’abord suivi le modèle dirigiste et étatiste français, issu essentiellement des catalogues de l’ENA. C’est ce qu’on a d’ailleurs pu appeler un « capitalisme d’État » - et non « capitalisme libéral ». La proximité avec l’étatisme français n’est pas fortuite puisque ce modèle a servi largement le néocolonialisme de l’ancienne métropole, après l’indépendance : gros contrats pour quelques grandes entreprises françaises proches du pouvoir français, argent canalisé pour le financement de la vie politique française, pied-à-terre géostratégique. Même si le système n’est pas soviétique comme ailleurs, l’État ivoirien chapeaute l’économie, et ce, à des fins peu avouables puisqu’il n’est même pas efficace. Comment le pourrait-il d’ailleurs ? 

D’abord, un système qui misait sur la spécialisation de « l’économie nationale » dans quelques cultures d’exportation dont les cours avaient chuté avec l’arrivée de concurrents internationaux alors même que l’État avait promis des prix garantis, un tel système était voué à l’échec. 

Ensuite, l’entrepreneuriat local a été délibérément étouffé par un climat des affaires délétère. Avec un modèle d’administration à la française, la bureaucratie a pris le dessus générant une inertie effroyable dans l’octroi de permis et licences, et la corruption qui va avec. Le soi-disant modèle libéral n’a en réalité quasiment pas amélioré sa note depuis 1980 dans l’index de liberté économique et était encore classé, en 2010, 168ème sur 183 pays pour la facilité à faire des affaires dans le rapport Doing Business : on cherche en réalité le libéralisme en Côte d’Ivoire. Sans doute parce que big business et gros contrats ne signifient pas « entreprise » ou « libéralisme » mais, bien au contraire, corruption, favoritisme, clientélisme et passe-droits. 

Même quand le FMI est entré en scène la Côte d’Ivoire ne s’est pas réformée. L’effondrement de l’économie ivoirienne était en effet inévitable, du fait de ce modèle dirigiste de développement et à l’endettement massif qu’il a permis (entre autres pour financer des grands éléphants blancs tels que la scandaleuse réplique de la cathédrale de Saint Pierre à Yamoussoukro). Mais les politiques d’austérité du FMI, souvent qualifiées de libérales, ne le sont en réalité qu’à moitié. Car privatiser une économie ne revient pas à la libéraliser : il faut réellement permettre les réformes institutionnelles en faveur de toutes les entreprises. Il ne suffit pas que quelques grosses multinationales puissent soudain dépecer des ex-entreprises nationales soldées en période de crise budgétaire pour en faire, qui plus est, des monopoles privés : c’est le meilleur moyen de faire des privatisations ratées. Une libéralisation digne de ce nom nécessite la mise en place au préalable de l’état de droit et d’une administration dynamique au service du développement économique décentralisé, encore une fois, de tous les entrepreneurs. 

Mais la conséquence ultime de ce modèle dirigiste de développement choisi dans les années 60 a été de créer une malédiction des ressources, comme ailleurs avec le diamant ou le pétrole. L’économie n’étant pas naturellement diversifiée puisque l’entrepreneuriat est étouffé, le contrôle de la ressource cacao notamment (la Côte d’Ivoire génère 40% de la production mondiale) s’avère nécessaire pour la course au pouvoir, après l’introduction d’une « façade » démocratique. Comme souvent, le dirigisme étatiste, en bafouant la liberté et l’état de droit, a créé non seulement la pauvreté mais aussi la division et le conflit. 

Quand cette guerre inutile sera définitivement terminée, les ivoiriens devront tenter d’instaurer les vraies institutions de la liberté pour vivre enfin en paix. Mais certains intérêts ne seront sans doute pas d’accord.

Emmanuel Martin est analyste sur www.UnMondeLibre.org Ce texte a été initialement mis en ligne sur le site de "un monde libre" en date du 11 avril 2011.