Quelques jours plus tôt, le 1er Novembre, Martin Wolf, chroniqueur au Financial Times, avait justement écrit un article pour demander :

« Le monde pourrait-il retourner à l’étalon-or ? »

Il y faisait remarquer qu’

« Il n'est pas difficile de comprendre les avantages d'un étalon-or. C’est sur une convention sociale que la monnaie repose. L'avantage d'un rattachement à l'or (ou à toute autre marchandise) est que la valeur de la monnaie serait ostensiblement délivrée de toute manipulation de la part des Etats. Son propos serait alors de la « dépolitiser », cette monnaie. »

Cependant, Wolf soulève un certain nombre d'objections au rétablissement d’un étalon-or :

(a) cela nécessiterait une substantielle hausse du prix officiel de l'or en dollars, ce qui, pour lui, serait injuste parce que cela représenterait une aubaine imméritée pour les détenteurs d’or actuels ;

(b) cela imposerait des coûts d’échange supplémentaire aux transactions internationales, dans la mesure où il faudrait que certains soldes commerciaux soient désormais réglés par des transferts en or;

(c) cela pourrait compromettre la souplesse nécessaire au système bancaire et financier pour contre-carrer les influences déflationnistes susceptibles d’engendrer une baisse de la production et une hausse du chômage.

Martin Wolf a raison de reconnaître que l’un des principaux avantages de l'étalon-or est d'enlever la main de l’Etat des commandes de la planche à billets. C’est sans arrêt que les gouvernements usent et abusent de leur autorité, ou de leur influence sur le système monétaire, pour imprimer toujours plus de billets et couvrir l’excès de leurs dépenses sur les recettes fiscales.

Il n’en est pas moins possible, malgré ce qu'écrit Martin Wolf, d’affirmer que les coûts d'un étalon-or seraient bien moindres que ceux imposés à la Société par un siècle de désastreuses manipulations monétaires dans l’ensemble du monde.

Depuis 1914, année où la Réserve fédérale a commencé à fonctionner comme banque centrale des Etats-Unis, et qui marque aussi le début de la Première Guerre mondiale, le monde a connu bien des périodes de grave inflation, y compris un certain nombre d'hyperinflations, plus de nombreux emballements de la conjoncture tant à la hausse qu'à la baisse, y compris la Grande Dépression des années 1930 et la Grande Récession d'aujourd'hui.

On ne peut donc pas dire qu’avoir remis le sort du système monétaire mondial aux mains des planificateurs centraux d’une monnaie politisée - avec tout l’arbitraire qu’ils exercent du fait de leur mainmise sur le papier-monnaie qui remplace l’or - ait engendré des conditions économiques particulièrement exemplaires.

Au milieu des années 1980 l'économiste libéral Milton Friedman qui, des décennies durant, avait préconisé un système monétaire fondé sur un monnaie-papier dont la croissance serait limitée à 3 % par an, a reconnu qu’il avait eu tort de s’imaginer qu’un tel système puisse jamais fonctionner. Les gouvernants, a-t-il alors compris, ne résistent jamais à la tentation de faire marcher la planche à billets pour couvrir les dépenses de l’Etat, satisfaire les groupes de pressions, ou pousser d’autres projets politiques à court terme : ce n’est pas dans leur intérêt.

Il en concluait, a posteriori, que le fardeau imposé à la Société depuis 1914 par la mauvaise gestion des banques centrales, avec ses épisodes d’inflation et ses alternances d'expansion et de récession, dépassait de beaucoup les coûts qu’aurait impliqué un véritable étalon-or libéré des ingérences politiques (1).

Il est de fait que tous ceux qui ont été Suffisamment astucieux ou entreprenants pour investir dans l’or ou dans son production, au cours de ces dernières années, ont déjà encaissé l’aubaine créée par l’inflation et les craintes d’inflation suscitées par le comportement des hommes de l’Etat. Ils ont su protéger leur patrimoine et leurs actifs de la dépréciation du dollar, et parfois obtenu une rentabilité appréciable. Mais cette « occasion , c’est la mauvaise gestion monétaire des hommes de l’Etat qui la leur a offerte.

Si la Réserve fédérale cessait d’accroître sa production de monnaie, et si on instituait entre l’or et le dollar un taux de convertibilité fondé sur la quantité totale estimée de dollars en circulation dans le monde, divisée par la quantité d'or détenue par l’Etat américain, alors tout « gain » financier réalisé par les détenteurs d'or serait entièrement la conséquence de l'avalanche de dollars ezntretenue par la Réserve fédérale pendant des décennies. Si l’or s’est apprécié, c’est parce que le dollar a perdu sa valeur par rapport à l’or du fait d’une expansion illimitée de cette monnaie.

Enfin, la dernière crainte évoquée par Martin Wolf, à savoir qu’un véritable étalon-or n’entrave la liberté discrétionnaire des gouvernements et des banques centrales de manipuler le système monétaire, il faut l’envisager plutôt comme un « plus » que comme un « moins ». Il n’y a que les keynésiens les plus doctrinaires qui puissent encore nier, ou ne pas voir, que les récessions passées, ainsi que la crise économique actuelle, ont toutes été précédées par des emballements intenables de la conjoncture liés à l'expansions de la monnaie et aux manipulations des taux d'intérêt qui ont détruit l’équilibre entre l’épargne et l’investissement, artificiellement encouragé des projets de construction mal inspirés, et faussement orienté le travail vers des emplois impossibles à maintenir de façon rentable une fois que la bulle a connu son inéluctable éclatement (2).

Ce sont les emballements d’origine monétaire qui sont la « cause » des effondrements inéluctables qui s’ensuivent. Que l’on élimine, ou que l’on réduise radicalement la possibilité pour les banques centrales et les gouvernements d’engendrer de tels emballements artificiels, il est vraisemblable que l'économie n'aurait plus à passer par le purgatoire de tels ralentissements, ou du moins que le risque en serait considérablement réduit.

Dans un passage de son article, Martin Wolf rappelle que certains appellent à une réforme monétaire encore plus radicale qu’un étalon-or toujours géré par les hommes de l’état : il s'agirait d'abolir la banque centrale et de séparer complètement la monnaie de l'Etat, par un système monétaire de banque libre privé et concurrentiel.

Wolf écarte également cette possibilité en affirmant que le monde n'est certainement pas prêt pour un tel changement, même si c'était réalisable. Il s'agit pourtant de la solution de remplacement la plus achevée et la plus raisonnable que l'on puisse envisager pour prendre la place du système actuel de planification centrale de la monnaie par la banque centrale.

La planification centrale de la monnaie n'a pas de raison de marcher mieux que toute autre sorte de planification centrale. Les banquiers centraux du monde entier - tout comme les planificateurs centraux de l'ancienne Union soviétique - n'ont tout simplement pas les connaissances, ni la sagesse, donc la capacité de gérer avec succès le système monétaire d'une économie de marché.

Comment un banquier central pourrait-il déterminer ce que devraient être les taux d'intérêt du marché mieux que l'interaction concurrentielle des emprunteurs et des prêteurs pour l’emploi d’une épargne rare à des fins d'investissement différentes ? Comment les banquiers centraux peuvent-ils savoir quels types de monnaie et de crédit, et en quelle quantité, il faudrait mettre sur le marché, mieux que ceux qui désirent employer ces divers produits en tant que monnaies en interaction les uns avec les autres au titre des diverses manières de prêter et d’emprunter ?

C’est à partir de ces transactions sur le marché que les monnaies ont émergé à mesure que les gens se cherchaient de meilleurs moyens pour faciliter leurs échanges. Ce ne sont pas les hommes des Etats qui ont créé la monnaie. Leur créativité s'est limitée à trouver les meilleures manières d’imposer leur monopole sur sa production, pour manipuler sa quantité et sa valeur à des fins politiques.

Ni la banque, ni aucune autre forme d'intermédiation financière n’ont besoin que les hommes de l’Etat s'en mêlent pour que prêteurs et emprunteurs se rencontrent effectivement en vue de leur avantage mutuel. La réglementation étatique n'engendre que des pratiques anti-concurrentielles, des affectations faussées et mal inspirées de l'épargne et du capital, ainsi que le siphonnage gaspilleur d’une partie des ressources limitées de la société aux seules fins d’alimenter le goût insatiable des hommes de l’état pour dépenser l'argent des autres.

Heureusement, au cours des vingt dernières années, nombre d'économistes libéraux ont réussi à démontrer comment un système de banque libre privé et concurrentiel pourrait fonctionner, et s’acquitter bien mieux d’une variété de tâches et d'activités pour lesquelles on suppose habituellement que seule une banque centrale peut convenir (3). Le temps est venu de repenser les fondements de l'ordre monétaire existant. Et cela doit commencer par une réflexion « en dehors des sentiers battus » du cadre dominant de la politique macroéconomique.

Il faut écouter de nouveau la sagesse et la perspicacité des économistes classiques, avec leur argumentation en faveur d'un système monétaire fondé sur une marchandise, tel l'étalon-or. Plus radicalement encore, nous devons repenser la raison d'être des banques centrales elles-mêmes. Il nous faut, selon l'expression de l'économiste autrichien F.A. Hayek, envisager de « dénationaliser la monnaie » et de fonder un ordre monétaire fondé sur une banque libre, privée et concurrentielle.

Le retour à une monnaie issue du marché telle que l'or, donc, est à la fois possible et souhaitable. Celui-ci serait plus efficace comme barrière contre tout usage abusif du système monétaire par les hommes de l’Etat si ce retour à l'or s’accompagnait aussi d’une libération des marchés bancaires et financiers de la lourde patte des hommes de l’Etat.

C’est ainsi que la prochaine étape de l’évolution post-communiste de notre monde pourrait bien être que l’on réclame la fin du socialisme monétaire, qui est ce que la banque centrale représente effectivement.

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NOTES

1 Cf. Milton Friedman, "Economists and Economic Policy," Economic Inquiry (Jan. 1986), pp. 1-10 ; "The Resource Cost of Irredeemable Paper Money," Journal of Political Economy (June 1986), pp. 642-64-7 ; et "Has Government Any Role in Money?" Journal of Monetary Economics, Vol. 17 (1986) pp. 37-62.

2 Cf. Richard M. Ebeling, "Market Interest Rates Need to Tell the Truth, or Why Federal Reserve Policy Tells Lies," in Richard M. Ebeling, Timothy Nash & Keith A. Pretty eds., In Defense of Capitalism (Midland, MI: Northwood University Press, 2010) pp. 57-60 ; et Richard M. Ebeling, Political Economy, Public Policy, and Monetary Economics: Ludwig von Mises and the Austrian Tradition (Londres/New York: Routledge, 2010), Ch. 7: "The Austrian Economists and the Keynesian Revolution: The Great Depression and the Economics of the Short-Run," pp. 203-272.

3 Kevin Dowd, Private Money: The Path to Monetary Stability (London: Institute of Economic Affairs, 1988) ; du même, The State and the Monetary System (New York: St. Martin's Press, 1989) ; George Selgin, Theory of Free Banking: Money Supply Under Competitive Note Issue (Totowa, NJ: Rowman & Littlefield, 1988 –La Théorie de la Banque libre) ; du même, Banking Deregulation and Monetary Order (New York: Routledge, 1993) ; Lawrence H. White, Free Banking in Great Britain : Theory, Experience, and Debate, 1800-1845 (Cambridge: Cambridge University Press, 1984); Competition and Currency: Essays on Free Banking and Money (New York: New York University Press, 1989) ; du même, Theory of Monetary Institutions (New York: Wiley-Blackwell, 1999). Trait_html_691a601b.jpg

Richard Ebeling est un professeur libertarien américain, ancien Président de FEE (The Foundation for Economic Education). La version originale de ce texte a été publiée en date du 9 novembre 2010 sur le site The Daily Bell, spécialisé dans la sélection d'articles libéraux et libertariens. Traduction de François Guillaumat.