Au cœur de l’analyse keynésienne, il y donc a l’idée que les agents économiques souffrent d’un défaut propre à leur nature. Selon Keynes, les agents ont, dans certaines circonstances, tendance à restreindre leur demande de biens et à thésauriser (3). Ce faisant, ils engendreraient des crises de surproduction qui, à leur tour, génèreraient le chômage. Pour Keynes et ses épigones, ce défaut anthropologique peut être corrigé en injectant, au corps social, le stimulant monétaire adéquat (4).

Comme chacun peut s’en rendre compte, le schéma sous-jacent à cette représentation est essentiellement behavioriste. Il suppose l’existence d’un expérimentateur (l’Etat) capable de reprogrammer correctement le comportement des agents économiques en vue d’un objectif à atteindre (le plein-emploi). Pour réaliser ce schéma, deux conditions préalables doivent être réunies : i) La quantité de monnaie à créer pour relancer la demande doit être précisément connue. ii) Les agents économiques doivent réagir positivement au stimulus monétaire. Dès lors, on peut se poser la question de savoir de quels instruments conceptuels Keynes pensait disposer pour satisfaire aux exigences logiques de son propre système. En remontant le cours de l’histoire des idées, on s’aperçoit que deux ‘’lois’’ ont influencé le système de Keynes – comme celui de Marx – et ont pu lui donner l’illusion qu’une programmation des comportements économiques était possible. La première est la ‘’loi’’ de Daniel Bernoulli (1700-1782) de l’utilité marginale décroissante du revenu (5). La seconde est la ‘’loi de Weber-Fechner’’ qui décrit la relation entretenue entre la perception d'un stimulus et sa grandeur physique.

1. Une approche holiste de l’utilité marginale

1.1 L’utilité marginale contre l’utilité individuelle

Max Weber et Ludwig von Mises ont, probablement, été les deux premiers auteurs à critiquer l’interprétation mécaniste de l’approche de Bernoulli et de la loi Weber-Fechner (6). Dans L’action humaine, von Mises écrit : « A la base de l'apport de Bernoulli il y avait deux faits bien connus et jamais contestés : les gens entendent satisfaire les besoins les plus urgents avant qu'ils ne satisfassent les moins urgents, et un homme riche est en mesure de se procurer ce qu'il lui faut, mieux qu'un homme pauvre. Mais les déductions que Bernoulli tirait de ces truismes étaient toutes fausses. Il développa une théorie mathématique, selon laquelle l'accroissement d'agrément diminue lorsqu’augmente la richesse totale d'un homme. Son affirmation, qu'en règle générale il est fort probable que pour un homme dont le revenu est de 5 000 ducats, un ducat ne compte pas plus qu'un demi-ducat pour un homme dont le revenu est de 2 500 ducats relève simplement de l'imagination (…) La méthode de Bernoulli n'est pas moins inadéquate aux évaluations d'un même individu selon des niveaux de revenus différents. Il n'a pas vu que tout ce qu'on peut dire du cas en question, c'est qu'avec un revenu croissant chaque nouvel accroissement est employé à satisfaire un besoin ressenti comme moins urgent que le besoin le moins urgent satisfait avant que cet accroissement n'intervienne. Il n'a pas vu qu'en évaluant, en choisissant, en agissant l'on ne mesure ni n'établit d'équivalences ; l'on gradue, dans le sens de préférer et écarter. » (7)

C’est par une interprétation singulière de l’utilité marginale de l’accroissement du revenu que les adeptes de l’Etat providence justifient la relance économique par la création monétaire ex nihilo. De l’approche de Bernoulli, ils déduisent deux propositions principales : i) si l’on augmente les revenus des agents les plus pauvres, on relance la demande, ii) à partir d’un certain seuil de revenus les encaisses oisives augmentent. La première proposition est apparemment soutenue par l’expérience. Si l’on donne de l’argent à un individu affamé, il y a une forte probabilité qu’il achètera de quoi se nourrir.

Cependant, la réalisation de cette probabilité ne signifie pas que le choix de consommer davantage de nourriture soit parfaitement objectivable et puisse être utilisé à des fins de relance sectorielle.

L’affamé en question peut être glouton ou anorexique, prévoyant ou non. En conséquence, il peut dépenser l’argent qu’il a reçu en une ou plusieurs fois. En fonction de ses goûts, il achètera une denrée ou une autre. Selon qu’il préfère le pain, la viande, les produits laitiers, les friandises ou la cuisine cantonaise, il ‘’relancera’’ la filière céréalière, bovine, laitière, sucrière ou celle de la restauration exotique. Ainsi, même dans les cas en apparence les plus simples, il n’est pas possible d’anticiper, avec précision, la réaction des agents à un stimulus monétaire. Néanmoins, ce qu’il faut avoir à l’esprit, c’est que pour les keynésiens, l’objectivation de la préférence des agents à la liquidité est nécessaire au traitement monétaire des crises. Sans cette objectivation, le comportement des agents économiques échappe à la programmation béhavioriste. La relance de l’économie, par la création monétaire, devient alors purement aléatoire.

Les keynésiens et leurs adeptes ont retenu de Bernoulli l’idée selon laquelle il est possible de quantifier la valeur de l’utilité marginale de tout accroissement du revenu en fonction d’un taux d’intérêt donné. Ce faisant, ils ont repris dans leur propre système une base psycho-philosophique qui nie l’individu.

En effet, l’approche de Bernoulli est linéaire. La valeur marginale d’une unité de revenu supplémentaire y est toujours égale à l’unité divisée par le montant du revenu total. Dans ce schéma, ce qui distingue les agents, ce n’est pas la manière dont ils valorisent individuellement leur revenu marginal. C’est seulement leur niveau de revenu ou d’épargne.

Cette vision purement quantitative ignore le rapport subjectif que les individus entretiennent à l’égard de leurs revenus et de leur épargne. L’histoire des mœurs et l’expérience pratique montrent la diversité infinie des comportements. Pour les Harpagon, les Volpone et autres avares de la littérature classique, chaque ducat supplémentaire a une valeur égale, sinon supérieure, au précédent. Pour les prodigues et les flambeurs de casino, le ducat marginal n’a d’autre valeur que celle que procure la satisfaction de sa dépense immédiate (8). Pour l’investisseur rationnel, chaque ducat marginal épargné le rapproche de la réalisation de son projet d’investissement et prend une valeur croissante.

Quoi qu’il en soit, la négation de la diversité des perceptions individuelles permet d’égaliser tous les calculs économiques et de les résumer en une seule fonction de nature holistique. Par ce glissement, les individus sont réduits à une seule réalité politique (la société, la nation, le prolétariat, les thésaurisateurs, les spéculateurs, les capitalistes) facile à mettre au service des idéologies qui veulent réaliser le bonheur des autres malgré eux.

L’utilité marginale des individus étant connue et leur propension à thésauriser décryptée, toutes les préférences individuelles sont supposées connues (9). Ceci permet à l’expérimentateur social d’envoyer, au corps économique, le stimulus monétaire requis pour relancer la demande. Le comportement des individus est ramené à une donnée physiologique grossière de l’ordre du réflexe conditionné, où la monnaie joue le rôle du sifflet de Pavlov et l’agent celui du chien qui salive (consomme) à la seule présentation du stimulus (10).

1.2 La sublimation de l’Etat

Les keynésiens constatant que l’émission de monnaie est un monopole public, ils en appellent logiquement aux Etats et aux banques centrales pour corriger le comportement déficient des agents. Cet appel est d’autant plus irrésistible qu’il justifie et accroît le pouvoir de ceux qui l’exercent.

En outre, l’idée de correction comportementale induit un distinguo moral entre les correcteurs (les hommes de l’Etat) et ceux qui sont dans le besoin d’être corrigés (tous les épargnants). Nécessairement, les premiers détiennent la vertu économique, tandis que les seconds sont les victimes de leur vice monétaire.

Ainsi, par la logique même d’un béhaviorisme sommaire, les hommes de l’Etat se retrouvent placés dans un statut moral supérieur à celui de leurs administrés ; bien qu’ils appartiennent à la même réalité ontologique.

Comme on le comprend, cette distinction morale peut conduire à toutes sortes de dérives politiques et à l’oppression économique. Pour cette raison, de nombreux auteurs considèrent le keynésianisme comme une de ces nombreuses idéologies anti-humanistes qui sacralisent l’Etat aux dépends des individus et de leurs libertés économiques fondamentales (11).

A cette critique, on peut ajouter quelques éléments de réflexion. Comme on vient de le voir, l’approche de Bernoulli conduit à résumer le comportement des individus en une fonction économique holiste. Son interprétation, conduit aussi à hypostasier l’Etat en une réalité indépendante des intérêts de ceux qui le gouvernent.

De l’approche de Bernoulli, les keynésiens tirent des recettes monétaires conçues pour assurer le bonheur des agents malgré eux. Ces recettes ne s’appliquant pas d’elles-mêmes – parce que ce ne sont pas des lois économiques - le recours à la contrainte collective devient une nécessité. Dans le même ordre d’idées, le jugement de Keynes, à propos de l’irrationalité monétaire des agents, manifeste sa volonté de leur imposer son système de valeurs par lequel il condamne la thésaurisation comme la source de tous les maux. Comme l’avaient fait avant lui, Saint-Simon, Proudhon et Fourier.

Pour Ludwig von Mises, la critique des choix économiques d’autrui sert, souvent, à décrire un état que le critiqueur juge plus avantageux pour lui-même : « Comme personne n'est en mesure de substituer ses propres jugements de valeur à ceux de l'individu agissant, il est vain de porter un jugement sur les buts et volitions de quelqu'un d'autre. Aucun homme n'est compétent pour déclarer que quelque chose rendrait un homme plus heureux ou moins insatisfait. Le critiqueur tantôt nous dit ce qu'il croit qu'il prendrait pour objectif s'il était à la place de l'autre ; tantôt, faisant allègrement fi dans son arrogance dictatoriale de ce que veut et désire son semblable, il décrit l'état du critiqué qui serait le plus avantageux pour le critiqueur lui-même ». (12)

Au sens psychanalytique, on est en présence du désir de transfert du moi agissant (celui du théoricien) vers l’Etat. Fatalement, cette volition s’accompagne d’une sublimation de l’Etat. Ce dernier se présente, alors, comme l’instrument de son propre désir de bienveillance universelle. Par conséquent, il échappe à toute critique logique. Cependant, l’école du Public Choice a montré que le concept de bienveillance universelle de l’Etat était un leurre. L’Etat est composé d’une myriade d’individus qui se servent de leur pouvoir pour satisfaire leurs besoins égoïstes, fussent-ils matériels ou idéologiques.

2) Failles logiques dans l’approche Bernoullo-keynésienne

2.1 Une vision stomacale des besoins humains

Ce que Bernoulli soutient, c’est que « pour un homme dont le revenu est de 5000 ducats, un ducat ne compte pas plus qu'un demi-ducat pour un homme dont le revenu est de 2500 ducats ». Bien considérée, cette affirmation ne nous donne aucun renseignement sur la préférence des individus à épargner ou à consommer. On pourrait tout aussi bien penser que puisque la valeur marginale du revenu supplémentaire diminue, il n’y a pas d’intérêt à l’épargner. Pourtant, les keynésiens arrivent à la conclusion inverse. Pour eux, plus les revenus augmentent, plus la thésaurisation augmente. Selon leur schéma, ce qui diminue n’est pas, au sens strict, la valeur du revenu marginal. C’est le bien-être que l’on peut retirer de la dépense du revenu marginal. Conséquemment, ce qui est supposé, c’est qu’il existe un certain seuil à partir duquel les besoins de l’individu saturent. Pour faire l’objet d’un traitement monétaire, ce seuil de saturation doit être objectivable.

Les besoins subjectifs ne l’étant pas, on doit supposer que ces besoins sont d’ordre physiologique : « Si l’on veut à tout prix appliquer la théorie de l’utilité marginale décroissante au revenu, il faut identifier un facteur fixe quelque part dans la "nature", hors du revenu et des biens qu’il sert à consommer. Certains ont cru le trouver dans la capacité de jouissance des individus. Il est vrai que nous ne disposons que d’un estomac et que nous ne pouvons avaler plus de trois repas par jour (…) Si un individu reçoit de plus en plus de pain, alors que ses autres biens ne s’accroissent pas, il est clair que diminuera la satisfaction supplémentaire apportée par les additions successives de pain. » (13) Selon cette interprétation, de l’approche de Bernoulli, une fois les besoins physiologiques satisfaits, il existe de moins en moins de biens ou de services dont la consommation puisse procurer une satisfaction supérieure à la conservation de leur valeur en épargne. On peut aisément transposer cette remarque à l’analyse keynésienne.

Keynes s’inspirant de l’approche de Bernoulli développe une fonction de préférence pour la liquidité. Il désigne cette fonction par L, où le taux d’intérêt donné est i, la quantité de monnaie M, de telle sorte que M = L(i). (14)

Explicitement, la fonction de préférence pour la liquidité ne fait pas référence aux besoins physiologiques. Elle établit un rapport entre le taux d’intérêt et l’encaisse. Plus le taux d’intérêt est élevé, plus la ‘’thésaurisation’’ serait élevée. Keynes ajoute que le taux d’intérêt compense le coût du renoncement à la consommation.

Apparemment, la formulation de Keynes se détache de la tentative utopiste d’objectiver les besoins humains à des fins de politique économique. Toutefois, sa structure logique l’y ramène. En effet, si l’on accepte que M = L(i), on doit supposer qu’un taux d’intérêt qui tendrait vers l’infini entraînerait un arrêt total de la demande. Ou, si l’on préfère, qu’il existe un taux d’intérêt donné à partir duquel, il n’existe aucun bien économique qui puisse procurer un bien-être plus grand que celui de détenir toute fraction de son épargne augmentée de la valeur du taux d’intérêt donné.

Cette proposition, implicitement contenue dans M = L(i), revient à nier le mécanisme des prix, pourtant intégré à la fonction. Car, si les agents renoncent à la consommation au profit de l’épargne, c’est bien parce qu’ils estiment que les biens offerts sur le marché ont un prix trop élevé par rapport au taux d’intérêt donné.

En effet, si le prix des biens baissait, face à la hausse des taux d’intérêt, la demande serait automatiquement relancée. Cependant, les keynésiens excluent cette éventualité. Sans doute parce que, pour rester cohérent, leur modèle implique l’invariabilité, à la baisse, du prix des biens et leur déconnexion totale du taux d’intérêt. Sinon, les termes de la fonction keynésienne de la préférence à la liquidité deviennent caducs. A moins d’accepter que la préférence à la liquidité ne soit pas dictée par le calcul économique. Ce qui, à son tour, invaliderait la proposition de pouvoir corriger le comportement économique des agents par un stimulus monétaire adéquat

Comme l’on peut s’en rendre compte, il n’est pas nécessaire de pousser très loin la logique interne de la fonction keynésienne de préférence à la liquidité pour qu’elle s’effondre sous le poids de ses contradictions.

Toutefois, pour en saisir les développements possibles, en termes de politique économique, il faut revenir sur notre affirmation selon laquelle, les approches de Bernoulli et de Keynes conduisent inévitablement à l’objectivation des besoins physiologiques.

2.2 L’objectivation des besoins conduit à la destruction de l’épargne

Chez Bernoulli, la valeur du revenu marginal ne peut être décroissante que par rapport à un point fixe de revenu. Ce point fixe apparaît, nécessairement, à la dernière unité de bien dont la consommation est physiologiquement incompressible. Jusqu’à ce point, l’utilité du revenu marginal est constante. Au-delà de ce point, elle serait décroissante.

Chez Keynes, les biens destinés à couvrir les besoins physiologiques échappent, de toute évidence, à la fonction de préférence à la liquidité. Le point fixe à partir duquel la demande se contracte se situe donc au-delà du revenu de subsistance, pour n’importe quel taux d’intérêt donné supérieur à zéro.

Dans la mesure où, selon ce schéma, le sous-emploi résulte d’un excès de thésaurisation, l’Etat a le devoir, dès qu’apparaît le chômage, d’abaisser le taux d’intérêt jusqu’au retour du plein-emploi. Au besoin, il peut réduire ce taux à zéro et même le rendre négatif en le fixant à un niveau inférieur à celui de l’inflation. Ce que la BCE a fait de juin 2003 à décembre 2005, période pendant laquelle son taux directeur était à 2%, tandis que l’inflation moyenne était à 2,2%.

Ainsi, sous le prétexte de relance économique, le détenteur du monopole public de la monnaie obtient le privilège de détruire l’épargne liquide privée tandis que l’Etat jouit de celui de taxer sans limite les revenus marginaux pour les redistribuer.

La théorie de Bernoulli : « devait avoir des suites fort concrètes, puisqu’elle servit notamment à fonder la progressivité de l’impôt sur le revenu : pour que les sacrifices fussent égaux, ne fallait-il pas prendre davantage aux riches qu’aux pauvres ? A partir de là, on pouvait même prétendre "scientifiquement" que prélever sur les riches pour donner aux pauvres augmenterait le bien-être global, puisque, du fait même des utilités décroissantes, le "moins-être" des riches était plus que compensé par le "mieux-être" des pauvres. Bref, la théorie de Bernoulli serait le point de départ de l’immense littérature savante qui aboutit à l’Etat-providence ». (15)

Sans la démocratie politique - qui met un frein à la spoliation de l’épargne et des revenus de l’électeur médian -, le recours à l’approche bernoullo-keynésienne, pour assurer le plein-emploi, conduirait rapidement à la formation d’une économie où les individus n’auraient plus que la seule liberté de satisfaire leurs besoins élémentaires. C’est dans la logique même de cette approche. Car, selon ses fondements, aucun bien subjectif individuel ne peut avoir une valeur politiquement supérieure à un bien ‘’scientifiquement objectivé’’ par l’Etat.

Toutes ces considérations renvoient à des débats archaïques et l’on a du mal à imaginer qu’ils sont encore d’actualité. Pourtant, l’approche de Bernoulli hante toujours l’esprit des néo-keynésiens. Ainsi, dans l’émission « Parlons net » du 5 juin 2009, l’économiste Paul Jorion, invité pour avoir prédit la crise des subprimes a déclaré : « Ce qu’il faut essayer d’éliminer, ce sont les gens qui sont sur les marchés financiers et qui n’ont rien absolument à y faire si ce n’est de pousser les prix dans une direction ou une autre, pour un gain. Pour un gain pour eux (…) Il faut éviter que 80% de ce que l’économie crée comme richesse aille dans la poche des investisseurs, ou comme privilège tout à fait exorbitant dans la poche des dirigeants d’entreprise. C’est argent-là, en plus il n’est plus utilisé quand il est là. Il est thésaurisé. Il ne sert plus. Tout le monde le sait, on le disait au XIXe siècle. Les utopistes le disaient, même un capitaliste extrêmement riche ne peut pas manger plus que quelqu’un d’autre.Donc cet argent va au mauvais endroit. Il faut que la spéculation disparaisse dans cet aspect là de simple prédation sur l’économie. » (16)

Et, Jorion de préconiser de taxer davantage les ‘’riches’’ pour résoudre ce qu’il considère fondamentalement comme une crise de la demande : « On dit qu’il y a très peu de riches. Alors, si on leur prend de l’argent et qu’on le redistribue, cela ne sera pas grand chose. Si ! Cela sera énorme, car ces gens-là ont concentré l’essentiel des richesses. » (17)

Une telle analyse a de quoi surprendre chez un homme capable de hautes spéculations financières. Elle rappelle la fable de la poule aux œufs d’or, dont la dernière strophe devrait servir d’avertissement à tous ceux qui rêvent encore de créer la richesse, pour tous, en détruisant l’épargne de quelques-uns : « Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus qui, du soir au matin, sont pauvres devenus pour vouloir trop tôt être riches ». (18)

Mais, là n’est pas le plus important. Ce qu’il faut relever, ici, c’est que le modèle de la relance monétaire de la demande sombre dans l’incohérence, s’il n’est pas en mesure d’objectiver les besoins des individus. De la même façon, il doit postuler la prévisibilité de la réaction positive des agents au stimulus monétaire.

3. Le détournement de la loi de Weber-Fechner

Pendant un demi-siècle (1880-1930), la loi de Weber-Fechner a fait couler beaucoup d’encre chez les économistes partisans du constructivisme. Ces derniers y vont vu la pierre de touche d’un vaste édifice qui permettrait de déchiffrer et d’orienter le comportement humain pour réaliser le bonheur collectif. Cependant, en appliquant la loi de Weber-Fechner au raisonnement économique, ils lui ont fait dire ce que n’elle ne disait pas. Plus encore, ils ont tu ce qu’elle aurait pu suggérer.

3.1 La loi de Weber-Fechner n’est pas une loi économique

La loi de Weber-Fechner décrit le lien entre un stimulus physique et sa perception. Selon cette loi, l’intensité de la sensation varie comme le logarithme de l'excitation. Bien qu’elle ne soit pas applicable à tous les phénomènes naturels, la loi de Weber-Fechner établit des rapports, vérifiables, d’équivalence entre la perception de phénomènes physiques très différents.

Ainsi, les variations d’intensité de la lumière, du son, du poids, de la chaleur, de la couleur sont perçues selon une formule que Weber a formalisé de la manière suivante : S = k x log (I) où S est la sensation perçue, I l'intensité de la stimulation, k une constante et log est la fonction logarithmique.

Cette constante de Weber ne donne pas de valeur absolue. Elle donne un rapport. « Elle est par exemple de 1/20 pour les sensations tactiles, ce qui veut dire que si j’ai sur la main un poids de 20 g, celui-ci devra être augmenté d’au moins 1 g pour que je sente la différence ; mais si je pars d’un poids de 40 g, il devra être augmenté de 2 g au moins ». (19)

Les keynésiens ont vu dans cette loi, la confirmation scientifique de l’approche de Bernoulli et de l’utilité marginale décroissante du revenu. Selon la loi de Weber-Fechner, pour que la sensation connaisse un accroissement arithmétique (comme les nombres 1, 2, 3, 4…) il faut faire varier l’excitant en quantité géométrique (1, 10, 100, 1000).

Par analogie, les keynésiens ont déduit que tous les agents réagissaient de la même manière au stimulus monétaire, lequel ne serait qu’une forme particulière de stimulus physique. Dans cette optique, la seule question à résoudre, en matière de stimulation monétaire, serait de connaître la valeur du différentiel qui définit l’échelle des perceptions monétaires des agents. A la rigueur, on peut même se dispenser d’un tel calcul puisque la combinaison de l’approche de Bernoulli et de la loi de Fechner-Weber indique qu’il suffirait de donner de la monnaie à ceux qui en ont le moins pour que la stimulation (de la demande) soit la plus forte.

Une fois encore, Ludwig von Mises a perçu le caractère fallacieux de ce genre d’analogie : « Quelqu'un qui veut écarter la gêne de vivre dans une pièce où la température est de 20 °C visera à chauffer ce local aux environs de 19 °C ou 20 °C. La loi de Weber-Fechner n'a rien à voir avec le fait qu'il ne voudra pas une température de 80 ou 150 °C. (…) Ce qui compte pour la praxéologie est seulement le fait que l'homme en agissant choisit entre des alternatives. » (20)

Ce que montre von Mises, c’est que pour qu’il y ait calcul économique, il faut la présence d’une ou plusieurs autres alternatives. En cela, les stimuli physiques ne produisent pas des réactions commandées par le choix. Elles ne sont pas œuvre de l’esprit. Elles sont totalement déterminées par la réalité physico-chimique du corps humain.

C’est là où se découvre une autre faille logique dans le raisonnement keynésien. Pour que le stimulus monétaire produise l’effet attendu (la relance de la demande), il faut que les agents réagissent comme s’ils n’avaient pas d’autre alternative. Or, même lorsqu’on baisse le taux d’intérêt à zéro, les agents conservent le choix de garder leurs encaisses ou de les dépenser. De la même façon, pour un taux d’intérêt réel négatif. Foncièrement, la raison qui amène les agents à conserver leurs liquidités, c’est qu’ils anticipent une satisfaction future plus grande à leur détention qu’à leur utilisation immédiate. Cette détention provisoire ou durable de monnaie peut être induite par de nombreux facteurs tels que : (i) l’anticipation d’une chute de prix des biens désirés – comme on voit la demande se contracter à l’approche des soldes -, (ii) le progrès technologique - comme l’annonce de la sortie prochaine d’un nouveau modèle de voiture fait chuter la demande pour le modèle courant ou (iii) la crainte de perdre son revenu.

La possibilité de consommer ou d’épargner faisant partie des fonctions de la monnaie, vouloir la destiner à un seul usage (la consommation) c’est risquer sa destruction.

3.2 Le behaviorisme monétaire conduit à l’inflation et à la destruction de l’épargne

Le désir de relance et la croyance que la création monétaire ex nihilo est le moyen d’y parvenir conduisent, structurellement, à l’inflation. En effet, puisque selon la théorie keynésienne, il suffirait de baisser les taux d’intérêt et d’augmenter les dépenses publiques, pour relancer l’économie, les hommes de l’Etat vont faire gonfler la masse monétaire jusqu’aux premiers signes de reprise.

Plus cette reprise tardera, plus ils émettront de monnaie dans l’attente d’une réaction positive à leurs stimuli. Un instant abusés par l’abondance de monnaie, les agents vont augmenter leurs consommations, croyant d’abord à une hausse de leur pouvoir d’achat. Rapidement, ils déchanteront réalisant que la monnaie émise n’a pas de contrepartie en biens réels. C’est alors que l’inflation s’installe –par un excès de la demande sur l’offre - et que les anticipations rationnelles des agents se modifient.

Les agents comprenant que le pouvoir d’achat de la monnaie risque de baisser davantage, leur utilité à l’épargne diminue. Ils vont, alors, la liquider pour la transformer en biens réels. La vitesse de circulation de la monnaie augmentant, les tensions inflationnistes s’accentuent et s’auto-entretiennent.

De la sorte, passe-t-on rapidement d’une situation de baisse des prix à l’inflation, voire à l’hyper-inflation. Car, pour reprendre une idée contenue dans la loi de Weber-Fechner, on peut supposer que, dans un premier temps, les agents perçoivent l’accroissement de la masse monétaire de manière arithmétique, alors que sa croissance réelle est géométrique. Quand, les agents réalisent qu’il y a une inadéquation totale entre la masse monétaire et la masse des biens disponibles, ils se débarrassent de leurs encaisses à une vitesse qui croît exponentiellement. Un phénomène d’emballement se met en place que l’Etat a le plus grand mal à stopper, sans entraîner une nouvelle dépression – par la hausse brutale des taux d’intérêt.

Dépression qui sera, très probablement, à nouveau traitée par une nouvelle création de monnaie ex nihilo.

Ainsi, se met en place une économie de roller-coaster dans laquelle les bulles inflationnistes se succèdent puis éclatent. En attendant la bulle finale qui mettra un terme à toutes les illusions béhavioristes et monétaires. Notamment, celle de croire que les individus ne sont pas capables de faire la différence entre la valeur nominale et la valeur réelle de leurs revenus, entre la bonne et la mauvaise monnaie.

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Notes

(1) L’on sait que lorsque le taux de croissance de la masse monétaire dépasse celui du PIB, il y a un fort risque d’inflation. La relation entre les prix et la quantité de monnaie est donnée par l’équation MV = PQ, où la masse monétaire M multipliée par la vélocité V est égale à la production réelle Q multipliés par le niveau des prix P. Dans la zone euro le taux actuel de croissance de la masse monétaire est bien supérieur au taux de croissance du PIB. Le premier est nettement positif (supérieur à 5,2% pour M3 et 6% pour M1) et le second sera certainement négatif. Le risque d’inflation est donc réel.

(2) Pierre Leconte, De la crise financière vers l’hyper-inflation, éditions Jean-Cyrille Godefroy, avril 2009, p. 54.

(3) Keynes définit la thésaurisation comme une préférence fonctionnelle à la liquidité déterminée par le taux d’intérêt et la confiance des agents dans leurs spéculations sur le futur économique.

(4) Notamment, par la baisse des taux d’intérêt qui, selon Keynes, obligerait les agents à se débarrasser de leurs encaisses oisives.

(5) Cette loi n’étant pas vérifiée, on la désignera par le terme d’approche.

(6) Dans son article dénommé « La théorie de l’utilité marginale et la loi fondamentale de la psychophysique », daté de 1908, Max Weber étudie dans le détail le lien entre l’approche de Bernoulli et la loi de Weber-Fechner et conclut qu’elles décrivent de façon générale « toute une série de problèmes, très hétérogènes par ailleurs entre eux, et que par conséquent elles ne nous disent rien rien sur les fondements de la théorie économique »

(7) Ludwig von Mises, L’action Humaine, traduction de Raoul Audouin, PUF 1985, chapitre 7, L’agir au sein du monde.

(8) Pour les avares, la détention de chaque unité monétaire supplémentaire procure un plaisir quasi infini. Pour les prodigues, c’est l’inverse.

(9) Affirmer connaître la valeur d’une marginale unité supplémentaire de revenu, c’est affirmer connaître toute l’échelle de valeur des préférences individuelles, car l’on peut définir précisément à quels projets de consommation un individu renonce au profit de l’épargne.

(10) En 1889 Ivan Pavlov a mis en évidence l’existence de réflexes conditionnels. Ces réflexes sont une réaction involontaire, non innée, provoquée par un stimulus extérieur. Pavlov a démontré que les réactions acquises par apprentissage et habitude deviennent des réflexes lorsque le cerveau fait les liens entre le stimulus et l’action qui suit. Ce qui lui valut le prix Nobel en 1904

(11) Ne serait-ce que la liberté de préférer l’épargne à la consommation.

(12) Ludwig von Mises, L’action humaine, Chapitre 1, L’homme en action, paragraphe 4. Rationalité et irrationalité, subjectivisme et objectivité de la recherche praxéologique

(13) http://www.observatoiredesreligions.fr/spip.php?article163&artsuite=1

(14) Keynes, Théorie générale, p.181.

(15) http://www.observatoiredesreligions.fr/spip.php?article163&artsuite=0

(16) http://www.lefigaro.fr/economie/2009/06/05/04001-20090605ARTFIG00522-le-souffle-obama-est-retombe-.php

(17) Même entrevue.

(18) http://www.lafontaine.net/lesFables/afficheFable.php?id=97

(19) Armand Cuvillier, Cours de philosophie, Tome 1, Armand Colin, 1954, p. 85.

(20) Ludwig von Mises, op. cit.