Ainsi, depuis quelques mois, on assiste aux Etats-Unis à une rapide détérioration du taux de remboursement des paiements et découverts réalisés par cartes de crédit (1). Le taux de défaut de remboursement y est passé de 5%, en mai 2008, à 10,1% en mai 2009. Il a même atteint 12,50% pour Bank of America, la première banque des Etats-Unis (2). Compte tenu des masses de crédit en jeu, une crise en cascade, dans ce secteur, aurait des conséquences aussi graves que celle des subprimes (3). Plus inquiétant, encore, serait l’affaissement du marché des CDS.

Les CDS ou ‘’Credit Default Swap’’ sont des contrats d’assurance contre les défauts de paiement. Ces instruments couvrent les transactions des Etats, des institutions financières et des grandes entreprises. Comme les subprimes, les CDS sont placés hors-bilan, titrisés et valorisés par les marchés. Leur valeur dépend de l’évaluation du risque de faillite associé à chaque actif.

Fin 2008, le gigantesque marché des CDS représentait environ 60.000 milliards de dollars de titres et 600.000 milliards de dollars de produits dérivés (4). Soit respectivement, une et dix fois le PNB mondial. Pour certains auteurs, ces chiffres sont tellement élevés qu’ils sont purement notionnels (5). Cependant, un affaissement du marché des CDS aurait des conséquences cataclysmiques pour l’économie réelle, entraînant, par un effet domino, la faillite de toutes les institutions financières.

Ces deux secteurs - cartes de crédit et CDS – sont au cœur d’une énorme bulle financière qui n’a pas encore éclaté (6). Son gonflement résulte directement du maintien, par les banques centrales, de taux directeur artificiellement bas. Des taux qui ont donné aux marchés financiers l’illusion que la monnaie était disponible en quantités illimitées et échappait aux lois régissant l’ordre des raretés.

En cela, on ne voit pas comment l’injection de liquidités supplémentaires et l’abaissement continu des taux directeurs pourraient assainir une crise qui résulte, justement, d’une overdose monétaire.

Les déséquilibres monétaires se poursuivant, il faut s’attendre à ce que la crise trouve de nouvelles brèches par lesquelles se manifester. Très certainement, les Etats tenteront de les colmater. Aussi, pour comprendre ce qui adviendra dans un futur, plus ou moins proche, doit-on avoir recours à l’analyse institutionnelle. En d’autres termes, il n’y aura pas de retour spontané à l’équilibre économique (7). Les hommes de l’Etat interviendront jusqu’au moment où ils acquerront l’impression que la crise est terminée ou jusqu’à l’épuisement de leurs moyens. Dans l’urgence, ils auront recours aux concepts et aux méthodes du passé. Aussi peut-on, déjà, se faire une idée de ce que pourraient être leurs prochaines interventions. Ce qui importe ici est moins de confiner la réalité dans des prédictions irrévocables, que de montrer comment les Etats essaieront d’influer sur le cours des événements. Même si, en fin de compte, ils devront se soumettre à la force des lois économiques.

La plus incontestable de toutes ces lois est qu’il n’existe rien de gratuit (8). Ainsi, toute dette publique ou privée finit-elle par se solder. Une autre loi tautologique est qu’il n’y a pas de monnaie dont le taux d’expansion dépasse celui de la croissance du PIB qui voit son pouvoir d’achat augmenter.

Forts de ces principes, assez simples, nous retiendrons sept scénarios de base pour essayer d’entrevoir un avenir toujours incertain (9).

A)La faillite publique et l’annulation de la dette.

B)Le militarisme keynésien.

C)La déflation.

D)La mort du dollar et de l’euro

E) de l’inflation à l’hyperinflation.

F)Le krach obligataire.

G)De nouvelles bulles.

A) Faillite publique et annulation de la dette

Dans son livre choc, L’empire des dettes (2006), William Bonner annonçait que le monde se trouvait à l’aube d’une crise économique épique à cause du surendettement des Etats-Unis. Reprenant les chiffres publiés par la Cour des Comptes des Etats-Unis, Bonner arrivait aux conclusions suivantes : « La dette fédérale brute – l’accumulation des déficits budgétaires annuels – s’élevait à environ 7.000 milliards de dollars en septembre dernier 2004, ce qui représente 24.000 dollars pour chaque homme, femme et enfant du pays (…) mais ce chiffre exclut des éléments tels que le fossé entre les engagements du gouvernement sur la sécurité sociale et l’assurance médicale et les sommes réservées pour les payer. Si l’on inclut ces éléments, le poids de la dette grimpe largement au-dessus de 100.000 dollars pour chaque Américain » (10). Et, Bonner de conclure à « l’imminente faillite du gouvernement américain » (11).

Depuis que Bonner a écrit son livre, la dette US a encore augmenté. Fin 2008, elle représentait environ 11.000 milliards de dollars et devrait approcher les 12.000 milliards en 2009.

Pour accentuer l’effet de gonflement, Bonner montre une courbe où l’on voit la dette fédérale monter à pic entre 1970 et 2004.

Une courbe encore plus impressionnante aurait pu être dessinée de 1908 à 2008. Effectivement, la dette fédérale est, passée, en un siècle, de 2 milliards à 11.000 milliards de dollars.

Malgré l’énormité des chiffres, il faut savoir raison économique garder (12). Les données fournies par Bonner portent sur des dollars courants et ne permettent pas de comparaisons inter-temporelles. De ce point de vue, le ratio endettement public / PIB est beaucoup plus parlant. Or, l’endettement public des Etats-Unis se situe, à ce jour, à 72,5% du PIB. Ce qui est beaucoup moins que l’endettement de la Belgique (89,7% fin 2008) de l’Italie (107%) et du Japon (194%), pays dont la faillite n’est pourtant pas annoncée (13).

Comme l’indique une étude détaillée de l’évolution de l’endettement aux Etats-Unis : « Il faut rappeler que les États-Unis ont déjà connu des taux d’endettement public supérieurs. Le déficit avait dépassé les 15 % du PIB lors des deux premières guerres mondiales, et plus de 6 % à l’époque du New Deal ainsi que durant la forte récession du début des années 80. Par ailleurs, avec l’essentiel des déficits prévus qui s’étaleront sur les quatre prochaines années, le poids de la dette du gouvernement fédéral américain (part échangeable sur le marché secondaire), qui correspond aujourd’hui à environ 40 % du PIB, pourrait s’élever à 58 % du PIB d’ici 2012. Toutefois, le fait qu’il ait déjà atteint plus de 100 % du PIB à la fin de la Seconde Guerre mondiale suggère que la situation actuelle est plus que soutenable. Malgré tous ces milliards de dollars d’endettement, on est donc encore bien loin de la faillite » (14).

La faillite n’étant pas pour demain, un scénario extrême par lequel on verrait les Etats-Unis annuler unilatéralement leur dette publique, comme la Russie bolchevique en 1918, est a priori exclu (15). Certes, on pourrait objecter que les détenteurs de cette dette sont, principalement, des citoyens d’Asie qui ne votent pas aux Etats-Unis. Que, par conséquent, les retombées électorales de l’annulation de la dette seraient limitées. Mais ce raisonnement ne tient pas la route.

La part de la dette publique américaine détenue par des investisseurs étrangers ne dépasse pas 40% (16). La dette US est majoritairement dans les mains d’institutionnels et de particuliers américains. Si elle était annulée, c’est une grande partie de leur patrimoine qui serait détruite par le fait du prince. Cela n’est ni conforme à l’idéologie dominante aux Etats-Unis, ni dans l’intérêt des hommes d’un Etat démocratique. Par une telle décision, ils perdraient toute crédibilité. Pendant une génération, ils n’auraient plus la capacité d’emprunter pour financer leur déficit budgétaire. Or, dans les social-démocraties, le déficit budgétaire est l’instrument le plus prisé par les hommes de gouvernement pour acheter des voix sur le marché politique (17).

A la différence de la Russie bolchevique, qui héritait de dettes garanties par le rouble-or, les Etats-Unis disposent du privilège de rembourser leurs dettes en billets de banque fraîchement imprimés. Ce pouvoir de monétisation, dispense le gouvernement américain - s’il se retrouvait en cessation de paiements - de l’obligation de suspendre ou d’annuler sa dette.

Pour la même raison, il ne lui sera pas nécessaire de créer, à ce stade, un nouveau dollar pour solder la dette publique - comme le prétend la rumeur qui court sur le Net à propos de ‘’l’Amero’’ (18). Selon celle-ci, l’Amero remplacerait, bientôt, le dollar et serait échangé dans un rapport de un à un à dix. Ce qui diviserait d’autant la dette fédérale… Cette rumeur, très populaire chez les adeptes des théories du complot, confond la valeur faciale des monnaies avec leur valeur réelle. Si le gouvernement américain convertissait sa monnaie en une devise nouvelle, cela ne modifierait en rien la charge de sa dette, puisque ses revenus seraient également divisés du même montant (19).

Pour solder la dette publique aux dépends des créanciers, il suffit d’organiser un épisode inflationniste en faisant fonctionner la planche à billets. Aussi est-ce à raison que les créanciers des Etats-Unis s’inquiètent de la décision, prise au mois de mars 2009, par la FED de racheter aux banques 750 milliards de dollars de titres subprimes et d’acquérir 300 milliards de dollars de bons du Trésor à long terme - émis par l'Etat américain pour financer son déficit (20). Mécaniquement, la monétisation de ces créances corrosives va entraîner la chute du pouvoir d’achat du dollar et donc celle de la valeur des obligations détenues par les créanciers du Trésor américain.

Plus préoccupant est, pour certains, le rythme de progression de la dette : « La dette publique US a progressé à un rythme annualisé de plus de 39% par an au 3ème trimestre 2008. Dans une situation normale et saine, cette dette devrait progresser au rythme de la croissance du PIB (…) Nous avions eu des rythmes élevés (autour de 15%/an) à la fin des années 70 et début des années 80, mais c‘était dans une période de forte inflation : en monnaie réelle, l’augmentation restait soutenable. Cette fois ce n’est plus du tout le cas. Sur le troisième trimestre 2008, près de 70% de l’augmentation de la dette totale a été le fait de l‘Etat (le reste étant le fait des institutions financières), alors qu’il n‘était jusqu’ici responsable que de 5 à 10% du total » (21).

Pour nous, le rythme de progression de la dette US n’est pas un sujet d’inquiétude spécifique. Il existe un mécanisme marchand autorégulateur qui, à son heure, freinera ou stoppera sa croissance. Dès que les investisseurs perdront confiance dans la qualité des bons du Trésor américain, ces derniers cesseront de trouver acquéreurs.

Beaucoup plus alarmante est l’idée de rendre l’emprunt public obligatoire. Pourtant, c’est ce qu’ont proposé, fin juin 2009, quelques députés français de la majorité. Ceux-ci voulaient contraindre les ‘’riches’’ à souscrire au futur grand emprunt national destiné à relancer l’économie (22). Politiquement parlant, l’emprunt obligatoire n’est qu’un impôt déguisé (23). Economiquement, il détourne le capital privé de l’investissement productif et freine la hausse du taux de l’emprunt – conformément aux souhaits de Keynes qui recommande des taux bas pour relancer l’économie par l’expansion du crédit. Accepter le principe de l’emprunt obligatoire, c’est donner un blanc-seing à l’Etat pour qu’il s’empare de l’épargne privée, bien au-delà des liquidités disponibles.

B) Le keynésianisme militaire

Parmi les autres scénarios qui fleurissent sur le Web, il y a celui du recours à la guerre – par les Etats-Unis - comme traitement institutionnel de choc pour sortir de la crise. Certains auteurs, comme Chalmers Johnson, qualifient cette thérapie de keynésianisme militaire : « Par keynésianisme militaire, je veux parler de cette croyance erronée selon laquelle des politiques publiques axées sur des guerres fréquentes, d’énormes dépenses d’armement et de munitions, et de grandes armées permanentes peuvent soutenir indéfiniment une économie capitaliste prospère. En fait c’est l’inverse qui est vrai » (24).

Ce qui est intéressant à ce propos, ce n’est pas tellement de savoir si les Etats-Unis vont, pour résorber la crise, entrer en guerre contre l’Iran ou la Corée du Nord. C’est plutôt de dissiper un certain nombre de mythes keynésiens relatifs à la relance économique par les dépenses militaires.

L’un des mythes, les plus tenaces, est celui selon lequel les Etats-Unis auraient renoué avec la prospérité grâce à la seconde guerre mondiale. Dans les faits, l’on ne dispose pas de données fiables pour juger de l’état de l’économie américaine dans la période 1941-1945. Dans ses nombreux essais consacrés à ce sujet, Robert Higgs, rappelle que l’économie était sous le contrôle de l’Etat. Le niveau des prix, des salaires, des retraites était fixé administrativement. De nombreux produits de grande consommation étaient rationnés. Tels que les chaussures, les pneus, les graisses comestibles, la viande, l’essence, l’électricité, les transports et bien d’autres encore. Des activités industrielles ont été interdites - comme l’extraction de l’or ou la production d’automobiles à usage privé.

Quantité d’usines ont été fermées parce qu’elles ne pouvaient plus accéder aux matières premières passées sous le contrôle de l’Etat. Pendant ces cinq années, les dépenses publiques ont été multipliées par dix. La dette fédérale par cinq. Les impôts devinrent confiscatoires. La tranche la plus basse passa de 4,4% à 23% et la plus élevée fut fixée à 94%. Avant la guerre, seulement quinze millions d’Américains devaient payer l’impôt sur le revenu. Ils étaient plus de cinquante millions en 1945. Et, ce nombre n’a jamais baissé depuis.

Ainsi, les Etats-Unis sont-ils passés d’une économie en crise à une économie du rationnement administré. Ce qui fait dire à Higgs : « Le PNB officiellement mesuré a considérablement augmenté pendant la guerre. Un examen de l’accroissement de la production montre, cependant, qu’il s’agissait de biens et de services à caractère militaire. La consommation civile et l’investissement privé reculèrent après 1941. Ils ne purent retrouver leur niveau antérieur qu’après 1946. Le capital détenu par des personnes privées s’évapora durant la guerre. Il est plus que temps que l’on fasse la distinction entre les dépenses du gouvernement et les productions qui génèrent une véritable prospérité. Comme l’écrivait Ludwig von Mises à la suite de la première guerre mondiale ‘’La prospérité résultant de la guerre est comme celle qu’amènent un tremblement de terre ou la peste» (25).

Higgs ajoute que le boom économique de la guerre n’en était pas un. Car si le chômage a effectivement reculé, c’est parce que le gouvernement a enrôlé, par le biais de la circonscription, seize millions d’hommes dans les forces armées. Pour Higgs, embrigader 22% de la population active d’avant-guerre pour faire disparaître 9% de chômeurs ne constitue pas un retour à la prospérité.

A la différence de l’échange économique, la guerre se termine par un vainqueur et un perdant, voire par deux perdants quand les ennemis sont exsangues et signent une paix blanche. De par ses enjeux, la guerre entraîne la montée aux extrêmes et la mobilisation de toutes les ressources économiques, indépendamment du caractère légitime ou non du conflit.

La guerre sert des fins politiques irréductibles à des objectifs économiques. Aussi, ne peut-on soutenir que les Etats-Unis ont mobilisé seize millions d’hommes, entre 1941 et 1945, pour faire baisser le chômage. Foncièrement, ils l’ont été pour gagner une guerre aux enjeux idéologiques planétaires.

Que l’argument de la prospérité guerrière soit utilisé par les adeptes du keynésianisme militaire, pour justifier de futurs conflits, ne doit pas pour autant nous faire oublier qu’il s’agit d’un pur sophisme.

En 1848, Frédéric Bastiat a invalidé ce sophisme dans un texte intitulé ‘’La vitre cassée’’. Bastiat y analyse la croyance populaire selon laquelle un carreau brisé ferait le bonheur de l’industrie vitrière, car ‘’à quelque malheur quelque chose est bon’’ (26). Bastiat ne nie pas que le vitrier augmente son chiffre d’affaires de la valeur de la réparation du carreau cassé. Il rejette simplement la conclusion qu’une vitre cassée soit un bénéfice pour toute la société. Le propriétaire de la vitre aurait pu consacrer cette somme à une autre dépense tout en conservant la jouissance de la vitre, si elle n’avait pas été brisée. Ce qui fait dire à Bastiat que « la société perd la valeur des objets inutilement détruits ».

Ainsi, le keynésianisme militaire : « est une extension de la théorie keynésienne selon laquelle les dépenses de l'État – y compris les dépenses militaires – stimulent l'économie en période de ralentissement. La logique est la suivante: lorsque le gouvernement se met à dépenser pour acheter des armes, avions, bateaux, etc., il crée des emplois et suscite des investissements massifs dans l'industrie militaire. Ces nouveaux employés et ces nouvelles usines occasionnent des dépenses dans des secteurs non militaires qui vont à leur tour engager du personnel et investir, etc., ce qui fait ‘’rouler’’ l'économie encore plus.

Cette analyse semble plausible, mais elle laisse de côté un élément crucial: qu'aurait-on fait avec ces facteurs de production s'ils n'avaient pas servi à la production militaire ? Il ne faut jamais oublier que les ressources sont limitées. Un ingénieur ne peut pas en même temps concevoir un avion de chasse et un avion commercial. Un montant d'argent ne peut à la fois être investi pour agrandir une usine de munitions et une usine de meubles. Les dépenses des gouvernements étant payées avec nos taxes, nous ne pouvons dépenser cet argent pour acheter des biens de consommation si l'État l'utilise pour acheter des frégates. Toute dépense de l'État contribue donc à réduire l'activité économique dans d'autres secteurs. Loin de créer un boom économique, la guerre appauvrit tout le monde» (27).

De ces quelques considérations, quels enseignements peut-on tirer ?

i) Une guerre nouvelle ne permettrait pas de relancer l’économie américaine. Elle renforcerait les déséquilibres monétaires actuels. La guerre en Irak dont le coût se situerait entre 800 les 3.000 milliards de dollars, selon les estimations, a été totalement financée par le déficit budgétaire. Elle a largement contribué à la formation de la bulle obligataire qui fragilise aujourd’hui le dollar. Comme l’observe Michael Hudson, il est peu probable que les banques centrales mondiales continuent à financer, longtemps, les dépenses militaires des Etats-Unis : « 4.000 milliards de dollars de ces obligations dans leurs réserves internationales. Ces prêts ont également financé la plupart des déficits budgétaires du gouvernement américain depuis maintenant plus de trois décennies ! Etant donné que la moitié environ des dépenses discrétionnaires du gouvernement américain est consacrée aux opérations militaires (…) le système financier international est organisé de manière à financer le Pentagone (…) La principale question à laquelle sont confrontées les banques centrales mondiales est donc de savoir comment éviter d'ajouter encore plus de dollars US à leurs réserves et, par conséquent, de financer encore plus les dépenses qui creusent le déficit des États-Unis - y compris les dépenses militaires à leurs propres frontières » (28).

ii) En conséquence, une nouvelle guerre devrait probablement être financée par l’inflation (par la monétisation de l’emprunt) ou par l’impôt. Des mesures, a priori, très impopulaires.

iii) Si les hommes du gouvernement américain avaient l’intention d’augmenter les dépenses militaires, ils n’auraient pas besoin d’un nouveau conflit. L’intensification des opérations en Afghanistan pourrait leur fournir un prétexte suffisant.

iv) L’absence de grand rival idéologique centralisé – tels que le furent l’impérialisme nippon, le nazisme ou le communisme – ne facilite pas la formation d’un consensus général en faveur d’une guerre totale qui permettrait l’embrigadement de millions d’hommes (29).

Si l’on accepte l’idée que les hommes de l’Etat américain peuvent acheter des voix par des plans de relance intérieurs ou par des opérations militaires extérieures, on doit supposer qu’ils choisiront l’option la moins coûteuse économiquement et la plus rémunératrice politiquement.

S’agissant d’un calcul sous contrainte idéologique, une erreur d’appréciation est toujours possible du rapport coût / bénéfice entre l’option civile et militaire du keynésianisme.

Accessoirement, on observera que l’abandon de l’étalon-or favorise les guerres. Si, comme l’ont observé plusieurs auteurs, les guerres d’ancien-régime étaient, moins coûteuses en hommes et en matériel, c’est parce que les dépenses militaires étaient limitées aux encaisses métalliques des trésors royaux. Quand les caisses étaient vides, la guerre s’arrêtait.

Aujourd’hui, on remplit la caisse publique avec des billets de banque. Lorsque leur masse croît, il s’établit un phénomène de vase communiquant, qui permet à l’Etat de siphonner toute l’épargne liquide à son profit (30). Ainsi, lorsque Keynes a qualifié l’étalon-or de ‘’relique barbare’’, s’opposant à sa restauration après la première guerre mondiale, il a mis sa théorie monétaire au service des ambitions de tous les partis spoliateurs et belliqueux (31).

C) La déflation

Le scénario déflationniste est plutôt un contre-scénario. A la différence de ceux que nous venons d’évoquer, il n’implique aucune intervention des hommes de l’Etat. Au contraire, il requiert leur abstention pour que le marché procède au rééquilibrage de tous les prix (repricing) déformés par les bulles monétaires.

Toutefois, en période de crise, l’abstention des hommes de gouvernement s’oppose à leurs intérêts immédiats, dictés par la structure du marché politique et par leurs cibles électorales prioritaires.

Pour cette raison, la déflation est un scénario politiquement improbable. Même si elle serait économiquement souhaitable (32). Pour les hommes de gouvernement, la déflation ne présente que des désavantages. Parmi ceux-ci, il y a le fait que la déflation conduit à une revalorisation de la dette publique. Les taux d’intérêt redeviennent positifs, ce qui s’oppose au projet keynésien de lutte contre la ‘’thésaurisation’’ et de relance par la consommation (33).

La revalorisation de la dette permet à de nombreux individus de devenir ‘’rentiers’’ et donc de s’affranchir du grand jeu politique de la redistribution des richesses privées.

Cette accession des électeurs à l’indépendance financière a toujours été le cauchemar des étatistes. Les rentiers sont électoralement moins malléables. Ils ont un faible intérêt à vendre leur vote contre des promesses de redistribution qui se retourneraient contre leurs rentes. A contrario, les individus qui dépendent de revenus ou d’allocations publiques forment un segment électoral captif. Acheter leur soutien demande moins de ressources nouvelles. Toutes choses étant égales par ailleurs, cela permet, aux hommes de gouvernement, de dégager des moyens supplémentaires pour acheter plus de votes (34). En forçant à peine le trait, on peut soutenir que la déflation contracte le marché politique, tandis que l’inflation le dilate. La déflation a aussi pour effet de diminuer les rentrées fiscales de l’Etat. Cette réduction s’opère de deux manières : l’assiette fiscale totale diminue (la valeur nominale des revenus baisse) et le taux marginal de l’imposition est mécaniquement rabattu (35).

Corollairement, toutes les charges fixes de l’Etat augmentent dans le budget. Le service de la dette en particulier. Selon le niveau d’endettement, celui-ci peut devenir insoutenable.

A ce propos, on notera que l’inflation produit les effets inverses : elle allège le service de la dette, elle augmente les rentrées fiscales et réduit le nombre de rentiers. Elle sert donc mieux les intérêts des hommes de l’Etat.

Pour que la déflation produise des effets positifs, il faut que, parallèlement à la chute des prix à la consommation, le coût des facteurs de production baisse également – les salaires notamment. Psychologiquement, c’est là où le bat blesse. Des études, établiraient « que les êtres humains donnent une plus grande importance aux pertes subies qu’aux gains réalisés. L’intensité de la peine liée à la perte de 1000 francs est double de celle de la joie de gagner la même somme (…) Cette aversion pour la perte explique également la préférence des individus pour le statu quo : politiquement, dans le cadre d’une décision qui implique un changement, il est toujours plus facile de mobiliser les perdants que les gagnants » (36). Si l’on admet cette théorie, comme une tendance générale, on comprend que les syndicats, en période de déflation, n’ont aucun mal à mobiliser leurs membres contre la baisse des salaires, sous le faux prétexte du maintien du pouvoir d’achat (A salaire constant, la déflation fait augmenter le pouvoir d’achat).

Subséquemment, la déflation entraîne la mobilisation automatique de larges fractions de l’électorat pour que les hommes de gouvernement maintiennent les salaires. Ce qui n’est pas le cas d’une légère inflation rampante (37). Dans ce cas aussi, le marché politique joue en faveur de l’inflation.

En phase de déflation, le blocage des salaires, par la contrainte légale ou syndicale, entraîne la hausse du chômage. Les entreprises ne peuvent répercuter la baisse du prix de leurs produits sur leurs coûts de facteur. Pour restaurer leur rentabilité, elles sont contraintes de licencier une partie de leur personnel. La hausse du chômage entraîne, à son tour, de nouvelles demandes d’intervention politique auxquelles les hommes de gouvernement vont répondre en créant de la monnaie ex nihilo.

Ainsi se forme un cercle vicieux dont les Etats se sortent, généralement, en brouillant les indicateurs économiques et en laissant les prix à la consommation augmenter plus vite que les salaires (38). Si les agents veulent conserver leur emploi, dans une phase de déflation, alors ils devraient accepter la diminution de leurs rémunérations. Si cette diminution est moins rapide que de celle des prix à la consommation, ils verraient même leur pouvoir d’achat augmenter (39). Mais pour comprendre une telle singularité, une solide formation en économie est requise. De celles qu’il n’est pas dans l’intérêt des hommes de l’Etat inflationniste de prodiguer à leurs administrés.

Il faut observer que l’intervention de l’Etat peut ne pas suffire, dans un premier temps, à stopper la chute des prix. Si les consommateurs ne sont pas rassurés par leur avenir économique, ils continueront à restreindre leurs consommations. Malgré le gonflement de la masse monétaire, par les banques centrales, la vélocité de la monnaie se réduira. La déflation durera, alors, le temps que mettront les masses monétaires, actuellement injectées, à ressortir dans l’économie.

Après une période de forte décélération de la vélocité monétaire, il y aurait une forte accélération qui tendrait vers l'hyperinflation. Ce qui fait dire à quelques auteurs que nous serions entrés dans un schéma des prix en U, avec le passage rapide de la déflation à l’hyperinflation (40.

Ce qui, nous le verrons prochainement, demeure une possibilité parmi d’autres. Une trappe à liquidité (schéma en L) peut tout aussi bien s’installer.

En guise de conclusion

Dans ce papier, nous avons consacré nos analyses aux trois scénarios institutionnels que nous considérons comme les moins probables. Encore, une fois, cela ne signifie pas qu’aucun d’entre eux ne se matérialisera. Le monde politique est, bien plus que le marché, guidé par les passions humaines et l’irrationnel. Il n’est ni transparent, ni prévisible.

Cependant, les choix politiques n’échappent pas aux lois régissant la rareté des ressources économiques. Toutes les alternatives ne sont donc pas possibles et l’avenir n’est-il n’est pas totalement ouvert. C’est ce que nous avons essayé de montrer dans ce papier que nous complèterons dans les prochaines semaines par les quatre scénarios restant à traiter.

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Notes

(1) Une dégradation qui devrait se poursuivre avec la montée du chômage, les deux phénomènes étant liés. http://blogs.wsj.com/marketbeat/2009/06/16/credit-card-update-bank-of-america-leads-in-default-rate-rise/

(2) [http://www.cnbc.com/id/31373145|http://www.cnbc.com/id/31373145

(3) On estime à 5000 milliards de dollars le montant des lignes de crédit ouvertes aux détenteurs de cartes de crédit aux Etats-Unis. http://www.lefigaro.fr/societes/2009/03/18/04015-20090318ARTFIG00441-etats-unis-le-secteur-des-cartes-de-credit-fragilise-.php

(4) Ce qui rend leur évaluation difficile. D’autant, plus que les CDS sont côtés hors-bourse http://fr.wikinews.org/wiki/Dossier:Crise_des_CDS

(5) Une expression qu’utilise volontiers Paul Jorion dans ses analyses de la crise. http://www.lefigaro.fr/economie/2009/06/05/04001-20090605ARTFIG00522-le-souffle-obama-est-retombe-.php

(6) La valeur combinée des CDS et des CDO et de leurs produits dérivés avoisinerait les 850 trillions de dollars. http://www.guardian.co.uk/business/dan-roberts-on-business-blog/interactive/2009/jan/29/financial-pyramid

(7) Si tant est que la notion d’équilibre puisse être définie.

(8) Ce que l’expression anglo-saxonne désigne de manière plus parlante par « There’s no such thing as a free lunch ». http://www.phrases.org.uk/meanings/tanstaafl.html

(9) Sans doute existe-t-il bien d’autres scénarios. Chacun est libre de les compléter ou de les combiner à sa guise.

(10) William Bonner, L’empire des dettes, Les belles lettres, Paris, 2006, p. 46.

(11) Bonner, op. cit., pp. 252-254.

(12) http://www.monde-diplomatique.fr/2008/07/TINEL/16109

(13) En 1993 la dette belge représentait alors plus de 130 % du PIB. http://www.lalibre.be/economie/actualite/article/511501/une-dette-belge-qui-grimpe-qui-grimpe.html

(14) http://www.desjardins.com/fr/a_propos/etudes_economiques/actualites/point_vue_economique/pve90225.pdf

(15) En 1918 un décret des Bolcheviques annula unilatéralement l'intégralité des dettes impériales russes. Plus d'un million et demi de Français avaient investi dans ces emprunts. Rassurés par les déclarations du gouvernement français qui soutenait que ‘’prêter à la Russie, c’était prêter à la France’’, certains épargnants avaient placé toutes leurs économies et se trouvèrent, du jour au lendemain, totalement ruinés. http://fr.wikipedia.org/wiki/Emprunt_russe

(16) http://blog.lefigaro.fr/dugua/2009/04/retour-sur-la-dette-publique-d.html

(17) Le recours à l’emprunt plutôt qu’à l’impôt s’explique sans doute par le fait que les prélèvements obligatoires, dans les social-démocraties occidentales, sont parvenus à un tel niveau qu’il n’est plus possible de les augmenter sans accroître l’insatisfaction de l’électeur médian et diminuer les rentrées fiscales. Dans cette optique, l’emprunt joue comme un impôt dont les conséquences politiques sont différées à des échéances électorales lointaines.

(18) L’Améro est une rumeur http://www.mataf.net/forums/Amero-t7878.html qui a été consacrée par le livre de, l'économiste canadien G. Herbert Grubel « The Case for Amero », http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=13266 lequel annonçait la création d’une monnaie unique pour le Canada, les Etats-Unis et le Mexique.

(19) De même la dette publique de la France n’a pas été divisée par 100 en 1960 lors du passage au nouveau franc ou par 6 lors du passage à l’euro.

(20) Les titres subprimes étant rachetés à leur valeur faciale et non à leur valeur marchande sont surpayés. En supposant qu’ils ne valent plus rien, on assiste donc à une création monétaire ex nihilo du même montant : soit 750 milliards de dollars auxquels s’ajoutent les 300 milliards de bons du trésor, soit 1050 milliards. Ce qui représente 8% du PIB des Etats-Unis. Une somme énorme. http://www.la-chronique-agora.com/articles/20090320-1667.html

(21) Une dette publique qui croît plus vite que le PIB signifie la prise progressive du contrôle de l’économie par l’Etat. http://www.cafedelabourse.com/archive/article/croissance-de-la-dette-publique-usa-sans-precedent-depuis-plus-de-50-ans/

(22) Mesure notamment défendue par le député UMP Hervé Mariton qui a déclaré le 30 juin au Figaro que « même si on les force à souscrire à un emprunt moins rentable, ils touchent quand même un peu d'intérêt et récupèrent leur capital ». » http://www.lefigaro.fr/politique/2009/06/30/01002-20090630ARTFIG00010-des-elus-de-la-majorite-veulent-que-l-emprunt-soit-obligatoire-.php

(23) Celui qui est contraint de souscrire un emprunt obligatoire subit un dommage puisqu’il est privé de toute utilisation alternative de son capital : dépenses en consommation, investissements plus rentables, etc.

(24) http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1616

(25) http://www.lewrockwell.com/higgs/higgs16.html

(26) http://antisophiste.blogspot.com/2005/09/quelque-chose-malheur-est-bon.html

(27) http://www.iedm.org/main/show_editorials_fr.php?editorials_id=79

(28) http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=14089

(29) De ce point de vue l’islam ne constitue pas un vrai rival idéologique des Etats-Unis qui ont pour alliés des pays musulmans, l’Arabie Saoudite en premier lieu.

(30) Par le biais de l’inflation. Le brouillage économique se fait lui par les changements (ou le non changement) du panier de biens retenus pour calculer l’inflation.

(31) Adolf Hitler aurait déclaré : « L’or dans les mains du public est un ennemi de l’Etat ». Le 5 mars 1933, le très keynésien président Roosevelt a confisqué l’or et l’argent métal des particuliers. http://www.24hgold.com/english/contributor.aspx?contributor=Chroniques%20de%20l'or&article=615386242G10020

(32) Vincent Bénard, Vive la déflation, http://blog.turgot.org/index.php?post/vive-la-deflation

(33) Voir à ce sujet notre papier du 25 juin 2009.

(34) Là se trouve sans doute le vrai moteur de la loi de Wagner. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat-providence

(35)A cause des tranches fiscales, les plus bas revenus sortent du champ d’imposition et les revenus moyens tombent dans des tranches plus basses.

(36) Il s’agit d’une tendance générale, vérifiée expérimentalement. Pas d’une loi universelle, applicable pour toute forme de calcul économique. Elle est, par exemple, invalidée par les jeux de hasard, où l’on voit les agents échanger la quasi-certitude d’une perte contre la très faible probabilité d’un gain. http://www.domainepublic.ch/files/articles/html/2503.shtml

(37) De mémoire d’économiste, on n’a pas vu le corps électoral se mobiliser politiquement pour lutter contre une inflation à moins de 2%. Pourtant, à salaire constant une légère inflation diminue le pouvoir d’achat de la monnaie aussi certainement qu’une inflation à deux chiffres. Entre les deux, seule varie la vitesse d’érosion du pouvoir d’achat de la monnaie.

(38) Ce qui revient à augmenter les salaires en termes nominaux et les baisser en termes réels.

(39) C’est exactement le schéma inverse de celui évoqué dans la note précédente. Les salaires diminuent en termes nominaux mais augmentent en termes réels. L’impossibilité d’agréger les préférences individuelles pose, dans ce cas un problème particulier. On traitera de cette question dans un papier séparé.

(40) Voir à ce sujet le séminaire donné par Philippe Simonnot http://blog.turgot.org/index.php?post/s%C3%A9minaire-avec-Simonnot