Pour illustrer ce propos, nous reviendrons sur l’engagement pris, par les 26 états signataires de l’accord du 9 décembre, d’exclure tout défaut de paiement au sein de la zone euro.  Nous verrons comment cet engagement encourage la spéculation bancaire. Comment il est susceptible de dégrader les conditions d'emprunt des pays les plus solvables, et comment il pousse la Banque centrale européenne sur la périlleuse voie de la monétisation.

1. L’accord européen du 9 décembre encouragera la spéculation bancaire

La disposition la plus extravagante de l’accord intergouvernemental du 9 décembre est, sans nul doute, l’engagement solennel pris par les 26 que toutes les dettes publiques européennes seraient à l’avenir honorées, et que l’expérience du défaut partiel de la Grèce ne se reproduirait donc plus  (1).

Toutefois, on peut se demander quelle est la valeur d’un tel engagement lorsqu’on prend en considération les besoins de financement des états surendettés et la dynamique des taux d’intérêt.

Selon Bloomberg, les états de l’Union européenne devront, cette année, emprunter 1100 milliards d’euros pour financer leurs déficits et refinancer leur dette. Dans ces conditions, on comprend que les états de l’Euroland veuillent rassurer les banques auprès desquelles ils devront emprunter, puisqu’ils ne peuvent plus directement monétiser leurs dettes auprès de leurs banques centrales.

Cependant, en excluant la possibilité du défaut, les états ont objectivement transféré une partie de leur pouvoir de lever de nouveaux impôts au profit des établissements financiers. Comment ? Tout simplement, en incitant les banques à spéculer, à nouveau, sur la dette des pays fragiles ou insolvables dont les taux obligataires ne constitueront plus une prime de risque, mais une simple prime de rendement. Bien entendu, les banques ne sont pas dupes de cet engagement et savent qu’il est de peu de valeur face aux contingences économiques ou électorales.

L’engagement pris par les hommes de gouvernement du non-défaut retarde les échéances. Pour un certain temps, il donne aux hommes de la banque la faculté de fixer des taux d’intérêt aux dépends des contribuables. Pour y parvenir, il leur suffira de pratiquer la rétention des liquidités qu’ils vont acquérir, à vil prix, auprès de la BCE. Ils pourront, alors, décider du moment idéal auquel ils pourront prêter aux Etats surendettés et, de la sorte, maximiser leurs revenus. Ce qu’ils ne pourraient faire dans un marché concurrentiel, marqué par l’incertitude économique.

Notons aussi que la multiplication des parties prenantes au financement de la dette publique de l’Euroland accroît les risques d’aléa moral. La responsabilité des différents acteurs  de ce jeu complexe devient difficile à cerner. En effet, on y trouve pêle-mêle l’eurocratie, les hommes de gouvernement de 26 pays, leurs électeurs, les contribuables, les institutions financières et leurs clients.

C’est ainsi que, dans la gestion de la crise de l’euro, les hommes de l'Etat et les hommes de la banque ont la capacité de passer des accords, entre eux, qui ne représentent pas les intérêts de leurs mandants réciproques. Ces accords peuvent prendre de nombreuses formes. Y compris celles du chantage. Par exemple, les hommes de l’Etat peuvent s’engager à ne pas taxer les bonus des hommes de la banque. Les hommes de la banque peuvent, en retour, promettre d’acheter de la dette publique.

Selon nous, les décisions prises, jusqu’à ce jour, visaient d’ailleurs bien plus à la conservation du pouvoir des uns et la rémunération des autres qu’à un hypothétique bien-être collectif. Il en résulte toute une série de paradoxes apparents. Parmi ceux-ci, on relèvera que depuis le lancement de l’euro, les institutions financières privées, accusées de faire le jeu d’un libéralisme débridé ont surinvesti dans… la dette publique des PIIGS. Cela au profit des hommes de l’Etat et aux dépends de leurs clients réputés capitalistes. En échange, les hommes de l’Etat ont, périodiquement, renfloué les banques, surexposées à la dette publique, avec l’argent des contribuables.

Dans cette partie de retour d’ascenseurs, les hommes de la banque en viennent à accepter ‘’volontairement’’ la décote des obligations publiques qu’ils détiennent (50% à 70% dans le cas de la Grèce) lésant ainsi leurs actionnaires, voire leurs clients.

Plus extraordinaire encore, les hommes de la banque acceptent de réinvestir le capital restant, après la décote, dans cet Etat techniquement en déconfiture …

En échange, les hommes de l’Etat reconnaissent un pseudo devoir de solidarité entre les Etats biens gérés de l’Euroland et les Etats insolvables.

Dans le cas emblématique de la gestion de la dette grecque, on notera que tous les mandants ont été lésés. Tant les contribuables de l’Union Européenne que les actionnaires des banques qui perdent la quasi-totalité de leur créance sur ce pays.

Le tout pour un résultat quasi-nul, puisque la crise de la dette grecque en est presque toujours au même stade.

D’une manière générale, les hommes de l’Etat et de la banque sont les seuls à ne pas subir les conséquences de leurs décisions. Les dirigeants des banques n’ont presque pas été sanctionnés pour leur calamiteuse gestion. Et, en dépit des démissions de Silvio Berlusconi et de Georges Papandréou, ce sont les toujours mêmes élites étatiques qui gèrent la crise dont ils sont à l’origine.

Fait nouveau, Mario Monti et Loukas Papadémos, hommes de la banque (Goldman Sachs), ont été promus au rang de premiers ministres sans que les Italiens ou les Grecs ne soient consultés.

Cette transmutation soudaine des hommes de la banque en hommes de l’Etat (auxquels il faudrait ajouter Luis Guindos, également un ancien de chez Goldman Sachs, récemment nommé ministre des finances espagnoles) témoigne de la confusion des rôles qui résulte du jeu oligarchique induit par le mode de fonctionnement de la zone euro.

Si on peut s’inquiéter de cette dérive ploutocratique, l’on trouvera quelque consolation dans l’idée que le mariage entre les carpes de l’Etat et les lapins de la finance ne durera pas éternellement. Tôt ou tard, leurs intérêts redeviendront contradictoires.

Ainsi, lorsque les hommes de gouvernement se sont engagés, auprès des hommes de la banque, à ce qu’il n’y aurait plus de défaut dans la zone euro, ils ont mis en place un mécanisme qui s’est immédiatement retourné contre une partie d’entre eux.

En effet, lorsque les états solvables ont apporté, le 9 décembre, leur garantie formelle à des états surendettés, ils ont favorisé un ‘’bank-rally’’ spéculatif en faveur des dettes risquées. Cela était inévitable. Car, entre deux emprunts garantis de la même manière, il était conséquent de prendre celui qui offrait le rendement le plus élevé.

C’est ainsi que fin novembre, peu avant le sommet européen du 9 décembre l’Allemagne a lancé un emprunt de 6 milliards qui n’a été couvert qu’à 60%. Ce qui a fait dire à de nombreux analystes que l’Allemagne a subi un échec cuisant (3).

Selon, nous l’échec de l’emprunt allemand a peu à voir avec la nervosité des marchés mais bien plus avec les tractations qui se sont tenues, dans les coulisses de Bruxelles, entre les hommes de l’Etat et ceux de la banque. La preuve en est que, dans la semaine qui a suivi le sommet de Bruxelles, l’Espagne parvenait à placer, sans difficulté, un emprunt du même montant (4). Pourtant, la note de l’Espagne n’a cessé de se dégrader au cours de ces derniers mois (5).

Par contraste, l’Allemagne est l’un des rares pays au monde à avoir conservé sa note AAA. Cela, aurait dû rendre son emprunt plus attractif, même si son taux était en dessous du taux moyen de l’inflation dans la zone euro (6).

On pourrait objecter que la spéculation en faveur de l’emprunt espagnol requérait de la part des hommes de la banque qu’ils fussent, dès fin novembre, informés des décisions qui seraient prises à Bruxelles quelques jours plus tard. L’objection est recevable. Toutefois, l’hypothèse d’un délit d’initié n’est pas plus invraisemblable que celle qui aurait été formulée, en octobre 2011, de voir nommer, entre novembre et décembre, trois hommes de la même banque à la tête des Etats grec, italien et des finances espagnoles.

Certains trouveront, peut-être, dans cette remarque une confirmation des théories ‘’conspirationnistes’’ qui circulent sur Internet. Pour nous, là n’est pas l’essentiel. Ce qui nous semble plus important, c’est de comprendre les rapports de force systémiques qui dirigent les événements.

2. Vers la dégradation générale des conditions d’emprunt ?

Les hommes des Etats les plus solvables de la zone euro, Allemagne en tête, ont fait preuve d’une grande naïveté s’ils pensaient qu’ils pourraient renflouer leurs banques et les PIIGS sans coût économique. Plus vraisemblablement, ont-ils calculé que le coût économique de leurs décisions entraînerait un bénéfice politique immédiat. Pour le moins, celui de sauver la monnaie unique qu’ils ont imposée à leurs citoyens contre leur gré.

Ce que les hommes de l’Etat n’avaient pas anticipé, c’est que le coût financier des plans de sauvetage de l’euro limiterait les marges budgétaires qu’ils se réservent habituellement avant les élections. Ces plans ont donc un coût politique élevé.

On l’a bien vu en Allemagne. La chancelière Merkel y a perdu toutes les élections régionales depuis trois ans. Et, aujourd’hui, ses alliés politiques sont de plus en plus critiques à l’égard de l’euro (7).

Le défaut d’évaluation du coût des plans successifs de sauvetage de l’euro résulte, peut-être, d’une mauvaise compréhension des mécanismes de mutualisation de la dette. De toute évidence, la mutualisation totale des dettes permet la formation d’un taux obligataire unique. Il n’en va pas de même avec un mécanisme partiel de mutualisation des dettes tel que le FESF. Avec la mutualisation partielle, on procède à un simple transfert du risque des pays insolvables vers les pays les plus solvables. Et, seulement, pour les montants souscrits. Cette manière de procéder ne résout pas le problème des taux obligataires élevés pour les Etats les moins solvables qui demeurent responsables de leur budget et du lancement de leurs emprunts.

Autrement dit, la mutualisation partielle peut entraîner une dégradation des conditions d’emprunt des pays les plus solvables, sans améliorer, pour autant, celles des pays les moins solvables.

En cela, le FESF, présenté, à l’origine, comme le moyen de stopper la contagion de la crise de la dette participe, dans les faits, à sa propagation. Depuis le 13 janvier, l’hypothèse d’une dégradation générale des conditions d’emprunt est, d’ailleurs, devenue une réalité pour la grande majorité des Etats de la zone euro.

A l’exception de l’Allemagne et de la Slovaquie, tous les pays membres de l’Euroland ont été mis en perspective négative par Standard and Poor’s. Pour une majorité d’entre eux, leur note a été dégradée. A une échelle plus individuelle, la France a perdu son triple A. Le Portugal et Chypre ont été placés en catégorie spéculative.

Quand on analyse la décision de S&P, on s’aperçoit que l’agence de notation prend en compte les perspectives de récession de la zone euro, mais aussi le soutien apporté aux PIIGS, via le FESF. Le fonds voit d’ailleurs sa note dégradée. Ce qui limitera sensiblement ses capacités d’intervention (8).

Malgré tout, la dégradation générale des notes financières n’aboutira pas à la disparition des spreads de taux entre les Etats de l’Euroland. L’évaluation du risque associé aux dettes publiques repose sur une base essentiellement nationale. De surcroît, les garanties apportées par l’actuel FESF sont limitées. De même pour son successeur, le futur Mécanisme Européen de Stabilité (M.E.S).

Pour le M.E.S., ces garanties devraient se situer aux alentours de 1000 milliards d’euros. Or, la dette publique des pays de la zone euro s’approche des 8500 milliards d’euros. Pratiquement, cela signifie que le M.E.S. ne peut garantir, au mieux, que 11% de la totalité de la dette des 17 Etats de l’Euroland. Ou, si l’on préfère, 50% du total la dette italienne.

Malgré les déclarations de principe, le futur M.E.S. ne pourrait donc empêcher le défaut de paiement d’un pays tel que l’Italie. Or, une telle perspective n’est pas exclue au regard de son niveau d’endettement (120% du PIB), de ses perspectives de croissance (- 0,5% en 2012 et + 0,5% en 2013, selon l’OCDE), de ses taux d’intérêts obligataires (6,0% à 10 ans, à la date du 30 janvier 2012) et enfin de sa note financière (Bbb+ avec une tendance négative).

Plus fondamentalement, tant que le coût de la dette publique demeurera supérieur à la valeur des richesses produites par la croissance, aucun miracle monétaire ne se produira. Les dettes publiques ne seront pas viables.

C’est le cas de plusieurs pays de la zone euro. Notoirement de la Grèce dont le taux des emprunts à 10 ans avoisine les 30% et dont les perspectives de croissance sont négatives. Idem pour le Portugal dont le taux obligataire à 10 ans s’établit à 14%, alors qu’on y attend une contraction de son PIB de 3% en 2012.

Mécaniquement, les dettes publiques de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne s’accroîtront encore en 2012. Sans soutien extérieur, ils ne pourraient d’ailleurs payer les intérêts de leur dette.

Dans ce groupe, la Grèce fait figure de cas désespéré. Il est aujourd’hui admis qu’elle ne tient pas ses engagements et que la décision de son gouvernement d’augmenter les impôts, sans diminuer les charges publiques, conduit le pays dans l’impasse (9).

On comprend que le FMI ne souhaite plus verser de liquidités dans le tonneau grec et envisage de confier le rôle des Danaïdes aux contribuables de l’Union européenne. Ajoutons que le sort de la Grèce, à très court terme, dépend de la mise en place de l’accord de défaut partiel conclu avec les banques. A l’origine, celui-ci prévoyait l’abandon de 20%, puis 50% des dettes et le rachat, pour le montant du capital restant, de nouvelles obligations à longue maturité. Or, au moment de la rédaction de ce papier, les négociations étaient toujours bloquées entre le gouvernement grec et les banques.

Le gouvernement grec essayait, pour sa part, d’imposer un taux de 3,5% ainsi que l’abandon de 70% des dettes, tandis que les banques visaient un défaut de 50% et un rachat de dettes à un taux de 4%.

Cependant, un accord sera très certainement conclu. Les deux parties ont, effectivement, un intérêt commun à consacrer la fiction d’une restructuration ‘’volontaire’’. La Grèce, pour recevoir les 130 milliards du second plan d’aide européen. Les banques, pour éviter que la déconfiture grecque ne déclenche le paiement des CDS (credit default swaps); des instruments financiers qui assurent la dette publique et que les assurances et les banques (notamment Unicrédit) ont massivement vendu à leurs clients pour couvrir la dette grecque. On peut même supposer que le montant total des CDS vendus sur la Grèce est bien supérieur au total de la dette grecque, puisqu’il n’est pas nécessaire de détenir de la dette pour en acheter.

La surexposition des institutions financières françaises et allemandes au risque des CDS éclaire d’un jour particulier les pressions exercées, fin janvier, par Paris et Berlin pour forcer Athènes à un accord rapide avec les hommes de la banque sur le montant du défaut (10).

Probablement, l’homme de la banque Papadémos ne demanderait pas mieux que de satisfaire aux exigences de ceux à qui il doit d’être devenu un homme de l’Etat. Mais, dans son nouveau costume de chef de gouvernement, il doit aussi tenir compte de l’opinion des Grecs, s’il veut éviter un cataclysme politique aux prochaines élections. Aussi, n’est-il pas étonnant qu’il ait fait répondre le 29 janvier, par son ministre des finances, que la Grèce rejetait fermement sa mise sous tutelle par Bruxelles (11).

Pour le FMI, la Grèce ne pourra continuer à recevoir son aide si elle ne parvient aussi à un accord avec les syndicats pour la réduction des coûts salariaux jugés trop élevés. Or, à ce jour, les principaux syndicats des employés du secteur privé s’opposaient toujours à la diminution des salaires (12).

On constate, ici, à quel type d’ajustement il faut s’attendre lorsque des pays aux économies hétérogènes se dotent d’une monnaie unique. Finalement, c’est l’Etat, ou des organismes super-étatiques du type FMI, qui fixent les salaires. Ceci, au prétexte de rendre de la compétitivité aux entreprises. Or, on voit mal comment un Etat central pourrait déterminer la juste valeur d’un seul salaire, ne connaissant ni la productivité des individus, ni celle de leurs entreprises. Toute intervention de l’Etat grec, dans ce domaine sera obligatoirement injuste, contraire à la sécurité juridique des contrats et probablement inefficace, car dictée par les rapports de force avec les syndicats.

Si les Grecs avaient conservé leur drachme, une telle intervention n’aurait pas été nécessaire. L’ajustement du coût des salaires aurait été réalisé par la dévaluation de la monnaie. Or, celle-ci n’implique pas, sur le long terme, la diminution de tous les salaires. Uniquement de ceux offerts dans les secteurs les moins compétitifs ; les secteurs les plus compétitifs pouvant continuer à mieux rémunérer leurs salariés.

Toutes ces réflexions nous montrent que les contradictions continuent à se renforcer au sein de la zone euro. La crise est loin d’être résolue. Aussi, est-on à peine surpris de constater que, dans l’espoir de renflouer discrètement les Etats via les banques, la BCE s’est discrètement lancée dans la monétisation des dettes bancaires et publiques.

3. Quand la BCE imite la FED

Deux jours avant Noël, la BCE a annoncé qu’elle ouvrait un crédit illimité aux banques, au taux de 1%, sur une période de trois ans. A notre connaissance, c’est l’une des premières fois, dans l’histoire monétaire, qu’une banque centrale prend la décision de prêter ad libitum. Généralement, une limite maximale est fixée au montant des prêts. Cette attribution de crédit sans limite est un signe manifeste que les responsables de la BCE redoutaient un effondrement collectif des banques à la fin 2011.

Comme il fallait s’y attendre, l’annonce a produit des effets instantanés. En quelques heures, les banques européennes ont emprunté 489 milliards d’euros à la BCE. Une somme colossale qui représente plus que les PIB de l’Irlande et de la Grèce cumulés.

Selon le Président de la BCE, Mario Draghi, ce flot de liquidités était justifié par les besoins des entreprises et des particuliers…

Le 12 janvier, Draghi s’est publiquement réjoui d’avoir ouvert en grand les vannes monétaires:  « Mario Draghi a donc affirmé que «l'argent circule dans l'économie». Mais il faudra attendre encore un peu avant de voir le marché du crédit aux particuliers et aux entreprises redécoller. ‘’Les conditions de crédit seraient bien pires sans le LTRO’’ c'est-à-dire l'opération de prêts à trois ans aux banques, a ajouté le banquier central. La gardienne de l'euro mènera une deuxième vague de prêts exceptionnels aux banques dans les prochaines semaines. Mario Draghi dit s'attendre à une forte demande de la part des banques. Reste que, jusqu'à présent, les banques ont parqué des montants record auprès de la BCE… » (13).

Comme l’observe l’analyste, les banques n’ont pas immédiatement replacé, dans la dette publique, l’argent emprunté. Peu après l’octroi du prêt, elles l’ont placé auprès de la même BCE à un taux d’intérêt de 0,25%. C’est ce qui explique que, dans un premier temps, les taux obligataires des PIIGS n’ont pas baissé.

Cette réaction inattendue des banques a conduit la BCE à intervenir massivement sur le second marché obligataire, le 13 janvier, pour acheter de la dette publique des PIIGS dite périphérique : « Si la BCE n'était pas en train d'acheter agressivement des obligations, la dette périphérique en serait au même niveau qu'avant l'intervention, a dit un trader. "La BCE est le seul acheteur aujourd'hui » (14).

Cette monétisation indirecte a produit quelques résultats. Elle a, provisoirement, fait baisser les taux d’intérêt pour l’Italie et l’Espagne. Elle n’y est pas parvenue pour les taux du Portugal et de l’Irlande.

De ce point de vue Mario Draghi s’est trompé en pensant que s’il prêtait à 1% aux banques, il créerait une incitation maximale à replacer cet argent dans la dette publique. Les banques sont, en effet, confrontées à un immense problème de liquidités qui menace leur capacité à honorer les retraits à court terme. Ne pouvant plus s’approvisionner sur le marché interbancaire, actuellement gelé, elles n’ont d’autre choix que de placer à 0,25%, auprès de la BCE l’argent qu’elles lui ont emprunté à 1%. Elles préfèrent ainsi concéder une perte de -0,75% (soit trois milliards d’euros, annuellement, sur les 489 empruntés) pour disposer de leur argent à tout moment, plutôt que d’investir massivement sur la dette des PIIGS.

Le 30 janvier, les taux se détendaient pour l’Espagne et l’Italie et continuaient à dangereusement augmenter pour le Portugal et l’Irlande (15).

Chacun comprendra que la décision de Draghi avait pour principal but de servir les intérêts des hommes de l’Etat et de la banque. La monnaie artificiellement créée, devait être recyclée entre eux. Selon un schéma simpliste, la BCE prêterait aux banques qui prêteraient aux Etats offrant des taux obligataires nettement supérieurs. C’était sous-estimer la profondeur de la crise des liquidités bancaires qui empêche les établissements financiers de prêter à long-terme l’argent dont ils ont un cruel besoin à court-terme. Ce qui a pour conséquence de retarder la monétisation générale de la dette publique. Les banques s’en tenant, pour l’instant, à des opérations ciblées en faveur de l’Espagne et de l’Italie.

Si cette monétisation générale se produit, il y aura très peu de différence entre la .politique monétaire conduite par la FED et celle de la BCE. La plus notable sera que l’intervention de la BCE se fera à un coût beaucoup plus élevé pour les contribuables. Ceux-ci devront, en effet, financer la rémunération des banquiers qui, compte tenu du cadre institutionnel de la monnaie unique, sont en mesure de fixer des prix d’oligopole. Tandis que la FED rachète directement les bons du trésor américain à un taux pratiquement nul.

En France, certains voient dans les intérêts servis par l’Etat aux hommes de la banque un argument pour revenir au Franc et contraindre la Banque de France à monétiser la dette émise par le trésor. Selon eux, si la dette publique française avait été financée par le trésor à 0%, elle ne serait pas de 1750 milliards d’euros, elle ne serait que de 300 ou 400 milliards -parce que l’on aurait évité de payer 1400 milliards d’intérêts, aux banques, sur les trente dernières années.

Au risque de décevoir les partisans de cette formule magique, ce raisonnement ‘’post hoc’’ ne tient pas la route. En effet, il n’est pas établi qu’il y ait la moindre corrélation entre les taux d’intérêts obligataires actuels et le niveau de la dette publique cumulé sur quarante ans.

On peut au contraire penser que si l’Etat avait emprunté à un taux  zéro, auprès de la Banque de France, comme elle le faisait jusque fin 1974, les hommes de l’Etat n’auraient plus connu de frein à leurs lubies keynésiennes. La dette aurait alors atteint des sommets encore plus vertigineux. La seule limite à cette politique monétaire aurait été l’inflation. Rappelons qu’au temps de la monétisation de la dette par la banque de France, entre 1946 et 1974, la moyenne annuelle de l’inflation était de 12%. Et, en 1974, elle atteignait encore 13,7%.

A ce taux d’inflation, la monnaie perd la moitié de sa valeur en cinq ans. Une part importante de l’épargne et du pouvoir d’achat est détruite. Aussi, lorsque l’Etat monétise sa dette sans frein, c’est une grande partie de la collectivité qui la paye. Par contre, quand un Etat fait défaut, ce sont uniquement ceux qui ont pris le risque de financer son déficit budgétaire qui en supportent les conséquences.

Pour cette raison, nous soutenons l’équilibre budgétaire, l’interdiction pour les Etats de renflouer les banques et la déconfiture systématique pour les Etats insolvables.

A ces raisons fondées sur le principe de la responsabilité, Murray Rothbard ajoute une composante morale des plus intéressantes : « Ardent défenseur des droits de propriété, et farouche opposant à l'arbitraire de l'État, comment cet auteur pouvait-il accepter que l'État vole les détenteurs de ses obligations ? N'y a-t-il pas là une flagrante contradiction ? Absolument pas, prétendait Rothbard car, malgré leur apparente proximité, emprunt public et emprunt privé sont de nature différentes. Lorsqu'un acteur de l'économie prête son épargne à l'État, le revenu dont il achète le droit par ce contrat qu'est l'obligation souveraine, est en effet une taxation future. Or, du point de vue de Rothbard, c'est cette taxation qui relève du vol, car elle est un transfert contraint et forcé de propriété. Pour cette raison, tout titre de créance sur un État serait, par principe, nul et non avenu ; et la répudiation de la dette, la simple reconnaissance d'un état de fait prenant les créanciers à leur propre piège. C'est dans cette même perspective que Rothbard analysait les conséquences d'une répudiation en termes d'impact sur les dépenses publiques. Certes, celles-ci seraient drastiquement réduites. Mais c'était là, d'après lui, un argument en faveur de la répudiation, et l'un de ses plus grands bénéfices. L'idéal, ironisait-il, serait qu'elle empêche effectivement les États de s'endetter à l'avenir, et discipline leurs budgets. En effet, ce n'est pas la répudiation qui est irrationnelle, mais bien plutôt l'objection selon laquelle il faudrait maintenir la dépense publique pour maintenir l'activité. Car le problème est précisément que l'activité dépende à ce point de la dépense, et surtout de l'endettement publics » (16).

Conclusion

Dans son entrevue télévisée du 29 janvier, le chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, a déclaré que la crise financière en Europe s’apaisait et que nous n’étions plus au bord du gouffre. Pourtant, lorsqu’on analyse les données disponibles, il est impossible de dire avec exactitude à quelle distance l’Euroland se tient du gouffre financier. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est que ce gouffre s’est encore creusé au cours de ces dernières semaine.

Comme l’a montré Henri Lepage, dans son article consacré aux balances Target, tout le système monétaire européen est déséquilibré (17). Ceci se lit dans les bilans des banques centrales de chaque pays, mais aussi dans celui de la BCE qui a littéralement explosé.

En six mois, le bilan de la BCE a augmenté de 50% passant à 2730 milliards d’euros, soit plus du tiers du PIB de l’Euroland. En comparaison, celui de la FED et de la Banque d’Angleterre, souvent dénoncées pour leur laxisme, ne représentent que 20% du PIB des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Si l’on s’en tient à ce critère, la politique monétaire la plus laxiste n’est donc pas celle que l’on croit.

Force est d’admettre que la BCE a bien caché son jeu à la partie de l’opinion publique européenne qui croit qu’elle est la réplique de la vertueuse Bundesbank. Dans la pratique, la BCE ressemble de plus en plus à la Banca d’Italia au temps où elle gérait la lire. Et, l’actualité la plus récente semble confirmer que Mario Draghi a la ferme intention de l’engager plus avant dans cette voie. Ainsi, a-t-il promis, le 27 janvier à Davos, d’abaisser prochainement le taux directeur de la BCE, qui est déjà passé à 1,25% le 8 novembre 2011, puis 1% le 8 décembre. Un plancher que le taux directeur de la BCE n’a pas crevé jusqu’à présent.

Enfin, le 30 janvier, Goldman Sachs, l’ancien employeur de ‘’Super-Mario’’, a fait savoir à ses banques clientes qu’elles pourraient emprunter mi-février, auprès de la BCE, le triple des sommes qu’elles ont emprunté en décembre, soit environ 1500 milliards d’euros. Si cette facilité est effectivement souscrite à cette hauteur, le bilan de la BCE devrait s’élever à 4300 milliards et dépasser 50% du PIB de la zone euro.

L’économie européenne nagera, alors, dans un océan de liquidités dans lequel on espère bien qu’elle ne finira pas par sombrer.

Notes

(1) L’expansion, Sommet européen avancées et zones d’ombre, 9 décembre_2011

(2) Le Point.fr, Economie – sommet de l’UE, Après l’accord, le cauchemar continue 12/12/2011

(3) Le Figaro.fr, Conjoncture, les-investisseurs boudent l’Allemagne 23/11/2011

(4) Le Figaro.fr, Flash-Eco, Italie-Espagne baisse des taux, 16/12/2011

(5) Le Monde.fr, Economie, l’agence de notation Moody’s abaisse la note de l’Espagne, 16/10/2011

(6)Le Figaro.fr, Flash-Eco, SP croit en l’Allemagne quoi qu’il arrive, 18/01/2012

(7) Atlantico.fr, Le patronat allemand est il en train de lâcher l’euro ? 22/01/2012

(8) Gecodia.fr, Après la perte de leur AAA les-gouvernements sont hostiles à une augmentation des-garanties 17/01/2012

(9) Le Figaro.fr/ Flash Eco, Le FMI a des doutes sur la-Grèce, 8/01/2012

(10) Le Figaro.fr /Conjoncture, Les Européens lancent un nouvel ultimatum à la Grece, 24/01/2012

(11) Le Figaro.fr/ Flash-Eco, La Grèce refuse la tutelle de l’UE, 29/01/2012

(12) Le Monde.fr/ Crise financière en l’absence d’accord salarial la Grèce sera menacée de défaut, 4/01/2012

(13) Lefigaro.fr/conjoncture La BCE défend son aide massive aux banques, 12/01/2012

(14) Zonebourse.com/ La BCE achète des obligations italiennes et- espagnoles 16/01/2012

(15) Entreprises, Ouest-france.fr/ Italie succès d’une-levée de fonds, 26/12/2012

(16) Jérémie Rostan, dans 24H Gold.fr, Faut-il répudier la dette ? 1/12/2011.

(17) Henri Lepage, Euro :Balances Target, pourquoi les jeux sont faits, Institut Turgot, 24 novembre 2011