"Seuls les prochains mois, voire les prochaines années, nous diront si ce nouveau plan d’urgence aura véritablement sauvé la monnaie unique. Ce plan n’est d’ailleurs pas le premier, ni le second. En dix-huit mois, c’est déjà le cinquième censé définitivement sauver l’euro."(1).

Cette analyse, nous pourrions la répéter mot pour mot avec le sixième plan adopté le 27 octobre à Bruxelles. Ceci malgré les affirmations du Président Sarkozy : «Le sommet a permis d'adopter les éléments d'une réponse globale, d'une réponse ambitieuse, d'une réponse crédible à la crise que traverse la zone euro» (2)

Ces propos n’ont rien de nouveau. Ils ont été prononcés à chaque sommet précédent. Aussi, sont-ils de moins en moins crédibles. On ne s’étonnera donc pas de constater qu’à la question posée par le Figaro en ligne à ses lecteurs :

Pensez-vous que l'accord conclu à Bruxelles suffira à régler la crise de l'euro ? 81% des participants, sur presque 20.000, aient voté non (3). Si les réponses à la question n’ont pas de grande valeur scientifique, la question posée n’est pas dépourvue de bon sens. C’est précisément à celle-ci que nous allons tenter de répondre en analysant les nouvelles mesures adoptées et les réactions politiques qu’elles ont suscitées.

1. UN PLAN DE SAUVETAGE DE L’EURO PUREMENT POLITIQUE

Selon l’opinion médiatique médiane, le plan adopté le 27 octobre marquerait la victoire du modèle monétaire allemand sur le modèle français :

« Pour certains observateurs, l’Allemagne a su imposer ses vues face à la France : recapitalisation des banques, rôle de la BCE limité à surtout lutter contre l’inflation, limitation au plus bas du défaut grec ; bref, on assiste avec ce sommet à une gouvernance de l’Europe de plus en plus germanique » (4).

Autrement dit, il s’agirait d’une victoire du capitalisme allemand sur le keynésianisme français. Apparemment, tel semble bien être le cas. La décision prise d’augmenter la décote de la dette grecque détenue par les banques et de la faire passer de 21% à 50% a été imposée par la chancelière Merkel au Président Sarkozy qui aurait préféré monétiser la dette par le biais du FSE, fusse au risque de l’inflation.

C’est d’ailleurs une règle de sociologie politique générale. La monétisation de la dette est préférée, par les hommes de gouvernement, à la déconfiture. En effet, il est assez facile de compenser les coûts électoraux de l’inflation, par des promesses de rentes sociales supplémentaires. Par contre; il est très difficile de racheter les voix des épargnants qui ont perdu tout ou partie de leur capital.

Si l’on se place du point de vue d’une économie de la responsabilité, le défaut est préférable en ceci qu’il assainit une situation de déséquilibre financier. Il permet, également, d’identifier les erreurs commises et d’en sanctionner les responsables. C’est ce qui, à l’issue du sommet du 23 octobre, a fait déclarer à la chancelière Merkel  :

« Nous devons travailler autrement à l'avenir… et ne pas répéter les fautes du passé (…) Le problème de la zone euro dépasse largement celui de la Grèce (…) il souligne la nécessité pour chaque pays de mener une politique budgétaire plus stricte » (5).

Si l’on s’en tient à une lecture superficielle, la première mesure adoptée, par le sommet de Bruxelles du 27 octobre, s’inscrirait dans une approche plus libérale que keynésienne de la monnaie. Toutefois, si l’on en analyse le détail, on se rend rapidement compte que c’est encore une fois l’approche politique qui l’a emportée. On peut, ainsi, se poser la question de savoir pourquoi il a été décidé de faire passer la décote des titres grecs de 21 à 50%.

Selon la version officielle, il s’agit toujours de faire payer les banques sans solliciter les contribuables. Mais est-ce bien certain ?

Toujours au mois de juillet dernier, nous écrivions :

« A ce propos, il ne faut pas être leurré par l’effet d’annonce politique. Dans les faits, ce sont encore les contribuables, essentiellement allemands et français, qui seront les dupes de la manœuvre. Pratiquement, la décision de racheter les obligations grecques à 80% de leur valeur nominale est un cadeau inespéré fait aux institutions financières. Car, au dernier relevé, les obligations grecques s’échangeaient sur le marché à 50% de leur valeur nominale. En d’autres termes, on va obliger les contribuables européens à racheter les obligations grecques à une valeur de 107 milliards d’euros, alors qu’elles ne valent plus que 67. Soit un cadeau de 40 milliards d’euros au profit des organismes financiers » (6).

Si la valeur marchande des obligations grecques était restée à 50% de leur valeur nominale, on serait parvenu à une opération blanche pour les banques. Cette opération aurait, aussi, été relativement bénéfique aux contribuables. Ils n’auraient plus eu à payer, par leurs impôts, les intérêts sur le principal de la dette grecque.

Cependant, depuis juillet dernier, il est apparu que la dette grecque ne valait plus rien. A l’échéance principale de 2020, la Grèce n’aurait pas été capable de rembourser les obligations parvenues à terme.

On peut toutefois contester ce raisonnement. Car, depuis mai 2010, la valeur marchande des obligations grecques ne reposait plus que sur la probabilité de leur remboursement par les contribuables des Etats européens encore solvables, allemands en tout premier lieu.

Cette probabilité n’a cessé de diminuer au fil des mois avec la montée du mécontentement outre-Rhin. Ceci au point que 85% des Allemands sont devenus hostiles à toute mesure de soutien supplémentaire à la Grèce ou à l’euro.

D’une certaine manière, on peut affirmer que la valeur de la dette grecque est devenue nulle quand le CDU-CSU a perdu son bastion historique du Baden-Württemberg fin mars dernier. Cette défaite extrêmement cuisante, pour la coalition de centre droit conduite par Merkel, a contraint le CDU-CSU à prendre conscience que les électeurs n’accepteraient plus de soutenir, ad vitam aeternam et à fonds perdus, la dette grecque. Or, sans intervention des Etats solvables de la zone euro, il est évident que la valeur de la dette grecque est égale à zéro.

Ainsi, on relèvera le paradoxe comptable suscité par l’évolution des marchés politiques. En compensant moins les banques (50% de la valeur nominale des obligations grecques au lieu de 79%), le contribuable européen va leur faire un don plus grand : 100 milliards d’euros au lieu de 40 (7).

De toute évidence, il ne s’agit là en rien d’une solution libérale. Celle-ci aurait , pour sa part, privilégié le défaut grec et la faillite des banques surexposées. Cela afin de sanctionner les élites politiques et financières pour leur gestion calamiteuse. Bien entendu une garantie aurait pu être donnée aux petits porteurs de ladite dette dans une limite donnée, comme celle de 100.000 euros apportée pour les comptes bancaires.

Une fois encore, les hommes de l’Etat ont privilégié le soutien aux institutions financières, en donnant l’illusion qu’elles feraient un sacrifice alors que plusieurs d’entre elles avaient déjà provisionné les coûts d’un défaut grec.

Là aussi, les raisons de ce choix étaient politiques. Au-delà des évidentes connivences d’intérêt, la décision visait à sauver l’euro en évitant à la Grèce de faire défaut :

« Après l'accord avec les banques créancières de la Grèce, la dette publique du pays devient "viable" a estimé jeudi le ministre des Finances grec Evangélos Vénizélos. S'il n'y avait pas eu cet accord, la dette en 2020 aurait atteint 173% du PIB, donc il s'agit d'un allégement impressionnant", a dit le ministre lors d'une conférence de presse à son retour de Bruxelles, quelques heures avant une allocution télévisée du Premier ministre Georges Papandréou. L'objectif de l'accord est d'atteindre un taux de 120% en 2020 » (8).

L’affirmation selon laquelle la dette serait viable parce que réduite à 120% de son PIB donne une fausse image de la dynamique de la dette publique. La solvabilité de la dette dépend, également, du taux de croissance, des taux obligataires et du déficit primaire du budget. Compte tenu des performances économiques enregistrées par la Grèce au cours de ces dix dernières années, sa dette ne peut être viable avec un ratio de 120% (A ce taux, il lui faudrait une croissance minimale de 6% par an pour la stabiliser). Un septième plan de sauvetage de l’euro aurait, donc, été rapidement nécessaire.

Il faut également relever que la décote supplémentaire imposée aux banques privées ne s’applique pas aux 120 milliards d’obligations grecques détenues par des institutions publiques, qu’il s’agisse de la BCE, du FMI, ou des Etats membres de l’Euroland. Ceux-ci se voient conféré le privilège exorbitant de maintenir, dans leurs actifs, la dette grecque à sa valeur nominale, alors qu’elle ne vaut plus rien sans leur intervention.

Un autre signe de l’approche politique de la crise systémique de l’euro est la création d’un ‘’véhicule spécial d’investissement’’ parallèle au FESF et destiné à attirer l’épargne des pays émergents, notamment celle de la Chine. Ce véhicule :

« ferait intervenir une palette d’instruments financiers des plus divers et risqués. Rappelant étrangement les pratiques bancaires qui croyaient pouvoir annuler [toute forme de] risque (…). Avec ce projet, les États européens se mettent à l’heure de la finance moderne, à contretemps des événements et sans tenir compte de ses leçons » (9).

S’il est difficile de se prononcer, à cette heure sur la nature du véhicule financier qui sera mis en place pour capter la manne chinoise, on peut déjà faire plusieurs remarques sur les annonces faites pour justifier sa conception. Parmi celles-ci, il y aurait la possibilité qui serait ainsi offerte à la Grèce de revenir, indirectement, sur le marché financier. Or, quel investisseur raisonnable serait intéressé par la perspective d’un emprunteur mis en défaut partiel ? Alors qu’il peut acheter directement de la dette allemande. De toute évidence, le ‘’véhicule spécial d’investissement’’ ne pourra intéresser que des fonds hautement spéculatifs ou des fonds souverains qui poursuivent des fins politiques. Ce que certains analystes ont déjà perçu :

« L'Union européenne ne veut pas d'une appréciation de l'euro. Or, si la Chine achète de la dette en euros, l'euro risque de se renchérir. D'où la proposition de Klaus Regling, à Pékin, que le FESF émette des obligations libellées en yuans si les autorités chinoises donnent leur accord en ce sens. « Accepter cela pour les Chinois reviendrait de fait à perdre le contrôle de ce qui peut arriver à leur devise, la dette achetée en yuans pouvant s'apprécier ou se déprécier et échapper ainsi au contrôle de la Chine (…)Cela équivaudrait à déclencher une libéralisation des changes. Or la Chine veut contrôler son taux de change » (10).

Formulée d’une autre façon, l’analyse de Marie-Christine Corbier, nous révèle que si la Chine entrait dans le FESF par la voie du véhicule spécial, elle le ferait pour maintenir son mercantilisme monétaire ainsi qu’un certain nombre de pratiques contraires au libre-échange.

Ainsi, le compromis franco-allemand - qui vise à augmenter le pool des créanciers, pour faciliter le retour des PIIGS sur le marché obligataire -, perpétuera les déséquilibres d’un système monétaire international à bout de souffle.

Cela ne constitue en aucune manière une solution viable sur le long terme.

De même, l’annonce de l’extension des capacités d’intervention du FESF à 1000 milliards d’euros n’offre aucune solution durable. Car, il faut le savoir, l’extension de ses capacités se fera à fonds constants...

Etant donné que le FESF n’a plus que 250 milliards d’euros de disponibles, d’où viendront les 750 milliards supplémentaires ? Par quelle magie financière, cette somme se retrouvera-t-elle multipliée par quatre ?

« Le Fonds européen de stabilité financière (FESF), dont les fonds encore disponibles atteignent entre 250 et 275 milliards d'euros, sera démultiplié par un facteur au moins égal à quatre, ont indiqué mercredi deux sources participant au sommet de la zone euro à Bruxelles. Ce recours à l'effet de levier portera la capacité totale du fonds de soutien à l'euro à 1.000 milliards d'euros au moins » (11).

En langage clair, cela signifie que les 250 milliards restants seront utilisés pour assurer une partie des émissions d’obligations des Etats membres de l’Euroland. Pour 1000 milliards d’émission, il sera techniquement possible d’assurer 25% des émissions à 100% ou la totalité des 1000 milliards à 25% de leur valeur nominale. En toute hypothèse, les primes d’assurance ne dépasseront pas 250 milliards en cas de défaut. Les 750 milliards ‘’levier’’ n’existent donc que dans l’imagination de leurs concepteurs. Ce sont donc 750 milliards de dette futures supplémentaires, garantis par 250 milliards de dettes déjà contractées.

Tous ces milliards virtuels sont supposés contribuer à la baisse des taux obligataires des pays à risque. Pourtant, ils ne résisteraient pas longtemps à un mouvement de panique obligataire touchant l’Espagne ou l’Italie.

En outre, il n’est pas certain que les investisseurs étrangers préféreront une dette publique à risque partiellement assurée, à une dette sans assurance, mais jugée sans risque.

Comme on le voit, le sixième plan de sauvetage de l’euro n’apporte aucune solution globale, crédible ou sérieuse à la crise de l’euro. Ceci d’autant plus que les tensions, de toute nature, ne cessent de croître entre Etats de l’Euroland.

2. UNE ZONE EURO DE PLUS EN PLUS INSTABLE

Dans ce papier, nous ne reviendrons pas longuement sur les déséquilibres économiques induits par une monnaie unique utilisée par des pays aux politiques budgétaires, sociales et fiscales profondément hétérogènes. Nous ne donnerons qu’un exemple que nous n’avons pas, encore, eu l’occasion de développer dans nos analyses précédentes et qui touche particulièrement la France.

Dans une certaine presse économique, il est de bon ton de dénoncer la déflation salariale qui serait pratiquée par l’Allemagne, même si le gouvernement fédéral allemand n’a aucun pouvoir en matière de fixation des salaires.

Cette déflation supposée conduirait à l’excédent commercial allemand et, par voie de conséquence, au déficit commercial français. Selon les termes de Philippe Huguen, ce déficit est devenu ‘’abyssal’’ et ne cesse de se creuser :

« Le déficit commercial de la France qui, au pire, atteignait les 5 milliards d'euros les mauvais mois, a changé de dimension depuis un semestre, s'établissant désormais régulièrement au-delà des 6 milliards d'euros, comme l'illustrent les chiffres de juillet, publiés jeudi [8 septembre]. Talon d'Achille de l'économie française, le déséquilibre des échanges de marchandises est bien parti pour afficher un nouveau et peu enviable record sur l'ensemble de l'année 2011. (…) Sur les douze derniers mois, le déficit s'établit à 67,21 milliards d'euros contre "seulement" 51,66 milliards pour l'année 2010. Cette contre-performance tranche avec le solde positif insolent affiché par le commerce extérieur allemand qui, même décevant et en net repli en juillet à 10,4 milliards d'euros est durablement ancré dans le vert (…) Pour Pierre Lellouche, les chiffres calamiteux de ces derniers mois traduisent à la fois un "problème de compétitivité de la maison France", la "surdépendance" des entreprises françaises à l'égard du marché européen et la prédominance des grands groupes par rapport aux PME » (12).

Curieusement personne ne semble s’interroger sur la part de responsabilité de l’euro dans la dégradation permanente de la balance commerciale française. Si la France avait conservé sa monnaie, la valeur du franc sur les marchés de change n’aurait cessé de chuter compensant, en partie, son retard de compétitivité.

Or, l’euro joue, pour la France, le rôle inverse du yuan pour la Chine. Il agit comme une monnaie qui ne peut être dévaluée à la hauteur de ses pertes de compétitivité. Tandis que le yuan, dont la parité artificiellement fixée sur un panier de monnaies (dans lequel le dollar est prédominant). Le yuan ne peut donc être réévalué à la hauteur des gains de productivité de la Chine. On pourrait ainsi qualifier le yuan de monnaie mercantiliste et l’euro de monnaie anti-commerciale pour tous les pays de la zone euro à faible productivité.

A l’opposé, tous les pays de la zone euro dont le taux de productivité est élevé bénéficient d’une monnaie mercantiliste qui fonctionne comme le yuan. Ces derniers étant peu nombreux - Allemagne, Autriche, Luxembourg, Pays-Bas, Finlande -, il faut donc s’attendre à une hausse continue du chômage dans la zone euro dans les pays faiblement productifs. Ce que confirme la tendance générale depuis la crise de 2008 :

« Record du taux de chômage en zone euro : il a atteint 10,2 % de la population active en septembre. Ce taux est ainsi légèrement au-dessus des 10,1 % enregistrés en août, selon des données publiées lundi 31 octobre par l'office européen des statistiques Eurostat. Ce record avait déjà été atteint en juin 2010. Cela fait à présent cinq mois consécutifs que le chômage est au moins à 10 %. (…) L'Espagne est une nouvelle fois le pays de la zone euro enregistrant le plus fort taux de chômage (22,6 %) tandis que l'Autriche et les Pays-Bas enregistrent les taux les plus bas (respectivement 3,9 % et 4,5 %).  De son côté, la France affiche un taux de 9,9 % en septembre. Aucune donnée n'est disponible pour l'Allemagne. » (13)

Si Eurostat n’indique pas le taux de chômage pour l’Allemagne, il est néanmoins facile de le trouver. Au mois d’octobre 2011, il s’élevait à 6,5% pour toute l’Allemagne avec de fortes disparités régionales : 10,2% pour la partie est-allemande (ancienne RDA) et 5,6% pour la partie ouest-allemande. Certains Länder comme la Bavière ou le Baden-Württemberg présentent des taux particulièrement faibles aux alentours de 3,5% (14).

On peut ajouter que, dans une économie mondialisée, l’euro pousse à la délocalisation des entreprises des pays les moins productifs dont le prix des exportations ne peut s’ajuster ni par les salaires ni par la monnaie. Ce qui est notamment le cas de l’Espagne dont le marché du travail est l’un des plus rigides d’Europe. Aussi est-ce sans surprise que l’on constate qu’il s’agit du pays de l’Euroland qui a le taux de chômage le plus élevé.

Bien entendu, on peut rêver d’un alignement de la productivité de l’ensemble des pays de la zone euro sur celle de l’Allemagne, ce qui rendrait l’euro viable. Mais, c’est une tâche qui demanderait une génération. Or, il est peu probable qu’un tel laps de temps sera laissé aux hommes de gouvernement de l’Euroland par les marchés politiques. Plus vraisemblablement, ceux-ci vont rentrer en conflit avec l’élite dirigeante adepte de la monnaie unique.

C’est d’ailleurs ce qui se passe depuis mai 2010, comme le montre la montée des contradictions au sein de la zone euro que l’on peut analyser par pays.

Le peuple allemand rejette l’euro dans les urnes et les sondages

Les sondages d’opinion le confirment régulièrement, l’immense majorité des Allemands est contre toute forme de transfert en faveur des pays surendettés de la zone euro. En mai 2010, 60% des Allemands étaient contre une aide à la Grèce. Ils seraient 85% aujourd’hui. Cela signifie que toutes les mesures adoptées par la coalition dirigée par Angela Merkel en faveur de la Grèce l’ont été contre la volonté des électeurs allemands.

La sanction électorale ne s’est, d’ailleurs, pas fait longuement attendre. Dès mai 2010, la CDU-CSU perdait les élections en Rhénanie du Nord-Westphalie, le plus peuplé des Länder allemands. Ce qui a entraîné la perte de sa majorité au Bundesrat. En février 2011, ce fut le tour du Land de Hambourg, où la CDU a perdu la moitié de ses sièges dès le premier tour (28 sur 56). Puis vint la défaite historique du Baden-Württemberg, le 27 mars dernier, que la CDU dirigeait depuis 1953. Enfin, début septembre ce fut une nouvelle défaite dans le Land de Mecklembourg-Poméranie.

Quand on connaît les succès économiques allemands (chômage faible et en baisse, excédent commercial, croissance soutenue), une telle série de revers politiques a de quoi surprendre. Un article paru dans l’Express en explique les raisons :

« La coalition de centre-droit au pouvoir en Allemagne a subi dimanche un nouveau revers électoral dans le Land de Mecklembourg-Poméranie occidentale, où la CDU de la chancelière Angela Merkel et les libéraux du FDP accusent tous deux un net recul. Sur fond de crise dans la zone euro, l'Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Angela Merkel tombe à 23,3% des voix, alors qu'elle avait obtenu 28,8% en 2006 (….) Il s'agit du plus mauvais score de la CDU dans cet Etat faiblement peuplé des rives de la Baltique."Nous sommes déçus que la CDU ait perdu autant de soutiens", a dit Peter Altmaier, député chrétien-démocrate à Berlin et proche allié de la chancelière. Il a ajouté que la CDU était en position difficile au plan national en raison de la crise des dettes souveraines de la zone euro» (15).

Le hiatus entre l’élite dirigeante allemande et les électeurs vient ici d’une opposition radicale dans la relation à l’euro. L’élite au pouvoir raisonne de manière mercantile, le regard fixé sur la balance commerciale. Tandis que les électeurs allemands réagissent moralement en refusant de soutenir des pays qui ne se sont pas réformés et dont les citoyens bénéficient d’avantages sociaux supérieurs à ceux dont ils disposent eux-mêmes après les réformes sociales, induites par les lois Harz I, II, III et IV. Le rejet général des plans de soutien a contraint la chancelière Merkel, après plusieurs volte-face, à revenir à un peu plus d’orthodoxie monétaire. Ce qui n’était pas dans ses intentions premières.

A l’opposition des électeurs, se sont ajouté de fortes dissensions internes à la coalition gouvernementale. Le très influent Michael Fuchs, vice-président du groupe parlementaire CDU-CSU a publiquement déclaré, début octobre, que la Grèce était en faillite et qu’il fallait enfin admettre cette réalité. C’est à lui que revient la paternité de la mesure d’un défaut partiel à 50% imposé aux banques. Mesure que Merkel n’avait plus d’autre choix que de défendre au risque de perdre son poste de chancelière.

La sortie de Fuchs intervenait après plusieurs semaines de querelles internes au gouvernement entre Philipp Rösler, ministre FDP de l’économie, et la chancelière Merkel sur la manière de sauver l’euro. Le premier préconisait la faillite pure et simple de la Grèce (position exprimée le 12 septembre dans le magazine Die Welt), la seconde s’y opposait fermement avec le soutien de son ministre des finances Schäuble, dont l’on apprenait, pourtant, qu’il faisait réaliser, par ses équipes, une étude sur le coût d’une probable déconfiture grecque…

Dans ce tableau allemand, il faut ajouter, la démission, le 9 septembre du chef économiste allemand de la BCE, Jürgen Stark qui a ainsi voulu protester contre le rachat sur le second marché de la dette espagnole et grecque. Cette démission suivait celle, en février, de l'ex-président de la Bundesbank Axel Weber qui a quitté la BCE pour les mêmes raisons.

Ces actions symboliques ont atteint leur objectif puisqu’elles ont convaincu l’aile parlementaire conservatrice du CDU-CSU de ne pas augmenter les moyens d’action du FESF et de cantonner la BCE à sa mission de lutte contre l’inflation. Des positions fermement réaffirmées par l’Allemagne lors des sommets de Bruxelles des 23 et 27 octobre au grand dam de la France.

Notons aussi que parallèlement au refus des plans de sauvetage de l’euro une forte majorité des Allemands souhaite le retour au mark :

« Plus d'un Allemand sur deux (54%) souhaite le retour du deutsche mark comme monnaie de paiement alors que la zone euro traverse une crise sans précédent, selon un sondage pour le magazine Stern publié mercredi. Ce sondage a été réalisé par l'Institut Forsa entre les 28 et 29 septembre auprès de 1.001 personnes. Dans les régions d'ex-RDA, l’attachement au deutsche mark, introduit en 1990, moins d'un an après la chute du Mur de Berlin, reste encore plus fort : 67% des habitants de l'ex-RDA souhaiteraient sa réintroduction » (16).

De tous ces éléments, il faut retenir que l’engagement allemand en faveur de l’euro pourrait ne pas durer éternellement. Même si aux prochaines élections législatives de 2013, il est probable que le SPD et les Verts emportent la victoire. Ces derniers sont notoirement plus keynésiens et favorables à l’euro que ne l’est la coalition actuelle. Néanmoins, sur ce sujet de société, ils seront encore plus en rupture avec l’opinion publique allemande qui sera davantage tentée de juger leur action sur leur bilan économique. Or, si par ses choix politiques, une coalition SPD-Verts voire SPD-CDU/CSU venait à détériorer l’emploi et la balance commerciale de l’Allemagne, il n’existerait plus de marge de manœuvre politique et économique à l’Allemagne pour soutenir l’euro.

Faute de pouvoir monétiser la dette publique la France cherche à temporiser

En France, l’opinion publique est prétendument acquise à l’aide à la Grèce et aux plans de sauvetage gouvernementaux de l’euro. Toutefois, de récents sondages indiquent que l’opinion des Français ne diverge pas substantiellement de celle des Allemands :

« Les Français désapprouvent largement (68%) l'augmentation de la contribution financière de 15 milliards d'euros de la France dans le plan d'aide à la Grèce , selon un sondage Ifop pour Dimanche Ouest-France .Si 30% des personnes interrogées se déclarent "tout à fait" hostiles et 38% "plutôt" hostiles à la décision de la France d'augmenter sa contribution financière, elles sont seulement 32% à l'approuver, 5% seulement l'approuvant "tout à fait". Les sympathisants de gauche sont plus nombreux à soutenir le nouveau plan d'aide (42% contre 30% des sympathisants de droite), alors que les proches du Front national se montrent les plus hostiles (90%). Globalement, la désapprobation est plus importante chez les employés (81%) et les ouvriers (80%) que chez les cadres supérieurs (49%). Elle concerne davantage les femmes (76%) que les hommes (58%), ainsi que les personnes actives âgées de 35 à 49 ans (75%), loin devant les retraités (58%) » (17).

Pourtant la France a été la première, début septembre, à ratifier le plan d’aide à la Grèce adopté le 21 juillet. Pour cela il a fallu une loi budgétaire rectificative votée, discrètement, le 7 septembre par l’Assemblée nationale. Loi qui augmentera la dette de la France de plus 15 milliards d’euros d’ici à 2014.

La chronologie de cette décision était particulièrement malvenue, puisque le gouvernement Fillon, quelques jours auparavant, avait annoncé dix mesures de rigueur, comportant toute une série d’impôts et de taxes supplémentaires, pour un montant de 12 milliards. Ce qui a fait dire, le 6 septembre 2011, au souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, à la Tribune de l’Assemblée Nationale :

« Nous vivons un moment unique dans cet hémicycle. Au moment où l’Europe s’enfonce dans la crise, où l’agonie de l’euro se poursuit et s’aggrave, où les peuples qui souffrent grondent, vous nous présentez un projet de loi de finances rectificative surréaliste. D’un côté 12 milliards de rigueur supplémentaire principalement pour les classes moyennes. De l’autre côté 15 milliards d’euros jetés par la fenêtre » (18).

Malgré une opinion publique hostile et quelques voix dissidentes au sein du système, il est toutefois peu probable que les élites de la république monarchique française modifient leur point de vue sur l’euro. Celles-ci à la différence des élites allemandes sont beaucoup moins centrées sur l’économie réelle que sur la conservation du pouvoir et les réseaux qui les soutiennent (Il ne s’agit, en effet, ici ni de soutenir l’excédent commercial, ni l’emploi, ni la stabilité des prix).

Dans cette optique particulière, l’objectif à court terme de nos hommes politiques était de sauver les banques françaises surexposées à la dette grecque. Effectivement, les trois banques françaises les plus exposées à la dette grecque cumulent 11,5 milliards d’euros dans leur bilan : BNP (5 milliards), Dexia (3,5 milliards) Société Générale (3 milliards). En cas de défaut de la Grèce, la liquidation de ces banques, pour leur mauvaise gestion, aurait été inévitable. Elles auraient donc pu être rachetées par d’autres banques européennes, voire étrangères. Ce que les hommes de l’Etat ne voulaient à aucun prix préférant conserver des dirigeants inefficaces, débiteurs du renflouement de leurs bilans par l’Etat, que d’avoir à traiter avec des gestionnaires indépendants, plus soucieux de la prospérité de leurs clients que du maintien du soutien à leur politique économique.

Ce schéma de pensée est également celui de l’élite dirigeante allemande. Cependant, il est partiellement atténué par une plus faible exposition de leurs banques à la dette grecque. Les trois banques allemandes les plus exposées ne cumulent, en effet, que 5,8 milliards d’euros de dette grecque : Commerzbank (3,1 milliards), Deustchebank (1,6 milliards), Allianz (1,1 milliards). Soit un risque systémique deux moins grand que celui de la France.

A long terme, l’objectif de nos hommes de gouvernement serait de liquider la dette publique française par sa monétisation et/ou la dévaluation de l’euro. D’où le débat lancé en France sur l’opportunité de créer des euro-obligations, puis la proposition de transformer le FESF en banque adossée la BCE, autorisée à acheter directement la dette des Etats déficients. Deux propositions fermement rejetées par Berlin et qui ont donné, en coulisse, lieu à de vifs échanges entre la chancelière Merkel et le président Sarkozy, malgré une unité purement circonstancielle sur la manière de gérer la crise de l’euro.

Face au refus de l’Allemagne de monétiser la dette des Etats européens, nos hommes de gouvernement n’ont plus d’autre choix que de temporiser et de renvoyer toutes les échéances cruciales après l’élection présidentielle de 2012.

Au-delà des jeux politiques et de l’apparente apathie de l’opinion publique, il faut se rendre compte que la marge de manœuvre de nos hommes de gouvernement, pour sauver l’euro, se réduit au fur et à mesure que les taux des obligations françaises montent.

Au 1er novembre, le spread de taux entre les obligations françaises et allemandes atteignait 123 points de base. Un nouveau record qui alourdira le service de la dette publique française de plusieurs milliards d’euros. Sans oublier un déficit public de 135 milliards d’euros et un déficit primaire double de la moyenne européenne - aux environs de 60 milliards pour 2011, soit environ 3,5% du PIB.

Etant donné que nos hommes de gouvernement auront de plus en plus de mal à financer la dette nationale et à conserver la note AAA, on peut en déduire qu’ils auront bientôt d’autres priorités que celle de renflouer les PIIGS pour sauver l’euro. Relevons encore que l’affaiblissement des finances publiques françaises enlève une grande partie de la crédibilité de la France dans la gestion de la crise de l’euro qui est de plus en plus remise en cause par les petits Etats membres de l’Eurozone.

Quand Les petits pays Etats de l’Euroland s’opposent aux grands

Une autre ligne de fracture est clairement apparue cet été entre les grands et les petits Etats de l’Euroland quand ces derniers ont compris que toute la rhétorique du couple Sarkozy-Merkel, sur l’indispensable solidarité à l’égard de la Grèce et de l’euro, visait principalement à renflouer leurs banques. L’opposition la plus forte au plan du 21 juillet est venue de Finlande, où le parti eurosceptique des ‘’Vrais Finlandais’’, troisième force politique du pays, tient un rôle prépondérant en matière de coopération européenne. Pour approuver le plan du 21 juillet, ce parti a exigé des garanties pour que l’argent des contribuables finlandais ne soit pas versé dans le trou sans fond de la dette grecque. C’est ainsi que la Finlande a fait introduire une clause dans l’accord de Bruxelles prévoyant que :

« Le cas échéant, un contrat de garantie sera mis en place de façon à couvrir le risque résultant, pour les États membres de la zone euro, des garanties qu'ils auront fournies au FESF ».

Clause que la Finlande a fait jouer mi-août en obtenant d’Athènes des garanties de nantissement en échange de son futur prêt. Ce qui a immédiatement suscité la colère du gouvernement allemand :

« L'Allemagne n'a pas caché, lundi 22 août, son mécontentement face à la promesse faite par la Grèce de garantir généreusement l'aide accordée par la Finlande. L'accord gréco-finlandais doit être approuvé par les autres pays membres de la zone euro a estimé lundi le ministère des finances allemand. Un tel accord bilatéral ne doit pas être conclu au détriment des autres". (…) Le porte-parole de Mme Merkel a par ailleurs jugé que les discussions sur de possibles garanties, désormais réclamées par d'autres pays, devaient être menées ‘’non dans les médias mais dans les instances de la zone euro» (19).

Ce que voulait maladroitement dire le porte-parole dans sa remarque contre les médias, c’est que les contribuables allemands ne devaient pas être mis au courant de l’initiative finlandaise et du passe-droit qui lui a été accordé pour obtenir sa voix nécessaire à la mise en œuvre de l’accord.

Dans la seconde moitié du mois d’août et début septembre, l’Allemagne a essayé de faire pression sur la Finlande pour qu’elle renonce à ses garanties. Ce qui a fait monter le président du parti des Vrais Finlandais au créneau :

« Dans une interview à Reuters, Timo Soini, dont le parti a recueilli 19% des voix aux élections législatives d'avril, souligne la répugnance de plusieurs pays de l'UE à devoir 'payer la note' pour des Etats accusés de dilapidation ou de négligence, comme la Grèce, l'Irlande ou le Portugal. "Ceux qui ne peuvent pas suivre les règles doivent sortir du système. Ou alors il faut que des pays comme la Finlande, les Pays-Bas ou peut-être l'Allemagne quittent la zone euro, parce qu'ils ne peuvent plus payer pour les autres", dit-il. "Il est totalement scandaleux que les contribuables finlandais paient la note pour des pays qui ont triché (...) Pour ce qui est de la Grèce, il est clair qu'il y a eu tromperie de la part de certains de leurs hommes politiques » (20).

Après cette entrevue et la menace du ministre des finances finlandais de se retirer du processus d’aide si l’accord bilatéral avec la Grèce n’était pas approuvé par l’Euroland, la Finlande a obtenu gain de cause sans que les médias grands publics n’en parlent :

« Après des semaines de discussion, la Finlande a obtenu que la Grèce lui fournisse des garanties financières sur sa participation au Mécanisme européen de stabilité (MES, le mécanisme permanent qui prendra la suite du FESF)…. Helsinki devra verser en une fois sa contribution de 1,4 milliard d’euros, alors que les autres pays pourront échelonner leurs versements sur 5 ans, et ne pourra toucher des intérêts qu’au bout de 20 ou 30 ans. "Bonne affaire ou mauvais compromis ?", s’interroge le quotidien, alors que le gouvernement, sous la pression du parti des Vrais Finlandais, avait menacé de ne pas participer au plan d’aide à la Grèce » (21).

Observons encore que dès que l’accord bilatéral gréco-finlandais fut connu, les Pays-Bas, l’Autriche, la Slovénie et la Slovaquie se sont engouffrés dans la brèche et ont, également, manifesté leur volonté de bénéficier des mêmes garanties.

En octobre, c’est de la Slovaquie que sont venues les mauvaises nouvelles pour les adeptes de la monnaie unique avec un vote de rejet, le 11 octobre, par le parlement slovaque du plan du 21 juillet et de l’élargissement des capacités du FESF à 440 milliards. Ce vote a d’ailleurs entraîné la chute du gouvernement et la formation d’une coalition de transition qui, sous la pression de Berlin, s’est engagée à ratifier le fonds de sauvetage avant les futures élections :

« La Grèce peut souffler. La zone Euro aussi. La Slovaquie, dernier des 17 pays de la zone euro à devoir approuver l'élargissement à 440 milliards d'euros du Fonds de secours de la zone euro (FESF), ratifiera le projet d'ici vendredi. C'est ce qu'a annoncé mercredi à Bratislava le chef du parti d'opposition sociale-démocrate Smer-SD Robert Fico, après plusieurs jours d'incertitudes. Pour assurer l'adoption de ce document, un accord politique a été trouvé entre quatre partis Les libéraux du SaS ont torpillé mardi au Parlement le renforcement de cet outil destiné à venir en aide aux pays en difficultés financières, dont la Grèce, lourdement endettée. Le vote négatif de mercredi a entraîné la chute du gouvernement de centre-droit d'Iveta Radicova qui en avait fait une question de confiance pour son cabinet. Des élections anticipées se tiendront le 10 mars 2012, annoncé mercredi Robert Fico. Un projet gouvernemental de loi constitutionnelle sur l'organisation des élections sera présenté jeudi au Parlement, a ajouté le chef de l'opposition. "Immédiatement après l'approbation de cette loi, en procédure raccourcie, nous procéderons à la ratification du Fonds de sauvetage", a-t-il dit » (22).

Incidemment, il faut savoir que 70% des Slovaques étaient contre le renforcement du FESF et que les prestations sociales et les traitements de la fonction publique slovaque y sont de loin inférieurs à ceux de la Grèce. Cela a rendu la décision prise par le Parlement slovaque singulièrement amère aux citoyens ordinaires.

Si la contribution de la Slovaquie (7,7 milliards d’euros) apparaît relativement modeste aux yeux des sommes engagées par le FESF (440 milliards), elles n’en représentent pas moins de 10% de son PIB.

Ce passage en force du plan de sauvetage de l’euro en Slovaquie, comme dans d’autres pays, laissera inévitablement des traces qui augurent mal de l’avenir de la monnaie unique.

Le clivage Nord-Sud s’accentue

Dans un article paru, le 7 octobre dans le Blog à Lupus, Geert Noels, nous donne les raisons pour lesquelles ‘’Un fossé de plus en plus profond se creuse dans la zone euro’’ :

« Au cours de la période 2010-2012, la croissance économique dans les pays du Nord (l’Allemagne en tête) sera chaque année supérieure d’environ 1 % à celle enregistrée dans les pays du Sud. Ces pays «Club Med» subissent également un taux de chômage qui augmente chaque mois … Alors que le Nord s’attaque à ses problèmes budgétaires avec un léger vent dans le dos, les mesures prises dans le Sud ne sont qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Ces pays sont pris dans un cercle vicieux de déficits élevés, de mesures d’économie et de hausses des impôts, de croissance négative, de dettes croissantes. Après la constitution du fonds de stabilisation européen de 1.000 milliards de dollars, les investisseurs n’ont toujours pas confiance et font grimper le taux d’intérêt des pays PIGS – Portugal, Italie, Grèce, Espagne – à des hauteurs records, ce qui est mauvais pour leurs budgets… Aujourd’hui, le différentiel de taux de la Grèce est à nouveau plus élevé qu’avant l’eurocrise. Permettre à ce pays de contracter de nouvelles dettes alors qu’il ne peut pas payer les anciennes n’est pas une solution mais un renforcement du problème » (23).

Les divergences entre le Sud et le Nord se sont, aussi, traduites par de vives tensions entre les dirigeants politiques des deux zones, notamment lors du sommet du 23 octobre. Ainsi, le truculent Silvio Berlusconi a été reçu par le couple Sarkozy-Merkel, comme le mauvais élève de la classe euro. Elève qu’ils ont publiquement raillé, lors de leur conférence de presse commune.

La presse italienne et les commentateurs n’ont pas attendu pour réagir à l’humiliation infligée au chef de leur gouvernement, aussi impopulaire soit-il dans son pays. Il Giornale a qualifié les Français ‘’d’arrogants’’, ‘’jaloux’’ d’avoir perdu la présidence de la BCE au profit d’un Italien. La Repubblica s’est moquée du couple ‘’Merkozy’’ dénonçant les faux-semblants unissant les deux partenaires.

Sur le terrain politique, l’Alliance du Nord a mobilisé ses troupes contre la réforme de la retraites à 67 ans, promise par Berlusconi à Sarkozy et Merkel comme un gage d’assainissement des finances publiques italiennes. L’Alliance du Nord a fait observer que l’âge minimum légal de la retraite pour les hommes en Italie était de 65 ans et seulement de 62 en France. Que de surcroît, l’Italie malgré sa dette enregistrait un solde primaire positif tandis que la France connaissait, pour sa part, un solde négatif et n’avait donc de leçon à donner à personne.

En Espagne, la presse a dénoncé l’attitude orgueilleuse d’Angela Merkel. Celle-ci aurait enjoint le premier ministre Zapatero à plus de rigueur. Et, El Païs d’opposer les déclarations de Nicolas Sarkozy pour lequel l’Espagne avait fourni assez d’efforts…

L’UEM contre l’UE

Lors du sommet évoqué plus haut, une autre division est apparue en plein jour qui est celle entre les Etats de l’Union membres et non-membres de la zone euro. C’est ce qu’a révélé cette passe d’armes à peine croyable entre Nicolas Sarkozy et David Cameron :

« Répondant à des critiques de Cameron, Sarkozy lui aurait lancé : "Tu as perdu une bonne occasion de te taire", rapporte The Guardian ("You have lost à good opportunity to shut up"). L'euro, tu l'aimes ou tu te tais.  Puis le président français aurait ajouté : "Nous en avons assez de vous entendre nous critiquer et nous dire ce que nous avons à faire", toujours selon The Gardian, citant des sources diplomatiques. Avant d'ajouter : "Vous dites détester l'euro, vous n'avez pas voulu le rejoindre et maintenant vous voulez vous ingérer dans nos réunions". Cinglant. Les 10 pays non membres de la zone euro, Grande-Bretagne en tête, commencent à élever la voix contre la volonté des États utilisant la monnaie commune de prendre des décisions sans les consulter, précise Le Parisien. Les critiques de Cameron "La crise de la zone euro affecte toutes nos économies, y compris celle de la Grande-Bretagne", a lancé M. Cameron. Avant d'ajouter qu'"il est dans l'intérêt de la Grande-Bretagne que les pays de la zone euro règlent leurs problèmes. Mais cela devient dangereux - et j'en ai parlé franchement avec eux-, s'ils prennent des décisions vitales pour les autres pays du Marché unique, comme des décisions sur les services financiers qui concernent tout le Marché unique". Ce sont ces paroles qui ont apparemment énervé Nicolas Sarkozy » (24)

En réaction au sommet de Bruxelles, les Eurosceptiques du parti conservateur britannique ont proposé la tenue d’un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Europénne. Malgré les consignes données par Cameron, 80 députés conservateurs ont voté pour cette proposition, toutefois rejetée par le reste de la Chambre des Communes. Cette initiative qui a mis à mal le premier ministre témoigne clairement de l’exaspération d’une partie de la classe politique britannique quant au fonctionnement de l’Union.

Selon la presse générale, la Pologne et la Suède auraient, par voie diplomatique, manifesté leur mécontentement sur la manière dont le sommet de Bruxelles a été conduit.

Le chaos grec est-il gérable ?

Si l’on voit le mécontentement monter dans toute l’Union que dire de la situation en Grèce ? Est-elle encore gérable ? On peut en douter. Pour protester contre le plan d’austérité, les grèves générales (treize en 18 mois) succèdent aux grèves partielles et aux grèves du zèle des fonctionnaires.

Parmi les grévistes, on trouve les éboueurs d’Athènes. Menacés de perdre leur emploi, ils refusent depuis plusieurs semaines de ramasser les ordures dont le volume approcherait 10.000 tonnes, faisant peser une grave menace sur la santé des habitants de la capitale.

Régulièrement des manifestations pacifiques ou violentes se tiennent devant le parlement et dans les grandes villes.

Les manifestations ont pris une telle ampleur que les célébrations prévues pour la fête nationale du 28 octobre ont été presque partout annulées :

« Les manifestants ont bloqué la voie sur laquelle devait avoir lieu le défilé, en lançant des bouteilles d'eau et des œufs en direction de la tribune officielle…

A Athènes, une parade d'étudiants, traditionnelle chaque 28 octobre, a également dégénéré. Des bousculades avec les forces de l'ordre ont eu lieu devant le Parlement… En signe de deuil, certains musiciens de l'orchestre municipal avaient orné leurs instruments de rubans noirs. Faisant un lien entre la politique d'austérité imposée en Grèce par les créanciers du pays (UE-FMI-BCE) et la période d'occupation nazie, une banderole de manifestants proclamait "Arbeit macht frei", en référence à l'inscription apposée à l'entrée du camp de concentration nazi d'Auschwitz. Dans le reste de la Grèce, les défilés ont également été perturbés par des manifestants, ont rapporté les médias, notamment à Héraklion (Crète), Rhodes, Patras, Kalamata, Trakala et Nauplie, dans un climat de tension avec les forces de l'ordre. Mercredi, le ministre de la Défense, Panos Beglitis, avait déjà été pris à partie à Salonique par un groupe de manifestants » (25).

Un peu partout, la résistance aux augmentations d’impôts s’impose comme une norme comportementale. Les paiements par carte bancaire, par virement sont refusés par les commerçants, les restaurateurs et les prestataires de services.

Au lieu d’augmenter, les ressources fiscales de l’Etat fondent comme neige au soleil. Conséquemment, le déficit public est régulièrement revu à la hausse. Prévu à 6% du PIB en janvier, il a été corrigé à 8,8% en juillet et s’approche des 10% début novembre.

Il faut bien comprendre que c’est dans ce contexte révolutionnaire que le premier ministre grec Papandréou a annoncé, le deux novembre, un projet de référendum qui poserait la question au peuple grec de savoir s’il acceptait les conditions du dernier plan décidé à Bruxelles le 27 octobre. Se faisant, Papandréou a jeté un véritable pavé dans la mare déstabilisant politiquement la chancelière Merkel et le Président Sarkozy  :

« La tragédie grecque a fini par pousser l'Allemagne aux bords de la crise de nerfs. Comme souvent lorsque l'incendie menace l'édifice européen, le quotidien populaire Bild surfe sur le ras-le-bol de l'opinion et souffle sur les braises. «Retirez l'Euro aux Grecs», titrait le journal à la une, en réclamant à Angela Merkel un improbable référendum en Allemagne sur cette question… Avec son annonce de référendum, le Premier ministre grec, Georges Papandréou, a ébranlé la stratégie de la chancelière. Et brouillé les cartes dans le système démocratique allemand, en redonnant des couleurs aux eurosceptiques….’’A l'avenir, les décisions concernant l'avenir de l'Europe doivent être tranchées par référendum», renchérit Alexander Dobrindt, secrétaire général de la CSU, jugeant que ce n'est pas aux contribuables allemands «d'économiser à la place des Grecs».. Les citoyens se sentant floués par les partis représentés au Bundestag «pourraient se demander pourquoi les Grecs ont le droit de décider par référendum s'ils veulent être sauvés ou non alors que l'on ne demande pas aux Allemands et à leurs enfants s'ils veulent débourser des milliards de fonds publics à cette fin», prévient le journal [Frankfurter Allgemeine Zeitung] » (26).

Pour le couple Merkel-Sarkozy, la question référendaire grecque était une question de survie politique. Les Grecs auraient probablement rejeté le plan et décidé, de facto, de sortir de l’euro. Ce qui lui aurait sans doute porté un coup fatal. Ainsi, les 200 milliards récemment engagés pour sauver la monnaie unique auraient été perdus à jamais.

Forts de l’exemple grec, les opinions publiques françaises et allemandes auraient exigé de leurs dirigeants de rendre des comptes. Pourquoi pas, par la voie d’un vote populaire ? Face à un tel danger, il n’est pas étonnant que le couple franco-allemand ait convoqué, le valétudinaire Papandréou au sommet du G20 de Cannes pour lui faire la leçon. Le plus étonnant est que, sur leurs instances, le premier ministre grec ait changé d’avis et retiré sa promesse solennelle faite à son peuple de le consulter. Gageons que celui-ci n’en sera que plus déterminé à faire entendre sa voix au risque même de l’effondrement du pays.

Quelques mots de conclusion

Quoi qu’il advienne désormais, la boîte de Pandore est ouverte. L’euro, monnaie constructiviste, a quitté le champ économique pour devenir un objet de querelles politiques et de permanente zizanie européenne.

Et, si l’on devait construire une matrice des tensions monétaires entre Etats membres de l’Euroland, entre sa zone Nord et Sud, entre les pays de l’Union Européenne, membres et non membres de l’UEM, entre les opinions publiques et leurs élites dirigeantes, on s’apercevrait rapidement qu’il existe bien trop d’inconnues pour résoudre le problème central que pose désormais la monnaie unique à la diversité des économies européennes.

Notes

(1) Gilles Dryancour, Euro : les données cachées de l'accord du 21 juillet, Blog Turgot, mis en ligne le mercredi 27 juillet 2011.

(2) Le Figaro, Economie, l’Europe conclut un accord sur la crise de la dette, jeudi 27 octobre 2011.

(3) Le Figaro, Economie, conjoncture, Question mise en ligne le 27 octobre 2011.

(4) France Info en ligne, Sommet de Bruxelles : Enfin sorti de la crise ? Jean Leymarie - 27 octobre 2011.

(5) Le Figaro Economie, Merkel ne pas répéter les fautes passées, 23 octobre 2011.

(6) Gilles Dryancour, Euro : les données cachées de l'accord du 21 juillet, Blog Turgot, le mercredi 27 juillet 2011.

(7) Le paradoxe n’est que comptable. Pratiquement, les contribuables paieront moins avec une décote à 50%.

(8) LCI-TFI, communiqué en ligne, La dette devient viable après l’accord avec les banques, 27 octobre 2011.

(9) Blog de Paul Jorion, Les Etats à l’heure de la finance créative, François Leclerc, 27 octobre 2011.

(10) Les Echos, Pourquoi la Chine n'a pas encore donné le feu vert au fonds de secours européen, Marie-Christine Corbier, 31 octobre 2011.

(11) Le Figaro, Conjoncture, Euro: vers un FESF à plus de 1000 Mds, 26 octobre 2011.

(12) L’Express avec AFP, Le déficit commercial de la France poursuit sa plongée abyssale, mis en ligne le 8 septembre 2011.

(13) Le Monde, Le chômage atteint un record historique dans la zone euro, 31 Octobre 2011.

(14) Source Wikipedia, Arbeitlosenstatistik.

(15) L’Express, La CDU et le FDP sanctionnés dans l'est de l'Allemagne, 4 Septembre 2011.

(16) La Tribune, Une majorité d'Allemands en faveur d'un retour au deutsche mark, 5 octobre 2011.

(17) Site Europe 1 avec AFP, 68% des Français hostiles à l’aide à la Grèce, mis en ligne le 17 septembre 2011.

(18) Assemblée Nationale, Rapport de Séance, 6 septembre 2011.

(19) Le Monde, Europe, L’accord entre la Grèce et la Finlande suscite l’ire de Berlin, 22 août 2011.

(20) L’Express, La Grèce doit quitter l’euro selon le parti des vrais Finlandais, 9 septembre 2011.

(21) Presseurop.eu, La Finlande paiera pour la Grèce, 5 octobre 2011.

(22) lci-tf1, Zone euro le sacrifice du gouvernement slovaque, 12 octobre 2011.

(23) Le Blog à Lupus, Europe le fossé nord sud s’approfondit sans cesse par Geert-Noels, 10 septembre 2011.

(24) Le Post en ligne, Quand Sarkozy rembarre Cameron, 24 octobre 2011.

(25) L’Express, manifestations contre le gouvernement et l’austérité dans tout le pays, 28 octobre 2011.