Peut-être parce que nous approchons d’un point de rupture systémique à partir duquel il ne sera plus possible d’empêcher les déséquilibres économiques et financiers de se manifester.

Dans ce complément d’analyse, nous reviendrons sur un certain nombre d’évidences économiques que nous essaierons de traiter sous un angle différent de celui retenu jusqu’à présent. Ainsi, tenterons-nous d’évaluer la véritable ampleur de la crise de la dette publique grecque et les mesures économiques d’ajustement qui permettraient de la résoudre.

1. Une crise d’ampleur homérique

Du mois d’avril 2010 au mois de mai 2011, soit pendant plus d’un an, la tendance générale a été de minimiser l’ampleur de la crise de la dette publique grecque. 

Le principal argument avancé pendant cette période était, qu’après tout, la dette publique grecque ne représente que 3% du PIB de l’Union Européenne, soit 350 milliards de dettes pour 11.000 milliards d’euros de PIB. Cet argument encore fréquemment utilisé aujourd’hui n’a, pourtant, aucune valeur logique. Il s’apparente à un sophisme de composition (1). Il postule, en effet, que la dette grecque serait portée par l’Union Européenne, alors qu’elle l’est uniquement par l’Etat grec. Insidieusement, l’argument des 3% laisse entendre qu’il existerait une solidarité automatique entre les contribuables européens et le gouvernement d’Athènes. Depuis quelque temps, cette conception antidémocratique de la solidarité fait son chemin, notamment dans les cercles socialistes proches de Ségolène Royal. Ainsi, dans une tribune écrite le 9 juin, sur le blog Promesses d’avenir 49, où l'on peut lire :

« La crise grecque durera tant que la Grèce n’arrivera pas à redresser son économie. Et elle ne pourra pas redresser son économie tant qu’elle restera écrasée par le poids de sa dette. La Grèce par ailleurs ne pourra pas s’en sortir seule. Dans de telles conditions, entre l’Europe et le chaos, nous choisissons l’Europe ! La seule décision qui fasse sens sur le long terme et donne de la consistance au projet de gouvernance économique européenne est une européanisation de la dette grecque, c’est-à-dire son rachat par la Banque Centrale Européenne (BCE) et par le Mécanisme Européen de Stabilité (MSE) Les avantages seraient majeurs. D’abord, l’arrêt de toute spéculation en Europe sur la dette grecque, et de tout risque de contagion aux autres pays européens. Placée intégralement sous le « masque à oxygène » européen, la Grèce verrait immédiatement chuter le taux moyen appliqué à sa dette souveraine à 4% environ. Ce rachat se ferait au cours actuel du « marché », soit à un taux inférieur entre 30% et 40% au nominal des titres » (2).

Faut-il rappeler qu’en l’état des traités européens, la monétisation intégrale de la dette grecque et sa dilution dans le PIB européen n’est pas possible. Elle serait, d’ailleurs, rejetée par l’Allemagne qui redouterait le retour de l’inflation et la dévaluation de l’euro, tous deux contraires aux fondements de son modèle économique. Elle créerait ensuite un dangereux précédent. Car, si l’impossibilité d’émettre des obligations long-terme à un taux inférieur à 4% devenait le critère d’éligibilité au rachat de la dette publique par la BCE, il faudrait aussi monétiser la dette de 10 pays membres de la zone euro sur 16. Soit, celle de la Belgique, l’Irlande, l’Espagne, l’Italie, Chypre, Malte, le Portugal, la Grèce, la Slovaquie, la Slovénie (3).

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que le véritable niveau de la dette grecque n’est pas de 3% du PIB de l’Union Européenne C’est, comme nous le signalions dans notre papier du mois de juin, 150%. Et, depuis la décision prise par l’Eurogroupe, le samedi 2 juillet, de débloquer la tranche 12 milliards de prêts supplémentaires, auxquels s’ajouteront 3,3 milliards du FMI, la dette publique grecque passera, en quelques jours seulement, de 150 à 156% du PIB.

Si, comme tout semble l’annoncer, l’Union Européenne s’engage dans un second plan de sauvetage de 100 à 120 milliards, la dette grecque passerait fin 2012 à 200% de son PIB. Encore, ce montant faramineux ne permettrait à la Grèce de servir sa dette que jusque fin 2014 ; cela dans la meilleure hypothèse.

Pour parvenir à rembourser sa dette en 2015, il faudrait que la Grèce dégage un excédent primaire budgétaire de 3% du PIB. Un montant d’autant plus astronomique que le pays est en récession depuis trois années. De toute évidence, nous nous trouvons bien dans la situation où la Grèce est déjà en défaut de paiement et où le coût de sa dette sera, tôt ou tard, transféré à ses créanciers. Ce qu’il y a de pervers dans ce schéma, c’est qu’il s’accélère et s’effectue en dépit de tout bon sens économique. La volonté absurde de sauver l’euro, à tout prix, conduit à la spoliation des contribuables européens solvables et condamne la Grèce à la récession. Aussi, pouvons-nous faire nôtre la remarque de Thierry de Scitivaux formulée, le 5 juin, lors d’un débat public sur iTV :

« Il ne s’agit pas d’aider les Grecs ! Il s’agit de sauver l’euro jusqu’au dernier Grec vivant ! » (4)

Remarque à laquelle nous pourrions ajouter : de sauver l’euro jusqu’au dernier contribuable européen solvable ou, encore, jusqu’au dernier électeur allemand consentant.

Conséquemment, Scitivaux propose de résoudre la crise de la dette grecque par la sortie de l’euro et par une forte dévaluation. C’est une des options possibles pour libérer la Grèce du carcan monétaire qui étouffe son économie. Mais ce n’est pas la seule. Des transferts de richesses massifs vers les PIIGS pourraient théoriquement préserver l’Euroland de l’éclatement.

2. L’euro pourrait théoriquement être maintenu par des transferts de richesses massifs

Une autre alternative à la sortie de l’euro serait de maintenir la Grèce sous perfusion économique permanente. C’est d’ailleurs le dispositif qui s’est mis en place entre l’Allemagne de l’Ouest et les nouveaux länder après la réunification et la décision d’imposer un mark unique, sur la base de la parité artificielle entre le mark de la RFA et le mark de la RDA. Aujourd’hui, on commence à admettre que la décision de créer un mark unique a conduit à la fermeture de milliers d’entreprises publiques est-allemandes qui auraient pu être sauvées si le coût du travail avait été rémunéré sur la base d’un ost-mark dévalué.

Le mark unique empêchant les nouveaux länder de rattraper leur retard économique par eux-mêmes (en ne permettant pas la formation d’avantages concurrentiels), les hommes de l’Etat allemand ont, en 1991, mis en place le Solidaritätzuschlag. Un impôt supplémentaire de 7,5%, sur tous les revenus, (abaissé à 5,5% en 1997) destiné à financer la ‘’mise à niveau’’ de l’ancienne Allemagne de l’Est. Toujours en vigueur depuis 20 ans, cet impôt donne le coût réel du mark unique. Un coût que l’on peut approximativement évaluer à 100% du PIB allemand actuel… Soit environ 2000 milliards d’euros.

Sur la base du coût de l’unification monétaire allemande, on peut se livrer à un calcul approximatif des montants qu’il faudrait mobiliser pour maintenir la Grèce dans la zone euro au cours des vingt prochaines années. Selon nos premières estimations, ce montant se situerait dans une fourchette allant de 700 à 1000 milliards d’euros.

Si malgré le mark unique, l’économie allemande a pu retrouver le chemin de la croissance, c’est qu’il existait un facteur d’ajustement qui n’existe pas pour la Grèce. C’est-à-dire la possibilité d’un rééquilibrage des salaires par une forte migration interne :

« On a assisté, à partir du milieu des années 1990, à une nouvelle hausse de l’émigration de jeunes Allemands des länder de l’Est, lesquels ont un niveau d’études supérieur à celui des Allemands des länder de l’Ouest. La population de l’ex-Allemagne de l’Est (hors Berlin) a ainsi reculé de 1,5 million entre 1991 et 2009 (-11%) alors que celle de l’ex-Allemagne de l’Ouest, qui a ainsi bénéficié d’un afflux de main-d’oeuvre qualifiée, a augmenté de 3,5 millions (soit +5,4%) » (5).

Aussi lorsqu’en France on accuse l’Allemagne de ‘’déflation salariale’’, il faut bien avoir conscience qu’elle est une des conséquences du mark unique et des mouvements de migration interne qu’il a générés. D’ailleurs, si cette modération salariale ne s’était pas produite, l’unification allemande aurait été un échec économique complet.

De ce point de vue, l’Allemagne était, au temps du mark, une zone monétaire bien plus optimale que ne le sera jamais la zone euro pour laquelle les cultures, les langues, les mœurs, les niveaux de formation sont une barrière insurmontable à la mobilité des individus.

Observons encore qu’un phénomène tout à fait similaire s’est produit en Belgique et en Italie où le franc belge et la lire ont empêché l’ajustement des économies de leurs régions du sud. Ce qui a permis aux hommes de l’Etat de ces pays de mettre en place tout un système clientéliste de transferts sociaux qui a, longtemps, nourri leur pouvoir mais qui, parvenu à ses limites économiques, alimente aujourd’hui les tendances irrédentistes de la Flandre et de l’Italie du Nord.

Selon nous, l’euro n’est pas un monnaie viable si la Grèce ne retourne pas à la drachme ou si des transferts massifs de richesses ne sont pas mis en place en sa faveur ainsi que des autres PIIGS. Il est donc parfaitement logique que ceux qui défendent la monnaie unique, comme un moyen de forcer la construction politique européenne, cherchent actuellement à établir ces transferts de richesse, cela par une méthode ou une autre : 

- i) monétisation de la dette par la BCE (inflation et augmentation des taux obligataires), 

- ii) tranches de prêts supplémentaires (transfert d’impôts des pays solvables de la zone euro vers l’Etat grec), 

- iii) roll-over bancaire (transfert partiel des coûts sur les porteurs de la dette), 

- iv) annulation de la dette à l’instar des emprunts russes (perte totale pour les créanciers).

Dans ce registre on entend de plus en plus parler d’un plan Marshall européen pour la Grèce, une autre fausse bonne idée par excellence.

3. Vers un super-plan Marshall pour la Grèce ?

Ceux qui lisent la presse européenne auront remarqué que plusieurs auteurs prônent désormais la mise en place d’un nouveau ‘’plan Marshall’’ pour sauver la Grèce. On citera deux références prises au hasard. La première, en date du 29 juin, s’intitule :

« Deux solutions pour la Grèce: un "Plan Marshall" ou la sortie de l'euro ». On peut y lire :

Roland Gillet propose deux options qui pourraient, selon lui, constituer de réelles portes de sortie. Sans pour autant faire croire que ces solutions seraient indolores. Il acquiesce en effet lorsque Bertrand Henne avance que "dans les deux cas, on va payer cher". Et le "on" renvoie ici au contribuable européen. Quelles seraient alors ces deux "solutions"? La première, qualifiée de "radicale", est purement et simplement une exclusion de la Grèce de la zone euro. L’expert financier rappelle que la Grèce a menti sur ses chiffres, qu’elle n’a pas été, loin s’en faut, irréprochable dans la gestion de ses finances publiques, et que les plans successifs n’ont pas permis de la sauver. Dès lors, puisque l’on a des mécanismes pour faire entrer des pays dans la zone euro, il faut envisager des mécanismes qui permettent de les en sortir (…) L’autre option qu’avance le professeur est une nouvelle forme d'aide. Plutôt que de l’aide distillée au compte-goutte (des "rawettes"), il s’agirait de proposer une aide réelle, un plan structurel, sorte de "Plan Marshall". Mais un  plan strictement conditionné évidemment.  Des experts européens, choisis par la Grèce sur base d'une liste soumise par les Etats membres, experts qui superviseraient alors "pendant huit à dix ans" l’exécution d’un plan d’aide de "80 à 100 milliards" d’euros. On a fait l’union monétaire, avant l’union économique", estime l’expert. Il juge dès lors que ces solutions auraient le mérite de constituer des mécanismes clairs dans le cas ou ce genre de situation se représentait à l’avenir » (6).

La seconde référence est extraite d’un article, en date du 6 juillet, qui prend davantage position en faveur d’une aide pure et simple. Son titre est explicite : Un plan Marshall sinon rien :

« Pour enfin sortir de la crise de la dette, l'Europe a besoin d'un projet aussi ambitieux que le plan américain d'après-guerre. Mais cette fois, elle devra trouver les ressources en elle-même et favoriser la redistribution à l'échelle du continent… La solution à la crise n’a rien de mystérieux. Pour donner une chance aux Grecs de réduire le poids de leur dette, il faut simplement abaisser les taux d’intérêt. Parallèlement, la commission européenne devrait également augmenter les fonds de développement destinés à la Grèce…. Un tel cocktail de mesures permettrait aux Grecs de voir une lumière au bout du tunnel. Sans cela, le programme d’austérité du gouvernement est condamné à échouer avant l’hiver » (7).

Il est symptomatique de constater que lorsqu’un pays connaît des difficultés budgétaires dues à la mauvaise gestion de ses finances publiques, on évoque systématiquement le plan Marshall que l’on érige, pour la circonstance, en véritable mythe keynésien. Or, lorsqu’on se penche sur les chiffres du plan Marshall, on est surpris par la modicité des sommes en jeu.

Entre, le 3 avril 1948 et le 30 juin 1952, la France a reçu 2,7 milliards de dollars de prêts et de dons. Soit environ 520 millions par an. La modicité de l’aide ne vient pas tellement de son montant nominal (qu’il faudrait traduire en dollars constants) mais dans son rapport au PIB annuel moyen de la France de cette période, soit environ 18 milliards de dollars. L’aide annuelle du plan Marshall n’a donc représenté que 1,3% du PIB français.

Qu’en est-il de l’aide internationale apportée à la Grèce à ce jour ? Si l’on cumule le plan en cours d’exécution (110 milliards) et celui qui est déjà annoncé (120 milliards d’euros), on parvient à un engagement en faveur de la Grèce à hauteur de 110% de son PIB, soit presque 100 fois la valeur du plan Marshall. Certes, il ne s’agit pas de dons, mais on est quand même en droit de se demander pourquoi un plan de stabilisation cent fois supérieur à l’aide du plan Marshall ne produit pas d’effets ?

En outre, si l’on retient les critères du plan Marshall (1% de dons par rapport au PIB pendant une période de 4 ans), l’Union Européenne a, au cours de ces vingt dernières années, fait don de cinq plans Marshall à la Grèce :

« Les PIGS ont été longtemps les quatre pays les plus budgétivores de l’UE. L’Irlande est sortie du lot mais la Grèce reste largement soutenue par les fonds européens. En vingt ans de fonds structurels (1989-2008), la Grèce a bénéficié de 80 milliards de crédits communautaires (en € actualisés), soit 4 milliards par an, 364 € par an et par habitant ou bien encore 1 € par jour et par habitant, le double des aides en direction de l’Espagne. En dix ans, depuis la création de l’euro, les dépenses communautaires totales en Grèce ont atteint 69 milliards, soit, déduction faite de la contribution du pays au budget communautaire, un solde net de 50 milliards d’euros. La Grèce a été le premier bénéficiaire des fonds communautaires sans que l’UE exerce une vigilance excessive à l’égard de leur gestion. Dans les années 90, la Cour des comptes européenne dénonçait périodiquement « les évaluations défaillantes » des statistiques du PNB, avec des erreurs d’estimation supérieures à 20 %... L’UE fermait les yeux sur cet Etat de la périphérie européenne, économiquement mineur et trop éloigné des grandes ambitions européennes de l’époque » (8).

Ajoutons que l’aide de 30 milliards d’euros apportée par le FMI est la plus grande jamais accordée à un pays, pourtant considéré comme une économie mineure. C’est dire la profondeur du gouffre grec. Un gouffre qu’il n’est désormais plus possible de dissimuler et qu’aucun subterfuge ne saurait combler.

4. Peut-on sauver l’euro en interdisant aux agences de notation de faire leur métier ?

Le gouffre de la dette grecque se transformant en abysse, il n’est pas étonnant que la Grèce ait été classée comme le pays présentant le risque de défaut le plus élevé au monde. De même, le camouflet infligé par Standard & Poor’s au projet français de roll-over bancaire n’a rien de surprenant :

« Le schéma proposé il y a une semaine par les créanciers privés français pour alléger le fardeau de la dette de la Grèce, qui avait recueilli une large adhésion en Europe, s'est vu infliger un sérieux camouflet lundi par l'agence de notation Standard and Poor's. Les analystes de l'agence ont fait savoir que les scénarios envisagés "conduiraient probablement à un défaut de paiement selon (leurs) critères", ce que les Européens tentent précisément d'éviter à tout prix. Ils redoutent notamment, à l'instar de la Banque centrale européenne (BCE), un "scénario de l'horreur" dans lequel la contagion d'une restructuration grecque gagnerait d'autres pays fragiles de la zone euro comme le Portugal voire l'Espagne » (9).

A partir du moment où la dette n’est plus remboursée et que les créanciers sont mis à contribution pour son rééchelonnement, il y a défaut, au moins partiel. Que cette estimation contrarie les plans des hommes de l’Etat pour sauver l’euro ne change rien au fait que ce qui est noté, par ces agences, ce n’est pas l’utilité politique de la monnaie unique. C’est la capacité financière de la Grèce et des autres PIIGS à rembourser leur dette. C’est ce qui nous avait fait écrire, le 20 juin, que les interventions du Fonds de Stabilisation n’empêcheraient pas la contagion de la hausse du taux des obligations. Apparemment, nous avions vu juste puisque en deux semaines seulement, la contagion s’est diffusée à la vitesse d’un virus parmi les PIIGS. Ainsi, les taux des obligations à 3 ans atteignaient le 7 juillet 27,9% pour la Grèce, 18,9% pour le Portugal et 16,3% pour l’Irlande. Autant dire que les marchés anticipent la déconfiture de ces pays d’ici à 2014. 

Dans ce contexte, il était prévisible que Moody’s dégraderait la note du Portugal. Ce que l’agence a fait en la diminuant de quatre crans le mardi 5 juillet. Cette décision a, pourtant, suscité l’ire des principaux protagonistes de la dette grecque :

« Après Athènes et Lisbonne, Bruxelles et Berlin se sont élevés contre les récentes décisions des agences de notation concernant la Grèce et le Portugal. L'Allemagne appelle à mettre fin à une situation «d'oligopole». Les critiques des autorités sont à la mesure de la décision de l'agence de notation Moody's: brutales. Le gouvernement allemand et la Commission européenne ont contesté ce mercredi la sanction de l'agence contre le Portugal. Le pays, qui bénéficie d'une aide financière internationale, a été relégué mardi en catégorie dite «spéculative» par Moody's… Il faut placer des limites à «l'oligopole» dont bénéficient les trois agences de notation globales que sont Fitch, Moody's et Standard & Poor's, a revendiqué pour sa part le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble » (10).

Quant au président de la Commission Européenne, José Manuel Barroso, il a déclaré le 6 juillet : 

«Le choix de Moody's était susceptible de rendre la situation de la dette en zone euro "moins claire" et "moins transparente". Il a également rappelé que les agences de notation n'étaient "pas infaillibles" et envisagé la mise au point d'une proposition visant à réguler de manière plus étroite l'activité de ces agences » (11).

Barroso a été rejoint par Valérie Pécresse, porte-parole du gouvernement français, qui a rappelé que l’encadrement réglementaire des agences de notation était une priorité du gouvernement français. Tous ces discours des hommes et des femmes de l’Etat sonnent comme des menaces de définir des règles d’évaluation telles que les agences de notation devront dire ce qu’ils veulent entendre. Cela avec le secret désir d’encadrer l’opinion des marchés, de limiter la spéculation et donc les taux des auxquels les obligations d’Etat s’y échangent. C’est là un vœu pieux qui ne changera rien à la réalité des montants de la dette publique et à la prime de risque qui leur est associée.

Si comme semble le suggérer Schäuble le problème de la dette publique tient dans l’oligopole formé par Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch Ratings, pourquoi ne pas inciter la Grèce, par exemple, à mettre sur pied une agence de notation publique concurrente pour se donner la note qui lui convient et laisser les marchés trancher entre la qualité des différentes notations ? On verrait bien à qui irait la confiance des investisseurs privés. Au travers des propos du ministre des finances allemand, faut-il s’attendre à la formation d’une agence de notation publique européenne qui conseillerait la BCE pour le rachat des dettes publiques en excès ?

Tout cela n’est pas très sérieux et s’apparente au désir futile de casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre. Il est d’ailleurs faux de penser que les agences de notation constituent un facteur structurel de spéculation. Une remarquable analyse de Martin Jacomb, publiée dans le Financial Times du 4 juillet, montre qu’elle est, dans les faits, nourrie par l’intervention des Etats :

« Ainsi le processus qui consiste à reporter le jour fatidique va se poursuivre, selon toute vraisemblance. Toute personne qui détient encore des obligations d’Etat grecques place sa confiance dans ce processus de renflouement. Et, il y a bien entendu quelques individus qui achètent ces obligations grecques parce que leur perte de valeur est tellement importante qu’elle est arrivée au niveau de liquidation marchande, ce qui vaut bien un pari spéculatif pour ceux qui croient que la politique de report du défaut va continuer » (12).

Cette remarque destinée à des lecteurs avertis de la finance mérite d’être éclaircie. Ce que dit, en substance, Martin Jacomb c’est que le maintien artificiel du paiement des intérêts de la dette grecque, grâce aux plans de renflouement financés par les Etats solvables de l’Euroland, entraîne mécaniquement la spéculation. Comment ? 

Le processus est assez paradoxal et défie les évidences en ce sens qu’il est contre-intuitif. Pour simplifier disons que plus on aide la Grèce, plus sa dette augmente et plus le pays risque de faire faillite. L’augmentation du risque de faillite se traduit par la flambée des taux obligataires. Cette dernière entraîne, à son tour, la dépréciation de la valeur marchande des obligations. C’est le processus du crack obligataire. Ainsi quand une obligation de 100€ avait un rendement de 5% garanti par l’Etat et que le marché exige une prime de risque de 10%, elle doit être revendue à 50€ pour atteindre une rentabilité de 10%. C’est ce qui fait qu’actuellement les obligations grecques ne valent pratiquement plus rien sur les marchés financiers. Cette perte vertigineuse de valeur entraîne des paris contraires. Ceux qui veulent, malgré tout, conserver la dette grecque dans leur portefeuille, par exemple les banques, ont intérêt à pousser les Etats européens à intervenir pour soutenir la Grèce de telle sorte que les contribuables payent le service de la dette qu’ils détiennent. Mais comme nous l’avons vu, plus les Etats interviennent, plus la déconfiture est inéluctable…

Ceux qui prennent conscience que la faillite est inéluctable ont intérêt à se débarrasser au plus vite de leurs obligations publiques ‘’pourries’’ (Junk bonds). Ils sont alors confrontés aux acheteurs qui font le même pari, mais qui, eux, misent sur le fait que l’intervention des Etats permettra d’éviter la déconfiture pendant quelque temps encore. Ne sachant pas avec certitude quand cette déconfiture se produira, l’intérêt systémique de ces acheteurs est de demander un intérêt de plus en plus élevé, ce qui augmente l’imminence du défaut de paiement. Ainsi, ce sont bien les plans de renflouement qui entraînent le mouvement spéculatif et non la dégradation de la note des obligations qui, elle, tend à mesurer le risque de survenance du défaut de paiement.

Cette mécanique montre une fois de plus que, in fine, les lois de l’économie trouvent toujours leur chemin pour s’imposer. Cela malgré tous les subterfuges que les hommes de l’Etat peuvent utiliser pour en différer les effets.

Conclusion

Certains analystes nous ont classé dans la catégorie des sceptiques de l’euro, comme si nous avions un malin plaisir à voir la monnaie unique menacer la construction européenne et les avantages économiques indéniables que procurent le marché unique. Il s’agit là d’un jugement hâtif. 

Pour nous la question n’est pas de savoir si l’euro doit disparaître mais s’il disparaîtra compte tenu des dynamiques en présence. Dans sa configuration actuelle, nos analyses nous laissent penser que l’euro ne peut survivre sans transferts massifs de richesses des Etats solvables vers les PIIGS. Ces transferts forcés se heurteront, finalement, à la dure réalité d’un vote libre sur le marché politique. Mais, pas uniquement. Il viendra aussi un temps où les Etats réputés solvables le seront moins et où ils ne pourront plus emprunter à bon marché pour soutenir à fonds perdus les Etats surendettés. C’est ce qui se profile peu à peu pour la France, dont une note de conjoncture du Figaro, en date du 30 juin, souligne la dérive de la dette publique :

« 1646,1 milliards d'euros. C'est le montant total de la dette de la France au premier trimestre, toutes administrations publiques confondues. Elle a grimpé de 54,9 milliards d'euros durant les trois premiers mois de l'année, atteignant «approximativement» 84,5% du PIB, indique l'Insee ce jeudi. Ces chiffres constituent un nouveau record d'endettement » (13).

Cette progression rapide de l’endettement public de la France menace, à terme, sa propre note. Si elle est dégradée à son tour, elle ne pourra plus lever des fonds pour la Grèce, ce qui mettra fin au jeu de dupes monétaires dans lequel nous sommes engagés. Bien entendu, la crise qui en résultera sera majeure. On peut simplement espérer qu’elle ne tuera pas aussi le marché européen dans lequel nous avons, malgré tout, l’heur de vivre.

En définitive, un temps viendra peut-être où il faudra tuer l’euro pour sauver l’Europe.

Notes :

(1) Définition des sophismes sur Wikipédia.

(2) Promesses d’avenir 49, Crise grecque la-réponse européenne.

(3) Taux long termes des obligations - BCE - Juin 2011

(4) Wikistrike, Ilnesagitpasdaiderles-Grecs, ilsagitdesauverleurojusquauderniergrec-vivant.

(5) BNP Parisbas, Catherine Stéphan, Note de conjoncture, L’Allemagne fête ses vingt ans, 2 mars 2011.

(6) Site en ligne de la RTBF, Economie, Deux solutions pour la Grèce, un plan Marshall ou la sortie de l’euro ? 29 juin 2011.

(7) Site Presse Europe, Un plan Marshall sinon rien, 6 juillet 2011.

(8) Site Finances Europe, Synthèse d’un article de la Tribune paru le 17/02/2010, Auteur: Nicolas-Jean Brehon.

(9) La Libre Belgique, en ligne, avec AFP, Grèce, SP torpille la proposition des créanciers français, 4 juillet 2011.

(10) Le Figaro, conjoncture, Guillaume Guichard, Dettes : l'Europe tire à vue sur les agences de notation, 6 juillet 2011.

(11) Le Monde, Après la note du Portugal, Moody's dégrade celles de quatre banques, 7 juillet 2011.

(12) Financial Times, Sir Martin Jacomb, Greece has no future within the Eurozone, 4 juillet 2011. Traduction libre de l’auteur.