a) Les penseurs libéraux innocenteraient systématiquement le marché de tous les maux économiques :

« Depuis septembre 2008, les idéologues libéraux sont, quant à eux, plutôt sur la défensive : assisterions-nous à la débâcle du capitalisme ? Non, expliquent-ils, le marché n’est pas en cause - ou alors le "marché politique"; à bien y regarder, c’est encore et toujours l’Etat, cet affreux Léviathan, qui serait blâmable. » « Tout à leur édification d’une ligne Maginot contre l’Etat, les fondamentalistes du marché ne se sont pas aperçus qu’ils ont bâti un système aussi peu falsifiable, au sens poppérien, que celui de leurs adversaires » (2).

b) Les libéraux souffriraient d’une véritable phobie de l’Etat

« Le problème de l’idéologie libérale contemporaine, d’un mot, c’est l’Etat. Quand ils n’exigent pas sa suppression pure et simple , les idéologues libéraux n’acceptent la présence de l’Etat, dans quelque domaine que ce soit, que du bout des lèvres, en attendant que le marché propose une alternative, et non sans prévoir les pires avanies suite à l’intervention du gouvernement » (3).

c) La mixité des sociétés modernes constituerait le principe de réalité économique et l’idéologie libérale serait incapable d’en rendre compte.

« La réalité nous offre l’image d’une intervention substantielle des pouvoirs publics dans de nombreux domaines, sur tous les continents, et dans tous les pays (à l’exception peut-être de la Somalie); la mondialisation est celle d’une économie universellement mixte. Peut-on à la fois se féliciter des progrès phénoménaux que l’humanité doit à l’économie de marché depuis deux siècles, et vouer dans le même temps aux gémonies cet Etat dont la présence fut, de l’aveu même des idéologues libéraux, massive tout le long ? »  De cette réalité et de ce monde tout en nuances, l’idéologie libérale contemporaine, tout à son mépris fétichiste, holiste et moniste de l’Etat, est radicalement incapable de rendre compte. Voilà mon propos. Cette incapacité théorique de l’idéologie libérale contemporaine à penser l’action de l’Etat, autrement qu’en la condamnant, est particulièrement frappante dans le cas des récentes interventions massives des pouvoirs publics pour sauver de l’abîme des institutions bancaires, financières et d’assurance » (4)

1. L’irresponsabilité essentielle du marché

Pour Godefridi : « La plupart des analyses de la présente crise financière peuvent prévisiblement se ranger dans deux tiroirs : 1. la faute-au-marché et 2. la faute-à-l’Etat » (5). Certes, toute école de pensée a ses zélotes. En cherchant bien, on trouverait, certainement, quelques penseurs de mauvaise foi qui réfuteraient la responsabilité du ‘’marché’’ dans une crise économique à laquelle l’Etat serait totalement étranger.

Toutefois, on ne peut amalgamer les tenants de la « « faute-à-l’Etat » et les tenants de « la faute-au-marché ». L’Etat n’est pas le marché, ni le marché l’Etat. Des différences profondes les opposent.

1.1 L’Etat ne peut se comparer au marché

Selon la définition de Ludwig von Mises l’Etat est : « l’appareil social de contrainte et de coercition une institution faite pour pallier l'imperfection humaine Sa fonction essentielle est d'infliger des punitions à des minorités afin de protéger des majorités contre les conséquences dommageables de certaines actions » (6).

L’Etat est, aussi, une organisation hiérarchique dotée d’une personnalité juridique. Sa responsabilité peut être invoquée devant les tribunaux. A contrario, personne ne peut traduire le ‘’marché’’ devant une cour de justice. Comme Hayek l’a montré, le marché est un ordre catallactique. C’est un ordre spontané engendré par l’ajustement des économies individuelles (7). Ou, pour reprendre un concept tiré de la chimie moléculaire, le marché est une propriété émergente. Il se matérialise lorsque les individus jouissent de la faculté d’échanger librement des biens et des services. En simplifiant quelque peu, on soutiendra que les deux ingrédients primaires de la recette du marché sont, d’une part, des individus et, d’autre part, de la liberté économique.

Ces ingrédients sont encore plus essentiels que la formation de prix monétisés ou la présence de règles encadrant les modalités de la production et de l’échange. En effet, tant l’histoire des faits économiques que l’anthropologie contemporaine regorgent d’exemples où des groupes humains pratiquent le troc, sans autre loi marchande que celle de l’accord, instantané ou durable, sur les quantités et les biens échangés (8). Qu’un de ces deux ingrédients fasse défaut et le marché ne peut se matérialiser, ou ne se matérialise que très partiellement. Ainsi, les nombreuses productions de Robinson Crusoe ne sont pas le fruit d’une économie de marché (9). De même, dans les économies socialistes, les mécanismes de marché sont réduits à des formes grossières telles que le marché-noir ou la corruption.

De ces quelques remarques, nous comprenons que i) le marché en tant que propriété émergente ne préexiste pas à l’échange. ii) Plus l’économie est dirigée par la contrainte collective, moins le marché peut se réaliser. De ce point de vue, le marché est une image utilisée pour représenter l’ordre qui naît du désir individuel de l’échange. Tandis que l’Etat est une réalité indépendante de la volonté individuelle.

Dans une économie de liberté, nul n’est obligé d’échanger quoi que ce soit. Chacun a la faculté de s’abstenir et, s’il le désire, de vivre sa propre robinsonnade (10). A l’opposé, dans une économie étatisée le droit d’abstention n’est pas reconnu. L’individu est contraint à toutes sortes de formalités, activités, prestations et prélèvements obligatoires.

Si l’on accepte ce qui précède, on doit également admettre que la responsabilité des crises qui naîtraient dans l’ordre spontané ne peut être dissociée de celle des individus. Autrement dit, les crises y sont la conséquence des imperfections humaines. Concrètement, elles ne sont pas le produit de la catallaxie qui, rappelons-le, ne préexiste pas à l’échange et cesse d’exister dès que l’échange est achevé.

A l’opposé, dans les économies étatisées, les choix économiques sont prescrits ou fortement orientés. Les crises y résultent, nécessairement, de l’agencement des règles visant à réaliser la perfection sociale. L’Etat est toujours responsable. On peut le déplorer, m ais selon la logique de la catallaxie hayekienne, le marché relève d’un concept qui se situe au-delà de la catégorie morale et anthropomorphique de la responsabilité.

Toutefois, il n’y a pas uniquement que sur le terrain des concepts que nous ne pouvons souscrire aux analyses de Godefridi. Celui de l’organisation sociale et politique du monde moderne soulève d’énormes difficultés méthodologiques pour déterminer qui, du marché ou de l’Etat, porte la responsabilité de la crise actuelle.

1.2 L’Etat déforme la catallaxie

Comme le souligne Godefridi lui-même, les économies du XXIe siècle sont toutes mixtes. Partout, l’Etat intervient pour réaliser ses promesses de providence. Pour nous, cette mixité est le résultat du processus qui, depuis la première guerre mondiale, conduit les hommes de l’Etat à renforcer, sans cesse, leur pouvoir aux dépends de la société civile. Cette emprise se manifeste de plusieurs manières :

- le niveau des prélèvements obligatoires ; - la politique de redistribution des richesses ; - le déficit budgétaire ; - la politique monétaire ; - la production règlementaire ; - la formation des esprits et des caractères par l’enseignement public.

Si l’on combine tous ces facteurs ensemble, on doit se rendre à l’évidence que, depuis le début du siècle dernier, les libertés économiques n’ont cessé de régresser. Cela, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis (11). En d’autres termes, le marché - en tant qu’ordre spontané - a de moins en moins d’espace dans lequel se réaliser et fonctionner sans altération extérieure. Dans cet univers mixte où l’Etat est, effectivement, omniprésent, remonter la chaîne des causalités d’une crise n’est pas un exercice intellectuel des plus faciles.

Pour ne prendre qu’un exemple, la production réglementairede la seule France : « est passée de 15000 pages par an dans les années 1980 à 23000 pages annuelles ces dernières années, tandis que le Recueil des lois de l’Assemblée nationale passait de 433 pages en 1973 à 2400 pages en 2003 et 3721 pages en 2004 » (12). Dès lors, comment, mesurer l’impact systémique d’une telle inflation normative sur les comportements individuels ? A ce propos, la question d’Henri Lepage à Drieu Godefridi est parfaitement fondée : « Dites-moi au nom de quel critère scientifique (même poppérien) il serait inconvenant de présenter une analyse qui montre comment la source des problèmes actuels provient d'une accumulation de règles et réglementations ad hoc, pas nécessairement mal pensées, mais qui ont provoqué par la suite, du fait de leurs interférences non prévues, toute une série d'effets pervers cumulatifs ? ». (13)

Un de ces effets pervers, difficile à évaluer, est l’anomie paradoxalement produite par l’excès de lois. Plus elles sont nombreuses, plus elles sont mécaniquement enfreintes. Plus l’infraction se banalise. Ainsi, les nations sur-réglementées encouragent les individus à violer, en permanence, les règles collectives et à en tirer avantage à leur seul profit. Or, cette perversion systémique des comportements rend les individus inaptes à des rapports équilibrés dans leur sphère privée ou marchande.

A la lecture de tous ces éléments, on ne peut être surpris, comme semble l’être Godefridi, de constater que les penseurs libéraux sont tentés de rechercher dans l’enchevêtrement des règlements financiers, des politiques fiscales et monétaires, la part de responsabilité que les Etats peuvent avoir dans la crise actuelle. Et, les articles parus sur ce site ont bien montré qu’elle était déterminante. Même si quelques individus (Kerviel, Madoff…) se sont comportés de manière malhonnête ou irrationnelle.

Précisons que les libéraux du courant académique, n’éprouvent aucun embarras à admettre l’idée que des crises puissent survenir dans une économie de marché, libre de toute emprise étatique. Pour illustrer cette position, nous avons même essayé de trouver l’exemple de l’une de ces crises où l’Etat n’aurait eu aucune responsabilité. Nous avons, alors, pensé à la crise de 1637 en Hollande, engendrée par la spéculation sur les tulipes. Une crise qui, de surcroît, a été abondamment évoquée comme une illustration de la folie spéculatrice et comme le modèle précurseur de la crise actuelle.

Pourtant, en explorant le sujet, nous nous sommes aperçus que cette crise réputée des plus marchandes avait été précipitée par un projet de loi qui aurait rétroactivement changé la nature des contrats d’achat à terme de tulipes : « Dans un article paru en 2007, Earl A. Thompson, professeur d’économie à l’université de Californie (…) offre une autre explication pour l’emballement des cours de la tulipe. (…) Le 24 février 1637, la guilde indépendante des horticulteurs néerlandais annonça une décision qui devait être ratifiée par le parlement, décision selon laquelle tous les contrats conclus entre le 30 novembre 1636 et la réouverture du marché au comptant, en début de printemps, seraient désormais considérés comme des options d’achat. Les acheteurs à terme ne seraient plus dans l’obligation d’acheter les futures tulipes, leur seule contrainte étant de dédommager les vendeurs en leur versant un petit pourcentage du prix stipulé s’ils venaient à se dédire (…) Le décret aurait permis à l’acheteur de se dédire moyennant le paiement d’environ 1/30e du prix contracté. Ceci explique que les acheteurs aient alors souscrit des contrats de plus en plus onéreux (…) Thompson affirme que les ventes au comptant de tulipes sont restées à un niveau normal pendant toute cette période. Il en conclut que la « crise » a été une réaction naturelle au changement des obligations contractuelles du marché à terme »(14).

Cette incursion dans l’histoire économique ne visait pas, une fois de plus, à dédouaner le marché. Mais, incidemment, elle montre qu’il faut, parfois, beaucoup de temps pour distinguer les facteurs publics qui conduisent à des crises économiques.

Néanmoins, ce n’est pas parce que la crise de 1637 a, probablement, eu une origine publique qu’il n’existe pas des crises du ‘’marché’’ que les libéraux ne puissent reconnaître pour telles.

Fondamentalement, la philosophie libérale admet la nature faillible des individus. C’est d’ailleurs ce qui l’incite à prôner la tolérance comme principe de conduite sociale. De cette faillibilité naissent inévitablement des erreurs de calcul économique – au sens où les paris pris sur l’avenir se révèlent erronés. Ces fausses anticipations (i.e. le prix des tulipes ou celui de l’immobilier vont croître à l’infini) sont sanctionnées par un rééquilibrage plus ou moins brutal - que l’on appelle crise. Dans cette phase de retour à la réalité, il faut avoir le courage de le dire : des richesses sont détruites, des drames économiques se produisent, des individus souffrent.

Cela, les économistes libéraux ne le nient nullement. Ce qu’ils disent, à la lumière de leurs travaux et de leurs observations, c’est que si l’on laisse la liberté aux individus d’ajuster leurs comportements aux nouveaux équilibres économiques, la crise sera de plus faible amplitude et de moins longue durée que si l’Etat intervient. Car, en termes systémiques, l’Etat en s’opposant au rééquilibrage s’engage dans un processus de fuite-en-avant et ajoute de nouveaux et futurs déséquilibres au déséquilibre présent.

Bien entendu, on peut défendre l’hypothèse contraire et soutenir que l’intervention de l’Etat est plus bénéfique que son abstention. Mais, il faut alors supposer que les hommes de l’Etat sont moins faillibles et mieux informés que les individus composant la société civile. Une hypothèse magistralement battue en brèche par Hayek, Buchanan et Tullock.

Hayek parce qu’il a montré que l’Etat centralisé est toujours moins bien informé que les individus animant le marché. Buchanan et Tullock, parce qu’ils ont mis à jour la parfaite continuité anthropologique entre l’homme de l’Etat et l’entrepreneur. Tous deux sont animés par la recherche de leur profit personnel.

Aussi, quand Godefridi utilise ironiquement l’argument de la souffrance économique pour justifier l’intervention de l’Etat, demeurons-nous sceptiques : « Au début de la crise financière, de nombreux amis libéraux me disaient : laissons tomber les banques malades en faillite, pas d’intervention de l’Etat ! Solution qui eût impliqué que des millions de gens eussent perdu la totalité de leurs économies (sauf la garantie - fort peu libérale ni réaliste - de l’Etat), un léger dommage collatéral qui politiquement ne pouvait conduire qu’au désordre » (15).

Cet argument nous semble bien plus émotionnel que logique. Car, en dehors des périodes de crise, des millions d’individus perdent, aussi, leurs économies et leurs revenus. Or, leurs souffrances matérielles ne valent pas moins en phase de croissance qu’en temps de crise. L’intervention de l’Etat se justifierait, alors, en permanence. Et, comme il n’est pas possible d’établir un seuil moral (un seuil électoral, oui) à partir duquel l’Etat devrait intervenir, il faudrait qu’il prenne en charge le destin de chacun pour empêcher l’aléa économique. Ce qui, pratiquement, signifierait la fin de la société de marché.

2. Les libéraux démystifient l’Etat

La seconde proposition de Godefridi que nous analyserons tient dans cette phrase : « Le problème de l’idéologie libérale contemporaine, d’un mot, c’est l’Etat ». Avant de prendre position sur le fond de cette affirmation, nous ferons remarquer qu’on ne peut balayer d’un revers sémantique la croissance tentaculaire de l’Etat depuis le début du XXe siècle. Tandis que l’homme du XVIIIe pouvait vivre, sur ses terres, sans pratiquement jamais avoir affaire à l’Etat, l’homme urbain du XXIe est placé sous sa tutelle permanente. Il ne peut ni naître, ni consommer, ni produire, ni vendre, ni se loger, ni communiquer, ni se déplacer, ni s’instruire, ni se soigner, ni se marier, ni hériter, ni même mourir sans être soumis à une kyrielle de lois, de normes réglementaires, de contraintes fiscales et de prescriptions que les libéraux du XVIIIe siècle n’auraient pu imaginer. Aussi, est-ce tout naturellement que cet Etat, qui est devenu le centre de gravité du champ social, se retrouve au cœur des analyses libérales contemporaines.

On ne peut davantage réduire le libéralisme à une idéologie moniste dont tous les adeptes considéreraient l’Etat comme l’affreux Léviathan à abattre. De nombreux courants, quelquefois très anciens, traversent le libéralisme doctrinal actuel. En simplifiant à l’extrême, on peut distinguer trois tendances de fond : le libéralisme régalien, le libertarisme et le libéralisme académique inspiré par l’école du Public Choice.

2.1 Le libéralisme régalien définit les missions de l’Etat

Pour les Régaliens, héritiers d’Adam Smith, l’existence de l’Etat n’est pas en cause(16). Ce qui l’est, c’est la définition de son périmètre. Ce qui unit les Régaliens, c’est précisément l’idée que l’Etat peut être investi de toutes les fonctions collectives qui sont indispensables à la bonne marche d’une société de liberté et qui ne seraient pas spontanément assurées par le marché. Pour certains, il s’agit de la production de règles et d’institutions garantes de la liberté (on pourrait classer Hayek dans cette première catégorie). Pour d’autres, l’Etat doit assurer une offre de monnaie neutre et stable (on pourrait ranger Friedman dans cette deuxième catégorie). Pour d’autres encore, l’Etat doit, par l’éducation, garantir l’égalité des conditions d’accès à l’inégalité (on pourrait classer le Rawls des débuts dans cette troisième catégorie).

2.2 Le libertarisme soutient l’Etat minimum

Chez les Libertariens, Robert Nozick en particulier, l’Etat pose, en effet, un problème moral, car il est la négation de toute liberté individuelle. En conséquence, l’Etat doit être réduit à sa plus simple expression (17).

Cependant, le fait que l’Etat pose un ‘’problème’’ moral aux Libertariens n’est pas un problème épistémologique en soi. Au sens poppérien, les théories libertariennes valent autant que toutes les autres. Ajoutons que les travaux des Libertariens soutiennent la réflexion des libéraux régaliens en ceci qu’ils les incitent à mieux définir les fonctions indispensables de l’Etat. Des fonctions quelquefois surestimées. On pensera, notamment, à la contribution de Murray Rothbard sur la monnaie dont il met en cause le caractère régalien, comme Jean-Baptiste Say l’avait fait deux siècles avant lui (18).

2.3 L’école du Public Choice étudie l’Etat sans passion

Comme l’a souligné Henri Lepage dans sa réponse à Godefridi, on ne peut pas non plus faire fi des travaux de l’école du Public choice quand il s’agit de l’analyse de l’Etat par les penseurs libéraux : « C'est là toute l'essence des analyses du public choice, qu'elles relèvent de disciples de Buchanan, ou encore d'économistes dits autrichiens. Vous faites bon marché de leurs travaux et de leurs conclusions. » (19) Ce à quoi Godefridi a répondu : « Je ne conteste pas davantage les acquis du Public Choice, seulement la naïveté de leur absolutisation qui, couplée à la vision moniste de l'Etat (…) mène à des conclusions scientifiques sur la forme mais balayées par la réalité au premier coup de vent » (20).

Or, le propos du courant du Public Choice n’est pas de juger moralement l’Etat. Il est d’offrir une méthode qui permet d’établir des relations vérifiables entre les choix publics et leurs effets politiques (21).

2.4 La statophobie sera-t-elle bientôt un délit d’opinion ?

Que la démarche du Public Choice déplaise fortement au Prince, qui voit ainsi son action publique démystifiée, n’est pas une raison pour condamner tous ceux qui se revendiquent de cette approche. Il y aurait là un glissement très dangereux. Comme celui par lequel on a réintroduit, dans le droit, le délit d’opinion au nom de la notion très fumeuse de ‘’phobie’’ (22). Or, en lisant Godefridi, on a l’impression qu’émerge sous nos yeux le concept de statophobie. Un de ces concepts circulaires qui étouffe la raison critique en disqualifiant toute opinion contraire.

Telle n’était, probablement, pas l’intention de Godefridi. Mais c’est bien le sentiment général qui naît de ses analyses dans lesquelles il utilise un vocabulaire quasi-religieux pour discréditer ceux qui rejettent l’intervention de l’Etat, les qualifiant de ‘’ fondamentalistes du marché’’.

Au risque d’être qualifié de statophobes invétérés, nous rappellerons qu’il ne faut pas espérer des libéraux qu’ils approuvent, a priori, l’intervention de l’Etat pour corriger les ‘’imperfections’’ du marché. Cela, les keynésiens s’en chargent.

Des libéraux, il est plus raisonnable d’attendre cette double mise en garde que l’Etat n’est pas une organisation angélique et que ses interventions ne sont pas gratuites. Celles-ci ont un coût qui peut s’avérer plus grand que le mal économique auquel l’Etat prétend remédier par son intervention.

Ainsi, en France, comme ailleurs, les plans de relance conduisent à des déficits publics abyssaux. Selon le journal les Echos : « le déficit budgétaire va atteindre 140 milliards d'euros, les dépenses du budget général représentant quelque 280 milliards » (23). Cela signifie donc que 50% des recettes de l’Etat seront financées par l’emprunt. Une situation sans précédent depuis 1786-1787 et la calamiteuse gestion des finances publiques par Calonne, qui conduisit directement à la révolution. Encore, le déficit des recettes de 1787 n’était-il que de 34% (les recettes publiques s’élevaient à 238 millions de livres, les dépenses de 363 et le déficit de 125 millions). De fait, il n’y a pas que la faillite des banques qui conduit au ‘’désordre’’. Le déficit public et l’impéritie monétaire y mènent tout aussi bien (24).

Notons qu’en Belgique, le déficit de recettes de l’Etat fédéral atteindrait 60% en 2009 et en 2010. Ce qui a fait dire au ministre du Budget, Guy Vanhengel, que le pays était « en virtuelle » (25). Au rythme actuel de croissance des déficits, la banqueroute de l’Etat pourrait rapidement devenir réelle.

2.5 Quand les psychologues prennent peur des interventions de l’Etat

Toutefois, les raisons de redouter l’intervention de l’Etat ne sont pas purement économiques. Dans un essai remarquable, le psychiatre Carl Gustav Jung s’intéresse à la dictature des statistiques, utilisées à des fins de politique publique, et aux images mentales qu’elles impriment chez l’individu : « On est tellement fasciné par les vérités statistiques que l’on est frappé de stupeur et l’on est… renforcé dans le sentiment de l’impuissance et du néant de la personnalité individuelle Mais dès que l’individu s’identifie au sentiment écrasant de sa petitesse et de sa futilité, et qu’il en perd le sens de sa vie – qui ne s’épuise pas dans le sens de la prospérité publique …-, il est déjà sur le chemin de l’esclavage d’Etat … il en est même devenu sans le savoir le promoteur et que l’on aille pas sous-estimer l’efficacité psychologique qui émane d’une image statistique du monde : elle refoule l’individuel au niveau d’unités anonymes qui se rassemblent en groupements de masse , il en résulte immanquablement que la responsabilité morale de l’individu est remplacée par la raison d’Etat. A la place d’une différenciation morale et spirituelle de l’individu surgit la prospérité publique ; dans cette perspective le but et le sens de la vie individuelle (qui, il faut y insister est la seule vie réelle) ne réside plus dans le développement et la maturation de l’individu, mais dans l’accomplissement d’une raison d’Etat, imposée à l’homme du dehors, dans la réalisation donc d’un concept abstrait qui a tendance, en définitive, à tirer à lui toute la vie. L’individu se voit de plus en plus privé des décisions morales, de la conduite et de la responsabilité de sa vie ; en contrepartie il sera, en tant qu’unité sociale, régenté, administré, nourri, vêtu, éduqué Dans ces circonstances, il n’est que trop compréhensible que l’insécurité du jugement individuel fasse petit à petit tâche d’huile et que, par suite, on s’efforce de collectiviser la responsabilité dont l’individu se défait au bénéfice d’un corps constitué . L’Etat en particulier se transforme de ce fait en personnalité vivante dont on attend tout. En réalité, l’Etat n’est qu’un camouflage qu’utilisent les individus qui le manipulent. De ce fait, la convention de l’Etat légal glisse de plus en plus vers … une forme de société primitive » (26).

Ainsi, chaque intervention publique supplémentaire se traduit par la perte de libertés individuelles - ce que l’on savait depuis longtemps - mais également par l’altération de la psyché humaine - ce que l’on savait moins.

On appréciera le point de vue de Jung. Malgré la crise, il nous incite à prendre toute la mesure de l’intervention de l’Etat au nom de la sécurité économique : « Dans une société où l’on a le goût de la liberté, on ne trouvera pas beaucoup de monde pour la troquer contre la sécurité économique. Mais la politique actuellement suivie un peu partout, accordant le privilège de la sécurité, tantôt à un groupe, tantôt à un autre, crée rapidement les conditions dans lesquelles l’aspiration à la sécurité devient plus forte que l’amour de la liberté. » (27).

3. Le libéralisme n’est pas un dogme figé

Il est étonnant que Godefridi ait repris à son compte l’accusation récurrente, en temps de crise, du libéralisme figé et incapable de résoudre les problèmes de l’heure : « La réalité nous offre l’image d’une intervention substantielle de l’Etat. De cette réalité … l’idéologie libérale contemporaine, tout à son mépris fétichiste, holiste et moniste de l’Etat, est radicalement incapable de rendre compte. Voilà mon propos » (28).

Confronté à la même accusation, en son temps, Hayek a écrit : « Il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toutes. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires, nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées, et recourir le moins possible à la coercition » (29).

Nous pourrions nous contenter de cette réponse hayekienne pour clore le sujet. Mais, le débat d’idées est un éternel recommencement. Aussi, répondra-t-on aux deux principales critiques de Godefridi à propos de l’immobilisme idéologique du libéralisme. A savoir : le caractère prétendument irréfutable de la doctrine et la mixité posée comme principe de la réalité économique.

3.1 Popper et le principe de réfutabilité

Pour Godefridi : « Tout à leur édification d’une ligne Maginot contre l’Etat, les fondamentalistes du marché (John Gray) ne se sont pas aperçus qu’ils ont bâti un système aussi peu falsifiable, au sens poppérien, que celui de leurs adversaires. » (30).

Ainsi, les libéraux seraient devenus des anti-poppériens qui s’ignorent et le reflet négatif des marxistes. Ce à quoi, Henri Lepage a répondu : « Puis-je vous faire remarquer que votre affirmation s'applique à tous les "systèmes". Les "systèmes" sont par essence infalsifiables en tant que tout. En revanche les éléments empiriques qui conduisent à la construction du système le sont - ou tout au moins devraient l'être. Ce qui distingue les "systèmes" entre eux, c'est précisément la "qualité" poppérienne des différents éléments qui les composent et dont l'assemblement conduit à leur théorie. C'est là où l'on retrouve le véritable débat scientifique » (31).

Pour progresser dans ce débat épistémologique, il faut rappeler les deux principes qui, selon Popper, permettent de distinguer les théories qui relèvent de la science ou d’un système de croyances. Est scientifique, ce qui est peut-être soumis à la vérification, par des tests, et qui peut être librement réfuté. En posant ces deux principes, Popper avait à l’esprit la psychanalyse freudienne et le marxisme. Ceux-ci prétendaient être la science ultime de l’esprit, pour le premier, et de la société, pour le second. Or, par un raisonnement circulaire, ces deux doctrines s’affranchissaient de toute critique. Le freudisme en taxant de névrosés ses contradicteurs. Le marxisme en les qualifiant d’ennemis du peuple, avec les conséquences tragiques que l’on sait.

Pour ce qui est du libéralisme, l’application des critères poppériens soulève une difficulté particulière, car où il n’y a pas un corps de doctrine unifié par un auteur (Freud ou Marx). Il y a pluralité de vues et de courants. Leur seul point commun est celui défini, plus haut, par Hayek : une préférence marquée pour les échanges et les arrangements spontanés. Pour ce qui est de la philosophie libérale, Henri Lepage a raison de dire qu’il n’y a pas de réfutation possible : « Les "systèmes" sont par essence infalsifiables en tant que tout ». La seule réfutation possible étant, en quelque sorte, l’anti-libéralisme. Pour les travaux des économistes libéraux, il n’en va pas de même. Leurs analyses et leurs prévisions sont vérifiables, donc réfutables. Elles sont, ainsi, objet de science.

Malgré tout, la philosophie libérale ‘’en tant que tout’’ a, plus que toutes les autres, un caractère poppérien. Car, lorsqu’elle s’incarne dans la pratique politique elle établit, ou rétablit, la liberté d’expression qui permet la contradiction. En cela, le libéralisme est la moins idéologique des idéologies. C’est même une anti-idéologie ou, si l’on préfère, un système de croyances qui favorise le plus la rationalité comportementale.

Soutenir que les libéraux sont partisans d’un monisme anti-étatiste relève du sophisme, car tout libéral est un poly-centriste dans l’âme. Et si les libéraux ne sont pas toujours d’accord avec le monde dans lequel ils vivent, cela ne les empêche nullement de l’analyser et d’en rendre compte.

3.2 Le constructivisme façonne la réalité

Pour Godefridi, il existe un hiatus entre la pensée libérale et la réalité, parce que la ‘’Société vraiment libérale’’ (SVL) ne se serait jamais incarnée : « Que l’humanité qui, depuis les Grecs, ne cesse d’explorer le champ des possibles politiques sans la moindre réserve …, ne se soit jamais même simplement approchée de l’utopie SVListe, me semble de nature à en interroger le réalisme et la praticabilité » (32).

Pourtant, depuis la Cité antique le monde a connu d’innombrables formes d’organisation politique dans lesquelles la société s’approchait bien plus de la société libérale – véritable ou non - que de l’Etat tentaculaire. Que l’on songe aux villes franches du Moyen-âge, aux Etats-Unis des premiers temps, sans oublier les innombrables communautés vivantes qui échappaient au contrôle du Prince, parce que trop puissantes ou géographiquement éloignées.

L’Etat tel que nous le connaissons aujourd’hui est, de l’avis même des politologues, une création politique récente qui remonterait au XVIe siècle et à Machiavel (33) http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat. Quant à l’Etat social, il naît probablement à la fin du XIXe siècle, en Allemagne, avec Bismarck, même si ses contours se sont précisés dans l’entre-deux-guerres.

Au regard de cette dynamique historique, le vrai problème pour les libéraux, ce n’est pas tellement que la société libérale ne se soit pas incarnée. C’est que l’Etat soit parvenu à supplanter l’individu qu’il était censé servir.

Les expériences sociales et économiques du passé donnent, justement, aux libéraux l’appareil critique pour juger du phénomène de l’Etat et de la mixité. Elles forment un trésor de leçons empiriques, notamment en matière monétaire, où l’on voit que les interventions de l’Etat ont, très souvent, abouti à la ruine totale des épargnants depuis trois siècles : système de Law, assignats de la révolution française, ruine des rentes dans l’inflation de l’après première-guerre, République de Weimar…

En outre, sans esprit critique, il n’y a pas de recherche scientifique possible sur les motivations et les effets prévisibles des interventions de l’Etat. Ceux qui les tiennent pour un acquit en viennent rapidement à les justifier. Aussi, est-ce tout à l’avantage des penseurs libéraux d’entretenir le doute qui nous empêche de sombrer dans la certitude que la ‘’réalité’’ construite par les hommes de l’Etat, à leur profit, soit une vérité opérante et durable.

En guise de conclusion

Dans son échange avec Henri Lepage, Drieu Godefridi lui adresse cette question que nous pourrions nous adresser à nous même : « Puisque la récente crise financière semble vous avoir conforté dans vos convictions théoriques, je me permets de vous soumettre la question suivante : quel ensemble de faits, même purement hypothétique, vous conduirait à les remettre en cause ? » (34).

A cette question, nous répondrons en disant que le seul ensemble de faits qui remettrait en cause nos analyses théoriques, serait celui par lequel l’intervention de l’Etat empêcherait, pendant plus de deux générations, la survenance de crises économiques graves.

Or, aucun Etat moderne n’est jamais parvenu à prévenir une seule des grandes crises. Pas plus en 1923, 1929, 1973, 1979, 2001 qu’en 2008. Et, les mesures adoptées - protectionnistes et/ou inflationnistes -, ont toujours amplifié, puis prolongé ces crises.

Quant aux Etats socialistes ils ont eu, pendant plusieurs décennies, tout pouvoir pour encadrer l’économie. Pourtant, ils ont également connu de graves crises cycliques et ont vécu dans un état de disette permanent. La nature humaine et celle du politique faisant preuve d’une remarquable constante, on ne voit pas par quel miracle l’Etat social-démocrate version XXIe siècle arriverait, en 2009, à faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’est parvenu à réaliser au XXe. Trait_html_691a601b.jpg

Notes

(1) Crise financière, crise du Libéralisme, Débat Henri Lepage / Drieu Godefridi, Institut Hayek, 2009

(2) Lepage / Godefridi, p.3

(3) Lepage / Godefridi, p.11

(4) Lepage / Godefridi, p. 12

(5) Lepage / Godefridi, p. 3

(6) Ludwig von Mises, L’action humaine, Première Partie, Chapitre 2, la portée limitée des concepts praxéologiques,

(7) Friedrich von Hayek, Droit, législation et liberté, t. 2 Le Mirage de la Justice sociale, PUF, Paris 1980, p. 131

(8) Malgré son apparente simplicité, le troc fait l’objet de formalisations complexes, , il est encore largement pratiqué en Amazonie, en Asie et par les groupes eskimos.

(9) Il n’y a pas de production marchande sans une pluralité d’individus libres. Les productions de Crusoe ne sont donc pas marchandes, car elles ne peuvent être cédées à un tiers. Elles sont néanmoins soumises aux lois économiques définissant les rapports de rareté au temps et aux ressources matérielles, comme les coûts d’opportunité : produire de la nourriture ou des habits, chasser ou se reposer, etc.

(10) Une société de liberté donne à chacun la faculté de vivre en autarcie et, par conséquent, de s’extraire du marché s’il le désire. Une société étatisée ne permet à personne d’échapper au contrôle de l’Etat.

(11) Retenir comme seul critère le taux marginal de l’imposition n’est pas suffisant pour estimer l’emprise de l’Etat en Europe et aux Etats-Unis. Si l’on prend en considération tous les facteurs mentionnés au début de ce paragraphe, on se rend compte que, malgré les épisodes thatchérien et reaganien, l’Etat n’a cessé de croître dans ces deux parties du monde.

(12) Lien

(13) Lepage / Godefridi, p.11

(14) Lien

(15) Lepage / Godefridi, p. 4

(16) Lien

(17) Lien

(18) Dans ce registre, on ne peut que recommander la lecture du livre de Rothbard « Etat qu’as-tu fait de notre monnaie » disponible en ligne

(19) Lepage / Godefridi, p.9

(20) Lepage / Godefridi, p.26

(21)Lien

(22) Par exemple les concepts d’islamophobie ou d’homophobie.

(23) Lien

(24) Calonne est nommé ministre des finances en 1783. Il fait financer les dépenses extravagantes de la cour par l’emprunt. Lorsqu’il convoque l‘Assemblée des notables, en février 1787, pour résoudre la question du financement de l’Etat, la France est presque en déconfiture. Plus personne ne veut prêter de l'argent à la couronne. Selon l’historien Mignet, les emprunts s'élevaient à  un milliard six-cent quarante six millions de livres . Une situation étonnamment comparable à celle de la France de 2009 . (25) Lien

(26) C. G. Jung, Présent et Avenir, Le livre de poche, 2006, pp. 13-20.

(27) Friedrich A. von Hayek, La route de la servitude, PUF quadrige, 1985, p.94.

(28) Lepage / Godefridi, p. 12

(29) Friedrich A. von Hayek, La route de la servitude, PUF quadrige, 1985, p. 28

(30) Lepage / Godefridi, p. 12

(31) Lepage / Godefridi, p. 15

(32) Lepage / Godefridi, p.4

(33) Lien

(34) Lepage / Godefridi, p. 32.