Les libéraux sont-ils statophobes ?
Par Gilles Dryancour le samedi 24 octobre 2009, 19:47 - Note de synthèse - Lien permanent
Il y a quelques mois, l'Institut Hayek a rendu public un échange épistolaire entre Henri Lepage et Drieu Godefridi, suite à la publication par ce dernier d'un article dans lequel il dénonçait « la faillite de l'idéologie libérale » (1).
Henri Lepage et moi-même avons souvent discuté des thèmes abordés dans cet échange. Il m'a été suggéré de mettre par écrit mes propres remarques sur la question de savoir si la crise financière traduit aussi, comme l'affirme Drieu Godefridi, la faillite du libéralisme.
Pris par l’analyse de ladite crise, je n’avais pu, jusqu’à ce jour, répondre à cette aimable invitation. La pause estivale m’a, heureusement, donné le loisir de consacrer quelques réflexions aux prises de position de Godefridi. Elles se résument en trois propositions principales qui forment le corps de ce papier :
a) Les penseurs libéraux innocenteraient systématiquement le marché de tous les maux économiques :
« Depuis septembre 2008, les idéologues libéraux sont, quant à eux, plutôt sur la défensive : assisterions-nous à la débâcle du capitalisme ? Non, expliquent-ils, le marché n’est pas en cause - ou alors le "marché politique"; à bien y regarder, c’est encore et toujours l’Etat, cet affreux Léviathan, qui serait blâmable. » « Tout à leur édification d’une ligne Maginot contre l’Etat, les fondamentalistes du marché … ne se sont pas aperçus qu’ils ont bâti un système aussi peu falsifiable, au sens poppérien, que celui de leurs adversaires » (2).
b) Les libéraux souffriraient d’une véritable phobie de l’Etat
« Le problème de l’idéologie libérale contemporaine, d’un mot, c’est l’Etat. Quand ils n’exigent pas sa suppression pure et simple …, les idéologues libéraux n’acceptent la présence de l’Etat, dans quelque domaine que ce soit, que du bout des lèvres, en attendant que le marché propose une alternative, et non sans prévoir les pires avanies suite à l’intervention du gouvernement » (3).
c) La mixité des sociétés modernes constituerait le principe de réalité économique et l’idéologie libérale serait incapable d’en rendre compte.
« La réalité nous offre l’image d’une intervention substantielle des pouvoirs publics dans de nombreux domaines, sur tous les continents, et dans tous les pays (à l’exception peut-être de la Somalie); la mondialisation est celle d’une économie universellement mixte. Peut-on à la fois se féliciter des progrès phénoménaux que l’humanité doit à l’économie de marché depuis deux siècles, et vouer dans le même temps aux gémonies cet Etat dont la présence fut, de l’aveu même des idéologues libéraux, massive tout le long ? » … De cette réalité et de ce monde tout en nuances, l’idéologie libérale contemporaine, tout à son mépris fétichiste, holiste et moniste de l’Etat, est radicalement incapable de rendre compte. Voilà mon propos. Cette incapacité théorique de l’idéologie libérale contemporaine à penser l’action de l’Etat, autrement qu’en la condamnant, est particulièrement frappante dans le cas des récentes interventions massives des pouvoirs publics pour sauver de l’abîme des institutions bancaires, financières et d’assurance » (4)
1. L’irresponsabilité essentielle du marché
Pour Godefridi : « La plupart des analyses de la présente crise financière peuvent prévisiblement se ranger dans deux tiroirs : 1. la faute-au-marché et 2. la faute-à-l’Etat » (5). Certes, toute école de pensée a ses zélotes. En cherchant bien, on trouverait, certainement, quelques penseurs de mauvaise foi qui réfuteraient la responsabilité du ‘’marché’’ dans une crise économique à laquelle l’Etat serait totalement étranger.
Toutefois, on ne peut amalgamer les tenants de la « « faute-à-l’Etat » et les tenants de « la faute-au-marché ». L’Etat n’est pas le marché, ni le marché l’Etat. Des différences profondes les opposent.
1.1 L’Etat ne peut se comparer au marché
Selon la définition de Ludwig von Mises l’Etat est : « l’appareil social de contrainte et de coercition … une institution faite pour pallier l'imperfection humaine … Sa fonction essentielle est d'infliger des punitions à des minorités afin de protéger des majorités contre les conséquences dommageables de certaines actions » (6).
L’Etat est, aussi, une organisation hiérarchique dotée d’une personnalité juridique. Sa responsabilité peut être invoquée devant les tribunaux. A contrario, personne ne peut traduire le ‘’marché’’ devant une cour de justice. Comme Hayek l’a montré, le marché est un ordre catallactique. C’est un ordre spontané engendré par l’ajustement des économies individuelles (7). Ou, pour reprendre un concept tiré de la chimie moléculaire, le marché est une propriété émergente. Il se matérialise lorsque les individus jouissent de la faculté d’échanger librement des biens et des services. En simplifiant quelque peu, on soutiendra que les deux ingrédients primaires de la recette du marché sont, d’une part, des individus et, d’autre part, de la liberté économique.
Ces ingrédients sont encore plus essentiels que la formation de prix monétisés ou la présence de règles encadrant les modalités de la production et de l’échange. En effet, tant l’histoire des faits économiques que l’anthropologie contemporaine regorgent d’exemples où des groupes humains pratiquent le troc, sans autre loi marchande que celle de l’accord, instantané ou durable, sur les quantités et les biens échangés (8). Qu’un de ces deux ingrédients fasse défaut et le marché ne peut se matérialiser, ou ne se matérialise que très partiellement. Ainsi, les nombreuses productions de Robinson Crusoe ne sont pas le fruit d’une économie de marché (9). De même, dans les économies socialistes, les mécanismes de marché sont réduits à des formes grossières telles que le marché-noir ou la corruption.
De ces quelques remarques, nous comprenons que i) le marché en tant que propriété émergente ne préexiste pas à l’échange. ii) Plus l’économie est dirigée par la contrainte collective, moins le marché peut se réaliser. De ce point de vue, le marché est une image utilisée pour représenter l’ordre qui naît du désir individuel de l’échange. Tandis que l’Etat est une réalité indépendante de la volonté individuelle.
Dans une économie de liberté, nul n’est obligé d’échanger quoi que ce soit. Chacun a la faculté de s’abstenir et, s’il le désire, de vivre sa propre robinsonnade (10). A l’opposé, dans une économie étatisée le droit d’abstention n’est pas reconnu. L’individu est contraint à toutes sortes de formalités, activités, prestations et prélèvements obligatoires.
Si l’on accepte ce qui précède, on doit également admettre que la responsabilité des crises qui naîtraient dans l’ordre spontané ne peut être dissociée de celle des individus. Autrement dit, les crises y sont la conséquence des imperfections humaines. Concrètement, elles ne sont pas le produit de la catallaxie qui, rappelons-le, ne préexiste pas à l’échange et cesse d’exister dès que l’échange est achevé.
A l’opposé, dans les économies étatisées, les choix économiques sont prescrits ou fortement orientés. Les crises y résultent, nécessairement, de l’agencement des règles visant à réaliser la perfection sociale. L’Etat est toujours responsable. On peut le déplorer, m ais selon la logique de la catallaxie hayekienne, le marché relève d’un concept qui se situe au-delà de la catégorie morale et anthropomorphique de la responsabilité.
Toutefois, il n’y a pas uniquement que sur le terrain des concepts que nous ne pouvons souscrire aux analyses de Godefridi. Celui de l’organisation sociale et politique du monde moderne soulève d’énormes difficultés méthodologiques pour déterminer qui, du marché ou de l’Etat, porte la responsabilité de la crise actuelle.
1.2 L’Etat déforme la catallaxie
Comme le souligne Godefridi lui-même, les économies du XXIe siècle sont toutes mixtes. Partout, l’Etat intervient pour réaliser ses promesses de providence. Pour nous, cette mixité est le résultat du processus qui, depuis la première guerre mondiale, conduit les hommes de l’Etat à renforcer, sans cesse, leur pouvoir aux dépends de la société civile. Cette emprise se manifeste de plusieurs manières :
- le niveau des prélèvements obligatoires ; - la politique de redistribution des richesses ; - le déficit budgétaire ; - la politique monétaire ; - la production règlementaire ; - la formation des esprits et des caractères par l’enseignement public.
Si l’on combine tous ces facteurs ensemble, on doit se rendre à l’évidence que, depuis le début du siècle dernier, les libertés économiques n’ont cessé de régresser. Cela, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis (11). En d’autres termes, le marché - en tant qu’ordre spontané - a de moins en moins d’espace dans lequel se réaliser et fonctionner sans altération extérieure. Dans cet univers mixte où l’Etat est, effectivement, omniprésent, remonter la chaîne des causalités d’une crise n’est pas un exercice intellectuel des plus faciles.
Pour ne prendre qu’un exemple, la production réglementairede la seule France : « est passée de 15000 pages par an dans les années 1980 à 23000 pages annuelles ces dernières années, tandis que le Recueil des lois de l’Assemblée nationale passait de 433 pages en 1973 à 2400 pages en 2003 et 3721 pages en 2004 » (12). Dès lors, comment, mesurer l’impact systémique d’une telle inflation normative sur les comportements individuels ? A ce propos, la question d’Henri Lepage à Drieu Godefridi est parfaitement fondée : « Dites-moi au nom de quel critère scientifique (même poppérien) il serait inconvenant de présenter une analyse qui montre comment la source des problèmes actuels provient d'une accumulation de règles et réglementations ad hoc, pas nécessairement mal pensées, mais qui ont provoqué par la suite, du fait de leurs interférences non prévues, toute une série d'effets pervers cumulatifs ? ». (13)
Un de ces effets pervers, difficile à évaluer, est l’anomie paradoxalement produite par l’excès de lois. Plus elles sont nombreuses, plus elles sont mécaniquement enfreintes. Plus l’infraction se banalise. Ainsi, les nations sur-réglementées encouragent les individus à violer, en permanence, les règles collectives et à en tirer avantage à leur seul profit. Or, cette perversion systémique des comportements rend les individus inaptes à des rapports équilibrés dans leur sphère privée ou marchande.
A la lecture de tous ces éléments, on ne peut être surpris, comme semble l’être Godefridi, de constater que les penseurs libéraux sont tentés de rechercher dans l’enchevêtrement des règlements financiers, des politiques fiscales et monétaires, la part de responsabilité que les Etats peuvent avoir dans la crise actuelle. Et, les articles parus sur ce site ont bien montré qu’elle était déterminante. Même si quelques individus (Kerviel, Madoff…) se sont comportés de manière malhonnête ou irrationnelle.
Précisons que les libéraux du courant académique, n’éprouvent aucun embarras à admettre l’idée que des crises puissent survenir dans une économie de marché, libre de toute emprise étatique. Pour illustrer cette position, nous avons même essayé de trouver l’exemple de l’une de ces crises où l’Etat n’aurait eu aucune responsabilité. Nous avons, alors, pensé à la crise de 1637 en Hollande, engendrée par la spéculation sur les tulipes. Une crise qui, de surcroît, a été abondamment évoquée comme une illustration de la folie spéculatrice et comme le modèle précurseur de la crise actuelle.
Pourtant, en explorant le sujet, nous nous sommes aperçus que cette crise réputée des plus marchandes avait été précipitée par un projet de loi qui aurait rétroactivement changé la nature des contrats d’achat à terme de tulipes : « Dans un article paru en 2007, Earl A. Thompson, professeur d’économie à l’université de Californie (…) offre une autre explication pour l’emballement des cours de la tulipe. (…) Le 24 février 1637, la guilde indépendante des horticulteurs néerlandais annonça une décision qui devait être ratifiée par le parlement, décision selon laquelle tous les contrats conclus entre le 30 novembre 1636 et la réouverture du marché au comptant, en début de printemps, seraient désormais considérés comme des options d’achat. Les acheteurs à terme ne seraient plus dans l’obligation d’acheter les futures tulipes, leur seule contrainte étant de dédommager les vendeurs en leur versant un petit pourcentage du prix stipulé s’ils venaient à se dédire (…) Le décret aurait permis à l’acheteur de se dédire moyennant le paiement d’environ 1/30e du prix contracté. Ceci explique que les acheteurs aient alors souscrit des contrats de plus en plus onéreux (…) Thompson affirme que les ventes au comptant de tulipes sont restées à un niveau normal pendant toute cette période. Il en conclut que la « crise » a été une réaction naturelle au changement des obligations contractuelles du marché à terme »(14).
Cette incursion dans l’histoire économique ne visait pas, une fois de plus, à dédouaner le marché. Mais, incidemment, elle montre qu’il faut, parfois, beaucoup de temps pour distinguer les facteurs publics qui conduisent à des crises économiques.
Néanmoins, ce n’est pas parce que la crise de 1637 a, probablement, eu une origine publique qu’il n’existe pas des crises du ‘’marché’’ que les libéraux ne puissent reconnaître pour telles.
Fondamentalement, la philosophie libérale admet la nature faillible des individus. C’est d’ailleurs ce qui l’incite à prôner la tolérance comme principe de conduite sociale. De cette faillibilité naissent inévitablement des erreurs de calcul économique – au sens où les paris pris sur l’avenir se révèlent erronés. Ces fausses anticipations (i.e. le prix des tulipes ou celui de l’immobilier vont croître à l’infini) sont sanctionnées par un rééquilibrage plus ou moins brutal - que l’on appelle crise. Dans cette phase de retour à la réalité, il faut avoir le courage de le dire : des richesses sont détruites, des drames économiques se produisent, des individus souffrent.
Cela, les économistes libéraux ne le nient nullement. Ce qu’ils disent, à la lumière de leurs travaux et de leurs observations, c’est que si l’on laisse la liberté aux individus d’ajuster leurs comportements aux nouveaux équilibres économiques, la crise sera de plus faible amplitude et de moins longue durée que si l’Etat intervient. Car, en termes systémiques, l’Etat en s’opposant au rééquilibrage s’engage dans un processus de fuite-en-avant et ajoute de nouveaux et futurs déséquilibres au déséquilibre présent.
Bien entendu, on peut défendre l’hypothèse contraire et soutenir que l’intervention de l’Etat est plus bénéfique que son abstention. Mais, il faut alors supposer que les hommes de l’Etat sont moins faillibles et mieux informés que les individus composant la société civile. Une hypothèse magistralement battue en brèche par Hayek, Buchanan et Tullock.
Hayek parce qu’il a montré que l’Etat centralisé est toujours moins bien informé que les individus animant le marché. Buchanan et Tullock, parce qu’ils ont mis à jour la parfaite continuité anthropologique entre l’homme de l’Etat et l’entrepreneur. Tous deux sont animés par la recherche de leur profit personnel.
Aussi, quand Godefridi utilise ironiquement l’argument de la souffrance économique pour justifier l’intervention de l’Etat, demeurons-nous sceptiques : « Au début de la crise financière, de nombreux amis libéraux me disaient : laissons tomber les banques malades en faillite, pas d’intervention de l’Etat ! Solution qui eût impliqué que des millions de gens eussent perdu la totalité de leurs économies (sauf la garantie - fort peu libérale ni réaliste - de l’Etat), un léger dommage collatéral qui politiquement ne pouvait conduire qu’au désordre » (15).
Cet argument nous semble bien plus émotionnel que logique. Car, en dehors des périodes de crise, des millions d’individus perdent, aussi, leurs économies et leurs revenus. Or, leurs souffrances matérielles ne valent pas moins en phase de croissance qu’en temps de crise. L’intervention de l’Etat se justifierait, alors, en permanence. Et, comme il n’est pas possible d’établir un seuil moral (un seuil électoral, oui) à partir duquel l’Etat devrait intervenir, il faudrait qu’il prenne en charge le destin de chacun pour empêcher l’aléa économique. Ce qui, pratiquement, signifierait la fin de la société de marché.
2. Les libéraux démystifient l’Etat
La seconde proposition de Godefridi que nous analyserons tient dans cette phrase : « Le problème de l’idéologie libérale contemporaine, d’un mot, c’est l’Etat ». Avant de prendre position sur le fond de cette affirmation, nous ferons remarquer qu’on ne peut balayer d’un revers sémantique la croissance tentaculaire de l’Etat depuis le début du XXe siècle. Tandis que l’homme du XVIIIe pouvait vivre, sur ses terres, sans pratiquement jamais avoir affaire à l’Etat, l’homme urbain du XXIe est placé sous sa tutelle permanente. Il ne peut ni naître, ni consommer, ni produire, ni vendre, ni se loger, ni communiquer, ni se déplacer, ni s’instruire, ni se soigner, ni se marier, ni hériter, ni même mourir sans être soumis à une kyrielle de lois, de normes réglementaires, de contraintes fiscales et de prescriptions que les libéraux du XVIIIe siècle n’auraient pu imaginer. Aussi, est-ce tout naturellement que cet Etat, qui est devenu le centre de gravité du champ social, se retrouve au cœur des analyses libérales contemporaines.
On ne peut davantage réduire le libéralisme à une idéologie moniste dont tous les adeptes considéreraient l’Etat comme l’affreux Léviathan à abattre. De nombreux courants, quelquefois très anciens, traversent le libéralisme doctrinal actuel. En simplifiant à l’extrême, on peut distinguer trois tendances de fond : le libéralisme régalien, le libertarisme et le libéralisme académique inspiré par l’école du Public Choice.
2.1 Le libéralisme régalien définit les missions de l’Etat
Pour les Régaliens, héritiers d’Adam Smith, l’existence de l’Etat n’est pas en cause(16). Ce qui l’est, c’est la définition de son périmètre. Ce qui unit les Régaliens, c’est précisément l’idée que l’Etat peut être investi de toutes les fonctions collectives qui sont indispensables à la bonne marche d’une société de liberté et qui ne seraient pas spontanément assurées par le marché. Pour certains, il s’agit de la production de règles et d’institutions garantes de la liberté (on pourrait classer Hayek dans cette première catégorie). Pour d’autres, l’Etat doit assurer une offre de monnaie neutre et stable (on pourrait ranger Friedman dans cette deuxième catégorie). Pour d’autres encore, l’Etat doit, par l’éducation, garantir l’égalité des conditions d’accès à l’inégalité (on pourrait classer le Rawls des débuts dans cette troisième catégorie).
2.2 Le libertarisme soutient l’Etat minimum
Chez les Libertariens, Robert Nozick en particulier, l’Etat pose, en effet, un problème moral, car il est la négation de toute liberté individuelle. En conséquence, l’Etat doit être réduit à sa plus simple expression (17).
Cependant, le fait que l’Etat pose un ‘’problème’’ moral aux Libertariens n’est pas un problème épistémologique en soi. Au sens poppérien, les théories libertariennes valent autant que toutes les autres. Ajoutons que les travaux des Libertariens soutiennent la réflexion des libéraux régaliens en ceci qu’ils les incitent à mieux définir les fonctions indispensables de l’Etat. Des fonctions quelquefois surestimées. On pensera, notamment, à la contribution de Murray Rothbard sur la monnaie dont il met en cause le caractère régalien, comme Jean-Baptiste Say l’avait fait deux siècles avant lui (18).
2.3 L’école du Public Choice étudie l’Etat sans passion
Comme l’a souligné Henri Lepage dans sa réponse à Godefridi, on ne peut pas non plus faire fi des travaux de l’école du Public choice quand il s’agit de l’analyse de l’Etat par les penseurs libéraux : « C'est là toute l'essence des analyses du public choice, qu'elles relèvent de disciples de Buchanan, ou encore d'économistes dits autrichiens. Vous faites bon marché de leurs travaux et de leurs conclusions. » (19) Ce à quoi Godefridi a répondu : « Je ne conteste pas davantage les acquis du Public Choice, seulement la naïveté de leur absolutisation qui, couplée à la vision moniste de l'Etat (…) mène à des conclusions scientifiques sur la forme mais balayées par la réalité au premier coup de vent » (20).
Or, le propos du courant du Public Choice n’est pas de juger moralement l’Etat. Il est d’offrir une méthode qui permet d’établir des relations vérifiables entre les choix publics et leurs effets politiques (21).
2.4 La statophobie sera-t-elle bientôt un délit d’opinion ?
Que la démarche du Public Choice déplaise fortement au Prince, qui voit ainsi son action publique démystifiée, n’est pas une raison pour condamner tous ceux qui se revendiquent de cette approche. Il y aurait là un glissement très dangereux. Comme celui par lequel on a réintroduit, dans le droit, le délit d’opinion au nom de la notion très fumeuse de ‘’phobie’’ (22). Or, en lisant Godefridi, on a l’impression qu’émerge sous nos yeux le concept de statophobie. Un de ces concepts circulaires qui étouffe la raison critique en disqualifiant toute opinion contraire.
Telle n’était, probablement, pas l’intention de Godefridi. Mais c’est bien le sentiment général qui naît de ses analyses dans lesquelles il utilise un vocabulaire quasi-religieux pour discréditer ceux qui rejettent l’intervention de l’Etat, les qualifiant de ‘’ fondamentalistes du marché’’.
Au risque d’être qualifié de statophobes invétérés, nous rappellerons qu’il ne faut pas espérer des libéraux qu’ils approuvent, a priori, l’intervention de l’Etat pour corriger les ‘’imperfections’’ du marché. Cela, les keynésiens s’en chargent.
Des libéraux, il est plus raisonnable d’attendre cette double mise en garde que l’Etat n’est pas une organisation angélique et que ses interventions ne sont pas gratuites. Celles-ci ont un coût qui peut s’avérer plus grand que le mal économique auquel l’Etat prétend remédier par son intervention.
Ainsi, en France, comme ailleurs, les plans de relance conduisent à des déficits publics abyssaux. Selon le journal les Echos : « le déficit budgétaire va atteindre 140 milliards d'euros, les dépenses du budget général représentant quelque 280 milliards » (23). Cela signifie donc que 50% des recettes de l’Etat seront financées par l’emprunt. Une situation sans précédent depuis 1786-1787 et la calamiteuse gestion des finances publiques par Calonne, qui conduisit directement à la révolution. Encore, le déficit des recettes de 1787 n’était-il que de 34% (les recettes publiques s’élevaient à 238 millions de livres, les dépenses de 363 et le déficit de 125 millions). De fait, il n’y a pas que la faillite des banques qui conduit au ‘’désordre’’. Le déficit public et l’impéritie monétaire y mènent tout aussi bien (24).
Notons qu’en Belgique, le déficit de recettes de l’Etat fédéral atteindrait 60% en 2009 et en 2010. Ce qui a fait dire au ministre du Budget, Guy Vanhengel, que le pays était « en virtuelle » (25). Au rythme actuel de croissance des déficits, la banqueroute de l’Etat pourrait rapidement devenir réelle.
2.5 Quand les psychologues prennent peur des interventions de l’Etat
Toutefois, les raisons de redouter l’intervention de l’Etat ne sont pas purement économiques. Dans un essai remarquable, le psychiatre Carl Gustav Jung s’intéresse à la dictature des statistiques, utilisées à des fins de politique publique, et aux images mentales qu’elles impriment chez l’individu : « On est tellement fasciné par les vérités statistiques que l’on est frappé de stupeur et l’on est… renforcé dans le sentiment de l’impuissance et du néant de la personnalité individuelle … Mais dès que l’individu s’identifie au sentiment écrasant de sa petitesse et de sa futilité, et qu’il en perd le sens de sa vie – qui ne s’épuise pas dans le sens de la prospérité publique …-, il est déjà sur le chemin de l’esclavage d’Etat … il en est même devenu sans le savoir le promoteur … et que l’on aille pas sous-estimer l’efficacité psychologique qui émane d’une image statistique du monde : elle refoule l’individuel au niveau d’unités anonymes qui se rassemblent en groupements de masse …, il en résulte immanquablement que la responsabilité morale de l’individu est remplacée par la raison d’Etat. A la place d’une différenciation morale et spirituelle de l’individu surgit la prospérité publique ; dans cette perspective le but et le sens de la vie individuelle (qui, il faut y insister est la seule vie réelle) ne réside plus dans le développement et la maturation de l’individu, mais dans l’accomplissement d’une raison d’Etat, imposée à l’homme du dehors, dans la réalisation donc d’un concept abstrait qui a tendance, en définitive, à tirer à lui toute la vie. L’individu se voit de plus en plus privé des décisions morales, de la conduite et de la responsabilité de sa vie ; en contrepartie il sera, en tant qu’unité sociale, régenté, administré, nourri, vêtu, éduqué … Dans ces circonstances, il n’est que trop compréhensible que l’insécurité du jugement individuel fasse petit à petit tâche d’huile et que, par suite, on s’efforce de collectiviser la responsabilité dont l’individu se défait au bénéfice d’un corps constitué …. L’Etat en particulier se transforme de ce fait en personnalité vivante dont on attend tout. En réalité, l’Etat n’est qu’un camouflage qu’utilisent les individus qui le manipulent. De ce fait, la convention de l’Etat légal glisse de plus en plus vers … une forme de société primitive » (26).
Ainsi, chaque intervention publique supplémentaire se traduit par la perte de libertés individuelles - ce que l’on savait depuis longtemps - mais également par l’altération de la psyché humaine - ce que l’on savait moins.
On appréciera le point de vue de Jung. Malgré la crise, il nous incite à prendre toute la mesure de l’intervention de l’Etat au nom de la sécurité économique : « Dans une société où l’on a le goût de la liberté, on ne trouvera pas beaucoup de monde pour la troquer contre la sécurité économique. Mais la politique actuellement suivie un peu partout, accordant le privilège de la sécurité, tantôt à un groupe, tantôt à un autre, crée rapidement les conditions dans lesquelles l’aspiration à la sécurité devient plus forte que l’amour de la liberté. » (27).
3. Le libéralisme n’est pas un dogme figé
Il est étonnant que Godefridi ait repris à son compte l’accusation récurrente, en temps de crise, du libéralisme figé et incapable de résoudre les problèmes de l’heure : « La réalité nous offre l’image d’une intervention substantielle de l’Etat. De cette réalité … l’idéologie libérale contemporaine, tout à son mépris fétichiste, holiste et moniste de l’Etat, est radicalement incapable de rendre compte. Voilà mon propos » (28).
Confronté à la même accusation, en son temps, Hayek a écrit : « Il n’y a rien dans les principes du libéralisme qui permette d’en faire un dogme immuable ; il n’y a pas de règles stables, fixées une fois pour toutes. Il y a un principe fondamental : à savoir que dans la conduite de nos affaires, nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées, et recourir le moins possible à la coercition » (29).
Nous pourrions nous contenter de cette réponse hayekienne pour clore le sujet. Mais, le débat d’idées est un éternel recommencement. Aussi, répondra-t-on aux deux principales critiques de Godefridi à propos de l’immobilisme idéologique du libéralisme. A savoir : le caractère prétendument irréfutable de la doctrine et la mixité posée comme principe de la réalité économique.
3.1 Popper et le principe de réfutabilité
Pour Godefridi : « Tout à leur édification d’une ligne Maginot contre l’Etat, les fondamentalistes du marché (John Gray) ne se sont pas aperçus qu’ils ont bâti un système aussi peu falsifiable, au sens poppérien, que celui de leurs adversaires. » (30).
Ainsi, les libéraux seraient devenus des anti-poppériens qui s’ignorent et le reflet négatif des marxistes. Ce à quoi, Henri Lepage a répondu : « Puis-je vous faire remarquer que votre affirmation s'applique à tous les "systèmes". Les "systèmes" sont par essence infalsifiables en tant que tout. En revanche les éléments empiriques qui conduisent à la construction du système le sont - ou tout au moins devraient l'être. Ce qui distingue les "systèmes" entre eux, c'est précisément la "qualité" poppérienne des différents éléments qui les composent et dont l'assemblement conduit à leur théorie. C'est là où l'on retrouve le véritable débat scientifique » (31).
Pour progresser dans ce débat épistémologique, il faut rappeler les deux principes qui, selon Popper, permettent de distinguer les théories qui relèvent de la science ou d’un système de croyances. Est scientifique, ce qui est peut-être soumis à la vérification, par des tests, et qui peut être librement réfuté. En posant ces deux principes, Popper avait à l’esprit la psychanalyse freudienne et le marxisme. Ceux-ci prétendaient être la science ultime de l’esprit, pour le premier, et de la société, pour le second. Or, par un raisonnement circulaire, ces deux doctrines s’affranchissaient de toute critique. Le freudisme en taxant de névrosés ses contradicteurs. Le marxisme en les qualifiant d’ennemis du peuple, avec les conséquences tragiques que l’on sait.
Pour ce qui est du libéralisme, l’application des critères poppériens soulève une difficulté particulière, car où il n’y a pas un corps de doctrine unifié par un auteur (Freud ou Marx). Il y a pluralité de vues et de courants. Leur seul point commun est celui défini, plus haut, par Hayek : une préférence marquée pour les échanges et les arrangements spontanés. Pour ce qui est de la philosophie libérale, Henri Lepage a raison de dire qu’il n’y a pas de réfutation possible : « Les "systèmes" sont par essence infalsifiables en tant que tout ». La seule réfutation possible étant, en quelque sorte, l’anti-libéralisme. Pour les travaux des économistes libéraux, il n’en va pas de même. Leurs analyses et leurs prévisions sont vérifiables, donc réfutables. Elles sont, ainsi, objet de science.
Malgré tout, la philosophie libérale ‘’en tant que tout’’ a, plus que toutes les autres, un caractère poppérien. Car, lorsqu’elle s’incarne dans la pratique politique elle établit, ou rétablit, la liberté d’expression qui permet la contradiction. En cela, le libéralisme est la moins idéologique des idéologies. C’est même une anti-idéologie ou, si l’on préfère, un système de croyances qui favorise le plus la rationalité comportementale.
Soutenir que les libéraux sont partisans d’un monisme anti-étatiste relève du sophisme, car tout libéral est un poly-centriste dans l’âme. Et si les libéraux ne sont pas toujours d’accord avec le monde dans lequel ils vivent, cela ne les empêche nullement de l’analyser et d’en rendre compte.
3.2 Le constructivisme façonne la réalité
Pour Godefridi, il existe un hiatus entre la pensée libérale et la réalité, parce que la ‘’Société vraiment libérale’’ (SVL) ne se serait jamais incarnée : « Que l’humanité qui, depuis les Grecs, ne cesse d’explorer le champ des possibles politiques sans la moindre réserve …, ne se soit jamais même simplement approchée de l’utopie SVListe, me semble de nature à en interroger le réalisme et la praticabilité » (32).
Pourtant, depuis la Cité antique le monde a connu d’innombrables formes d’organisation politique dans lesquelles la société s’approchait bien plus de la société libérale – véritable ou non - que de l’Etat tentaculaire. Que l’on songe aux villes franches du Moyen-âge, aux Etats-Unis des premiers temps, sans oublier les innombrables communautés vivantes qui échappaient au contrôle du Prince, parce que trop puissantes ou géographiquement éloignées.
L’Etat tel que nous le connaissons aujourd’hui est, de l’avis même des politologues, une création politique récente qui remonterait au XVIe siècle et à Machiavel (33) http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat. Quant à l’Etat social, il naît probablement à la fin du XIXe siècle, en Allemagne, avec Bismarck, même si ses contours se sont précisés dans l’entre-deux-guerres.
Au regard de cette dynamique historique, le vrai problème pour les libéraux, ce n’est pas tellement que la société libérale ne se soit pas incarnée. C’est que l’Etat soit parvenu à supplanter l’individu qu’il était censé servir.
Les expériences sociales et économiques du passé donnent, justement, aux libéraux l’appareil critique pour juger du phénomène de l’Etat et de la mixité. Elles forment un trésor de leçons empiriques, notamment en matière monétaire, où l’on voit que les interventions de l’Etat ont, très souvent, abouti à la ruine totale des épargnants depuis trois siècles : système de Law, assignats de la révolution française, ruine des rentes dans l’inflation de l’après première-guerre, République de Weimar…
En outre, sans esprit critique, il n’y a pas de recherche scientifique possible sur les motivations et les effets prévisibles des interventions de l’Etat. Ceux qui les tiennent pour un acquit en viennent rapidement à les justifier. Aussi, est-ce tout à l’avantage des penseurs libéraux d’entretenir le doute qui nous empêche de sombrer dans la certitude que la ‘’réalité’’ construite par les hommes de l’Etat, à leur profit, soit une vérité opérante et durable.
En guise de conclusion
Dans son échange avec Henri Lepage, Drieu Godefridi lui adresse cette question que nous pourrions nous adresser à nous même : « Puisque la récente crise financière semble vous avoir conforté dans vos convictions théoriques, je me permets de vous soumettre la question suivante : quel ensemble de faits, même purement hypothétique, vous conduirait à les remettre en cause ? » (34).
A cette question, nous répondrons en disant que le seul ensemble de faits qui remettrait en cause nos analyses théoriques, serait celui par lequel l’intervention de l’Etat empêcherait, pendant plus de deux générations, la survenance de crises économiques graves.
Or, aucun Etat moderne n’est jamais parvenu à prévenir une seule des grandes crises. Pas plus en 1923, 1929, 1973, 1979, 2001 qu’en 2008. Et, les mesures adoptées - protectionnistes et/ou inflationnistes -, ont toujours amplifié, puis prolongé ces crises.
Quant aux Etats socialistes ils ont eu, pendant plusieurs décennies, tout pouvoir pour encadrer l’économie. Pourtant, ils ont également connu de graves crises cycliques et ont vécu dans un état de disette permanent.
La nature humaine et celle du politique faisant preuve d’une remarquable constante, on ne voit pas par quel miracle l’Etat social-démocrate version XXIe siècle arriverait, en 2009, à faire ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’est parvenu à réaliser au XXe.

Notes
(1) Crise financière, crise du Libéralisme, Débat Henri Lepage / Drieu Godefridi, Institut Hayek, 2009
(2) Lepage / Godefridi, p.3
(3) Lepage / Godefridi, p.11
(4) Lepage / Godefridi, p. 12
(5) Lepage / Godefridi, p. 3
(7) Friedrich von Hayek, Droit, législation et liberté, t. 2 Le Mirage de la Justice sociale, PUF, Paris 1980, p. 131
(8) Malgré son apparente simplicité, le troc fait l’objet de formalisations complexes, , il est encore largement pratiqué en Amazonie, en Asie et par les groupes eskimos.
(9) Il n’y a pas de production marchande sans une pluralité d’individus libres. Les productions de Crusoe ne sont donc pas marchandes, car elles ne peuvent être cédées à un tiers. Elles sont néanmoins soumises aux lois économiques définissant les rapports de rareté au temps et aux ressources matérielles, comme les coûts d’opportunité : produire de la nourriture ou des habits, chasser ou se reposer, etc.
(10) Une société de liberté donne à chacun la faculté de vivre en autarcie et, par conséquent, de s’extraire du marché s’il le désire. Une société étatisée ne permet à personne d’échapper au contrôle de l’Etat.
(11) Retenir comme seul critère le taux marginal de l’imposition n’est pas suffisant pour estimer l’emprise de l’Etat en Europe et aux Etats-Unis. Si l’on prend en considération tous les facteurs mentionnés au début de ce paragraphe, on se rend compte que, malgré les épisodes thatchérien et reaganien, l’Etat n’a cessé de croître dans ces deux parties du monde.
(12) Lien
(13) Lepage / Godefridi, p.11
(14) Lien
(15) Lepage / Godefridi, p. 4
(16) Lien
(17) Lien
(18) Dans ce registre, on ne peut que recommander la lecture du livre de Rothbard « Etat qu’as-tu fait de notre monnaie » disponible en ligne
(19) Lepage / Godefridi, p.9
(20) Lepage / Godefridi, p.26
(21)Lien
(22) Par exemple les concepts d’islamophobie ou d’homophobie.
(23) Lien
(24) Calonne est nommé ministre des finances en 1783. Il fait financer les dépenses extravagantes de la cour par l’emprunt. Lorsqu’il convoque l‘Assemblée des notables, en février 1787, pour résoudre la question du financement de l’Etat, la France est presque en déconfiture. Plus personne ne veut prêter de l'argent à la couronne. Selon l’historien Mignet, les emprunts s'élevaient à un milliard six-cent quarante six millions de livres . Une situation étonnamment comparable à celle de la France de 2009 . (25) Lien
(26) C. G. Jung, Présent et Avenir, Le livre de poche, 2006, pp. 13-20.
(27) Friedrich A. von Hayek, La route de la servitude, PUF quadrige, 1985, p.94.
(28) Lepage / Godefridi, p. 12
(29) Friedrich A. von Hayek, La route de la servitude, PUF quadrige, 1985, p. 28
(30) Lepage / Godefridi, p. 12
(31) Lepage / Godefridi, p. 15
(32) Lepage / Godefridi, p.4
(33) Lien
(34) Lepage / Godefridi, p. 32.
Commentaires
Cher monsieur Dryancour,
M'intéressant à la crise financière, je suis remonté de Rothbard, à Turgot, jusqu'à vous. Je tiens à vous féliciter pour cet excellent article et, surtout, d'avoir porté à mon attention le papier de E.A. Thompson. J'ai découvert que l'histoire de la crise des tulipes qu'on nous raconte généralement dans les livres de Finance est, sans être fausse, très incomplète car on y omet le rôle que le gouvernment de la Hollande y a joué.
Je vous donne le crédit de ma découverte sur mon modeste blog d'économiste amateur. (www.louisparent.ca)
Merci mille fois!
Cher Monsieur Parent,
Je vous remercie pour votre appréciation élogieuse et de m'avoir cité dans votre site que j'ai consulté avec plaisir. Mes articles sont précisément destinés à tous les amateurs d'économie.
Ce qui m'a frappé dans l'histoire de la crise des tulipes, c'est que les hommes de l'Etat n'y étaient pas étrangers, malgré ce que l'on nous a enseigné et surtout que sa portée était bien plus limitée que ne le laisse croire la vulgate commune.
Plus généralement, ceci nous renvoie à la problématique de la spéculation, pour laquelle vous semblez manifester un intérêt particulier. Ce que les commentateurs ne disent pas à son sujet, c'est qu'elle est un jeu à somme nulle ou négative, à la différence de l'échange économique qui est un jeu à somme positive.
Lorsque certains perdent d'autres gagnent. Ce qui est moralement choquant, c'est bien entendu lorsque la minorité des bien informés (ou initiés) parviennent à capter l'essentiel des gains aux dépends de la majorité des agents sous informés ou non qualifiés pour s'aventurer dans des opérations boursières complexes. La nature humaine étant ce qu'elle est, le seul moyen de combattre la spéculation n'est pas par un supplément de régulations mais par une meilleure formation des individus à l'économie.
Ce que vous contribuez à faire par votre blog.
Avec tous mes meilleurs voeux,
Gilles Dryancour
Votre article montre que tous les libéraux ne sont pas d'accord avec vos analyses et trouvent des responsabilités dans le marché.
Alors coupable ou pas le marché ?
Le but de mon article est justement de montrer que l'analyse libérale place le marché en dehors du concept anthropomorphique de responsabilité.
Epistémologiquement, on ne peut donc être libéral et considérer le marché comme responsable de la crise.
A ce sujet, je ne peux que vius inviter à relire mes analyses sur la nature catallactique du marché
Ce qui frappe dans le discours de M. Godefridi, c'est son absence d'arguments de fond.
Les économistes expliquent la crise en montrant quelles interventions de l'état ont conduit les financiers à sous-estimer les risques de leurs placements et à surestimer leurs garanties :
-- politique monétaire inflationniste et non perçue comme telle,
-- obligation faite aux banquiers de prêter massivement à des insolvables,
-- garantie des prêts aux dépens du contribuable qui subventionne et encourage les choix de gestion irresponsables,
-- réglementation des sols qui a gonflé artificiellement et temporairement les prix du foncier,
-- réglementation financière et comptable centralisée qui donne une fausse impression de sécurité alors qu'elle concentre les risques d'erreur,
-- enseignement étatisé de l'économie et de la finance qui réprime tout accent mis sur la responsabilité et le libre arbitre.
Les philosophes politiques expliquent que l'étatisme met en oeuvre une conception contradictoire de la justice et de la propriété légitime ;
qu'il implique une anthropologie élitiste qui placerait les hommes de l'état au-dessus de l'humanité, alors qu'on n'a aucune preuve, bien au contraire, que disposer d'un pouvoir politique améliore la qualité des décisions.
Contre ces arguments-là , M. Godefridi n'offre aucune réponse.
On n'a droit qu'à des disqualifications a priori : pétitions de principe, procès d'intention et autres procédés rhétoriques voire polémiques -- puisque c'est ce que sont les faux concepts inventés en vue d'insinuations malhonnêtes et autres erreurs délibérées de catégorie.
Pourquoi n'a-t-on pas droit à un seul argument de fond ?
Mais c'est très simple : parce que M. Godefridi n'est pas économiste, que ce fondateur d'un "Institut Hayek" ne sait rien des explications de la conjoncture par le monopole d'état sur la monnaie que les économistes autrichiens ont élaborées depuis un siècle, de sorte qu'il serait incapable d'argumenter sérieusement en la matière.
Il ne nous laisse même pas l'occasion de deviner pourquoi il s'est mis à gober la propagande officielle comme quoi la crise serait "la faute au marché" ;
on ne peut même pas savoir s'il mesure à quel point la finance et la banque sont réglementées.
De même, puisqu'il reprend à son compte la dogmatique positiviste de Karl Popper, Drieu Godefridi affiche bien son mépris de principe pour toute démonstration rationnelle en philosophie, à partir des moyens de preuve d'icelle, qui sont la validité des concepts et la cohérence du raisonnement.
Donc, si pour lui la démarche est a priori vaine, si elle ne peut pas décrire le réel, on ne doit pas être surpris qu'il s'abstienne d'argumenter sur le fond en la matière : pourquoi le ferait-il, et surtout pourquoi aurait-il appris à le faire ?
Il reste que le mépris de la cohérence logique doit quand même à un moment ou à un autre conduire à une contradiction pratique, et c'est bien ce que nous finissons par trouver :
car s'il est logique qu'il n'argumente pas en économie, puisqu'il n'est pas économiste, au nom de quoi, cependant, se donne-t-il des airs de pouvoir juger les conclusions de ceux qui le sont ?
Et s'il refuse d'examiner les arguments de fond de la philosophie politique libérale parce qu'il rejette a priori la preuve philosophique en tant que telle,
à quoi lui sert de faire semblant d'argumenter contre elle, a fortiori auprès de ceux qui sont capables de reconnaître ce simulacre pour ce qu'il est ?
Merci Bilovisso pour votre long et pertinent commentaire,
J'ai été particulièrement intéressé par le passage où vous mettez en lumière le caractère élitiste de l’approche qui justifie l’intervention des hommes de l’Etat dans la sphère économique. Cette idée que les hommes de l’Etat seraient meilleurs que les autres repose sur un concept relevant de la pensée magique – pour emprunter une expression, chère à Weber. Une pensée magique qui légitime la nouvelle noblesse d’Etat. Or, pour qui sait raisonner, il est aisé de comprendre que les hommes d’Etat sont dans l’impossibilité structurelle de prendre des décisions économiques plus rationnelles que les agents du marché. Les ressources économiques que les hommes de l’Etat utilisent ne leur appartiennent pas. Ce sont des ressources quasi-gratuites dont le coût de confiscation s’exprime uniquement par la perte de voix, lors des élections.
Comme tous les biens publics, les ressources fiscales sont vouées au drame du gaspillage. En effet, les hommes de l’Etat ont mécaniquement intérêt à confisquer les biens de la minorité et à les redistribuer en faveur de la coalition d’intérêts qui soutient leur pouvoir. En d’autres termes, pour les hommes de l’Etat, peu importe le résultat économique de la redistribution des richesses tant que leurs objectifs politiques sont atteints.
Les décisions prises par des agents privés (à l’exception des mandataires) sont nécessairement plus rationnelles que celles des hommes de l’Etat. Leur coût ne peut être différé ni sur autrui ni dans le temps (Même si une décision conduit à des pertes futures, le coût de la décision lui est immédiat car il intègre le risque de ces pertes futures).
Ne connaissant pas Drieu Godefridi personnellement, je ne porterai aucun jugement sur ses choix personnels. Le propos de ma critique est, essentiellement, de souligner les contradictions qui émaillent ses analyses qui, sur de nombreux points, s’inspirent d’un appareil doctrinal qui n’est pas celui dont il revendique l’héritage.
Pour ce qui est du raisonnement logique, il faut admettre depuis Aristote, qu’il n’est pas le monopole des économistes. Les philosophes, les mathématiciens et les logiciens – s’il en reste – fournissent également des outils utiles au développement de la pensée rationnelle.
Ce qui frappe, par contre, c’est la régression de la pensée logique chez nos contemporains. Et, là , vous avez raison de le souligner, l’éducation publique porte une lourde responsabilité dans la régression des esprits. On peut y voir une conséquence systémique du marché politique. Des citoyens dépourvus d’esprit critique sont plus dépendants des rentes publiques. Ils sont moins aptes à créer des richesses par eux-mêmes. Ils sont aussi dépourvus des instruments conceptuels qui permettraient de comprendre le sens et la portée des décisions prises en leur nom. Le coût de leur voix est donc moins élevé. Un constat qui n’est pas nouveau et que l’on retrouve chez Aristote, Machiavel et Montesquieu.
Encore une fois merci de nous lire attentivement et d’apporter votre contribution à cette tribune destinée à tous les esprits libres.
Henri Lepage concède à Drieu Godefridi une fausse analogie entre les économistes libéraux qui appellent un chat un chat, ce qui est censé vexer les gens qui ne savent pas ce que c’est qu’un argument pertinent, et le "philosophe" étatiste qui appelle un chat un chien parce que, apparemment, il ne sait pas ce que c’est qu’un argument pertinent. Le problème n’est pas la manière dont il appelle un chat un chien, mais qu’il n’a pas l’air de savoir à QUEL ANIMAL il a affaire : qu’il n’a pas l’air de comprendre ce que c’est que de PROUVER quelque chose.
Prenons ces auteurs qui excitent tant Godefridi parce qu'ils voudraient abolir l'Etat : ils prédisaient depuis des années que les interventions de l’Etat finiraient pas provoquer une crise de ce genre, et on ne les a pas écoutés. Ils ne sont donc POUR RIEN dans son déclenchement ; et l’abolition de l’Etat n’est toujours pas d’actualité : c’est donc TOUT SAUF LA QUESTION.
Par hypothèse, la question serait plutôt de savoir ce qu’il faudrait faire maintenant : cela veut FORCEMENT dire PLUS OU MOINS D'INTERVENTION étatique et cette différence-là a automatiquement des CONSEQUENCES, que l’on choisisse ou non de reconnaître cette REALITE. Aussi longtemps que l'Etat s’en mêlera, il faudra TOUJOURS CHOISIR entre d'un côté la régulation par la responsabilité personnelle et de l'autre la réglementation sous peine d’amendes et de prison, entre d'un côté la décision privée, plus ou moins RESPONSABLE suivant les contrats qui fondent les entreprises, et de l'autre la décision publique, par nature IRRESPONSABLE puisqu’elle s’impose aux autres par la force.
Quant au SOPHISME AD HOMINEM consistant à dire : "c’est parce qu’ils détestent l’Etat que ‘les idéologues du marché’ expliquent la crise par ses interventions (même pas ‘les économistes libéraux !’ Où est passée la fameuse distinction entre les faits et les normes ?)", de même que l’exhortation à étudier plutôt les moyens de "GERER RATIONNELLEMENT l’économie mixte", tout cela est une INVERSION DE LA REALITE : car la REALITE est que la plupart des économistes libéraux sont d’anciens ETATISTES qui ont COMMENCE par étudier la science économique dans l’ILLUSION, justement, de pouvoir s’en servir pour gérer rationnellement l’économie mixte. Et c’est parce qu’ils se sont progressivement aperçus du FAIT que l’intervention de l’état est presque toujours arbitraire et vaine, incohérente et destructrice, qu’ils sont ENSUITE devenus libéraux. C’est donc EN MEME TEMPS qu’ils ont compris que l’économie mixte ne peut PAS ETRE RATIONNELLE, et que la SEULE chose que l’on puisse dire de raisonnable pour la rendre MOINS IRRATIONNELLE, c’est qu’il faudrait y REDUIRE les ingérences de l’état. Et c'est seulement A LA FIN qu'ils ont lu les auteurs qui démontrent pourquoi la décision étatique est FORCEMENT PLUS MAUVAISE que la décision privée, puis ceux qui expliquent qu'elle l'est parce qu'elle est PAR DEFINITION INJUSTE.
Dans ces conditions, inviter les économistes libéraux à étudier les moyens de "gérer rationnellement l'économie mixte", comme prétendre réfuter leurs énoncés factuels sous le SEUL prétexte d'un a priori idéologique, tout cela traduit une série de CONTRE-SENS qui ne peut que discréditer son auteur, en exposant à quel point il IGNORE CE DONT IL PARLE et méconnaît ceux qu’il voudrait corriger.
Merci à vous, Vincent Jappi, pour votre long commentaire.
Vous trouverez ci-dessous quelques réflexions complémentaires inspirées par vos remarques :
En lisant votre commentaire et le précédent, j'ai eu le plaisir de constater que mon article offrait, peut-être, une tribune à ceux qui se sentaient privés d'un moyen d'exprimer leur point de vue à propos du débat entre Godefridi et Lepage sur les origines de la crise.
Vous avez raison. Proposer, aujourd’hui, l'abolition de tel ou tel pouvoir monopolistique de l'Etat ne constitue qu'une alternative à un modèle de société dominé par la social-démocratie. Ces propositions semblent tellement éloignées de la réalité vécue qu'elles apparaissent, à nos contemporains, comme totalement utopiques. Alors qu'elles auraient été d'une navrante banalité au XIXe siècle. Ce glissement conceptuel est, sans doute, l’élément le plus inquiétant dans les analyses de Godefridi. Il montre comment les hommes de l’Etat sont parvenus à orienter les catégories de pensée, y compris de certains auteurs qui se réclament du libéralisme.
Comme vous le soulignez, les attaques personnelles sont un sophisme bien connu des logiciens sous le nom d’argumentum ad hominem. Ces attaques mettent l’accent sur les conditions psychologiques ou sociales de la formation d’un raisonnement et non pas sur sa valeur formelle. Dans le champ des sciences sociales, les marxistes sont les champions toute catégorie de l’attaque ad hominem – ce qui avait précisément frappé Karl Popper. Selon les marxistes et leurs épigones constructivistes, tout raisonnement serait discrédité par les intérêts de classe de son auteur.
Pour les sciences de la logique, un argument est valide ou non. (Ce qui ne signifie pas qu’il soit nécessairement vrai). Aussi, tout à chacun peut énoncer une proposition juste quel que soit son statut social ou sa position intellectuelle (Un marxiste qui soutient que la Terre est sphérique énonce une proposition vérifiable et juste, en l’état de nos connaissances actuelles. Lorsqu’il défend la loi de paupérisation absolue, il énonce un acte de foi non-vérifié).
La difficulté majeure soulevée par les prises de position de Godefridi ne résidait pas dans le fait qu’il puisse envisager que la présente crise soit née dans le marché (ce qui est une proposition vérifiable et, le cas échéant, réfutable) mais qu’il suggère que le marché en soit responsable (ce qui est une proposition contraire à la logique hayekienne). La distinction peut paraître subtile, mais elle est essentielle pour comprendre la séquence des événements économiques actuels et, de manière plus générale, le comportement des agents.
Pour ce qui est de la rationalité économique marchande ou étatique, tout est question de point de vue. Même, s’ils appauvrissent leur nations, les hommes de l’Etat qui augmentent les impôts agissent rationnellement. Car, leur but est d’être réélus. De même, les spéculateurs qui perdent des fortunes en bourse agissent tout aussi rationnellement. Au travers d’une prise de risque élevé, ils aspirent à un profit élevé.
Ce qu’il faut avoir à l’esprit, c’est que la rationalité d’une décision est indépendante de son produit social ou économique. C’est là le grand enseignement de von Mises dans ''L’action humaine''. Ce qui est rationnel, c’est qu’un individu confronté à plusieurs choix possibles décide en faveur de l’option qui lui paraît la plus favorable. Par définition, la rationalité individuelle ne peut être parfaite. Car, l’avenir étant ouvert, le résultat d’une action est toujours incertain. Il s’ensuit que tout choix repose sur une rationalité partielle, même dans la sphère marchande.
Merci à tous pour cette suite de commentaires qui enrichissent considérablement le débat. Il y a certainement matière à la réalisation d'autres articles de synthèse qui permettraient d'entretenir la discussion. Les colonnes du site sont ouvertes à ceux qui s'en ressentiraient.
si vous me permettez je pense que que la rationalité n'est pas le mot exact car nous agissons toujours par égoïsme et la plupart du temps en suivant nos émotions ;la raison venant à postériori justifier nos choix,c'est ce qu'on appelle la supposée liberté individuelle ,Cela revient à poser le problème philosophique de cette liberté , de son existence et de l'importance du déterminisme génétique, social et culturel de chacun. la liberté est ce une illusion ? mais peu importe, nous prenons tous des décisions que le futur les rend bonnes ou mauvaises; je suis libéral ,ce qui est fort mal vu dans notre société française, car c'est le seul système ou les décisions individuelles engagent nos responsabilités , Plus on voit croître l'intervention de l'Etat et vous l'avez fort bien démontré,plus la responsabilité individuelle disparait
nous agissons par égoïsme certes mais les hommes publics tout autant,parés des vertus de l'intérêt dit général ,ils dépensent toujours plus ..pour être élus c'est d'autant plus facile qu'ils peuvent le faire de manière totalement irresponsables ce n'est pas leur argent qu'ils dépensent..
je sais que mon commentaire peut paraître paradoxal,mais la vie est paradoxale.Quand on arrive à l'automne de sa vie et que durant toute sa vie on a agi en fonction d'un axiome : la lliberté est la première valeur ,elle a pour contrepartie la responsabilité, parfois on arrive en regardant dans le rétro viseur à se poser cette question,mais compte tenu de ce que je suis ou j'étais avais je la possibilité d'agir autrement dans le chaos des multitudes de causes inconnues qui feront que nos actes seront positif sou négatifs pour nous et pour les autres.
finalement je reste libéral pour une seule raison , les hommes étant de même nature qu'ils soient au service de l'Etat ou pas, il vaut mieux que chacun assume les conséquences de ses actes,ce que manifestement les fonctionnaires et les politiques cachés derrière le paravent de l 'intérêt général ne font pas,Pire, le système démocratique encourage la dépense à but éléctoraliste.C'est tellement vrai que dans chaque discours électoral ,on entend la nécessité de réduire la dépense chez les pseudo hommes de droite.
Une fois élus,ils dépensent tout autant sinon plus que les autres et quand la discussion vient devant le parlement trouver un milliard d'économies relève de l'exploit impossible .
Pour terminer je trouve plaisant qu'on accuse le libéralisme de tous les maux alors que depuis 1936 ,année après année, l'Etat a augmenté ses interventions responsables de notre situation financière ,de notre non compétitivité inter européenne, de nos refus de changer de modèle dont toute la classe politique nous rabat les oreilles qu'il est unique au monde et que le monde entier nous l'envie... la méthode couée a des limites