Il y a six ans, la dette grecque n’était que de 180 milliards d’euros. Maintenant qu’elle avoisine les 400 milliards, il devient de plus en plus difficile de dissimuler, à l’opinion publique européenne, qu’elle ne sera jamais remboursée. Un constat que le très conciliant FMI de Christine Lagarde a été contraint de faire, puisqu’il exige désormais l’effacement partiel de la dette grecque en échange de sa participation à tout nouveau programme de renflouement :

« La zone euro doit aller ‘’bien plus loin’’ que prévu pour alléger la dette de la Grèce et pourrait même être contrainte d’en effacer une partie, estime le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport publié mardi 14 juillet mais dont les autorités européennes ont eu connaissance le 11 juillet, soit avant que l’accord qui conditionne un nouveau plan d’aide à Athènes soit signé. Dans ce document, le Fonds assure pourtant que la dette grecque est ‘’totalement non viable’’ et prévoit qu’elle approchera les 200 % de son PIB dans ‘’les deux prochaines années’’, contre environ 175 %. Elle ne peut être viable qu’avec des mesures d’allègement, ce que le premier ministre Alexis Tsipras a demandé, mais que l’Allemagne a refusé» (1).

Ce diagnostic aurait pu être posé, en 2010, dès le premier plan de renflouement. Pour cela, il suffisait de comparer quatre données seulement : i) le montant de la dette publique grecque, ii) son pourcentage par rapport au PIB, iii) le taux d’intérêt moyen des emprunts publics et iv) le taux de croissance. Or, si nos hommes de gouvernement se refusent obstinément à tenir compte de ces données, c’est qu’elles ne vont pas dans le sens de leur intérêt. Le propos de ce papier sera de mettre en lumière les logiques politiques qui amènent à soutenir le service de la dette grecque aux frais du contribuable européen.

Pour cela, nous montrerons comment la convergence des intérêts politiques entre les élites européennes alimente les dysfonctionnements au sein de l’Euroland et comment le retour à la réalité monétaire se produira fatalement.

  1. Une monnaie unique au service de deux maîtres

Pour les médias dominants, l’Eurogroupe (l’instance dirigeante de l’Euroland composée par les ministres des finances des Etats membres de la zone euro) est largement dominé par l’Allemagne :

« L'Eurogroupe est complètement, totalement, dominé par Wolfgang Schäuble, selon Yanis Varoufakis. ‘’C'est comme un orchestre extrêmement bien dirigé, dont il serait le chef’’, raconte-t-il.   Sa position consistait à dire : je ne rediscuterai pas le programme d'aide accepté par le précédent gouvernement » (2).

Selon l’opinion commune, l’influence de l’Allemagne, dans les mécanismes de renflouement des Etats membres de la zone euro, serait le reflet de sa puissance économique. Or, si nous analysons la répartition des contributions au troisième plan de renflouement de la Grèce, nous avons : 22 milliards d’euros pour l'Allemagne, 17 pour la France, 15 pour l’Italie, 13 pour l’Espagne et 18 milliards pour les autres Etats membres, soit 85 milliards en tout.

Comme nous le constatons, au travers de ces chiffres, l’Allemagne n’est pas en mesure d’imposer ses volontés à l’Eurogroupe. En effet, si l’on considère que son influence réelle correspond au montant de ses engagements, à l’égard du mécanisme européen de stabilité (MES), alors elle ne détient que 27% des voix à l’Eurogroupe (3).

L’influence allemande pourrait facilement être contrée par la France, l’Italie, l’Espagne, et le Portugal. Ces pays détiennent plus de 50% des voix au sein du MES. Or, s’ils suivent la ligne minoritaire de Berlin, c’est bien qu’elle soutient leurs intérêts politiques.

Ainsi, les divergences que les pays méditerranéens affichent volontiers avec l’Allemagne, dans les médias, ne sont que de pure façade. Elles sont destinées à rassurer des électeurs de plus en plus inquiets de l’absence de croissance et de la montée du chômage dans leurs pays.

Ces divergences portent, d’ailleurs, uniquement sur les modalités des plans de renflouement. Autrement dit, sur l’intensité de la rigueur à imposer aux récipiendaires de la manne européenne. Elles ne portent pas sur l’essentiel, à savoir sur la raison d’être et l’efficacité des plans en question.

Ce double-jeu politique, mené par les hommes des gouvernements dispendieux, reflète leur crainte d’être, un jour, contraints de faire appel au MES pour se renflouer. En conséquence, ils essayent de limiter, préventivement, la portée des réformes qu’ils devraient un jour appliquer et qui menaceraient leur maintien au pouvoir.

En Allemagne, la donne est inverse. Dans leur grande majorité, les électeurs allemands soutiennent les politiques de rigueur et sont opposés aux plans de renflouement. L’élite dirigeante allemande enfonce donc le clou de l’austérité, pour faire passer les plans de renflouement dans l’opinion publique et au Bundestag :

« Si même Schäuble le dit ! Le ministre allemand des Finances, tenant de la ligne dure vis-à-vis de la Grèce, a jugé mercredi qu'il serait ‘’irresponsable’’ que les députés allemands rejettent le plan d'aide. C'est lui qui a défendu devant le Bundestag ce troisième programme censé sortir Athènes de l'ornière. ‘’Au regard du fait que le Parlement grec a déjà adopté une grosse partie des mesures, il serait irresponsable de ne pas utiliser cette chance pour un nouveau départ en Grèce’’, a martelé le ministre. Les députés allemands devraient en grande majorité suivre l'avis du gouvernement, comme ils l'ont fait à chaque vote sur la Grèce, et ce, malgré une montée des voix contre dans le parti conservateur CDU de la chancelière Angela Merkel » (4).

Selon un sondage de l'institut Forsa, réalisé pour le journal Handelsblatt, 57% des Allemands se prononceraient contre le nouveau plan d'aide en faveur de la Grèce. Et, 84% d’entre eux estimeraient que le gouvernement d’Athènes ne réalisera pas les réformes attendues par les créanciers. Cependant, leurs élus ont voté à 80% pour les plans d’aide (5).

Pour comprendre ce hiatus, entre l’élite au pouvoir et la société civile allemande, il nous faut remonter aux circonstances qui ont conduit à la naissance de l’euro. Comme nous l’avions montré dans nos papiers précédents, l’euro est partiellement né de la volonté des élites politico-économiques allemandes d’assurer la suprématie commerciale de leur pays, en empêchant les dévaluations compétitives au sein de l’Union Européenne (6). Du point de vue de ces élites, l’euro est une réussite totale. Depuis la mise en place de la monnaie unique, les excédents commerciaux allemands sont en croissance quasi constante. On peut même parler d’une progression faramineuse. Pour en mesurer toute l’ampleur, il suffit de rapporter les excédents commerciaux de l’Allemagne à son PIB. Ainsi, ces excédents ont-représenté 4,83% du PIB en 2011, 5,88% en 2012, 5,81% en 2013, 7,6% en 2014 (7). Ils devraient atteindre 8,1% en 2015 (8).

Cette tendance est une illustration vivante de ce que la théorie monétaire nous enseigne : dans une zone monétaire sous-optimale, où différents ensembles économiques en compétition sont soumis à une monnaie unique, l’économie la plus productive vampirise toutes les autres (9).

Le phénomène est devenu trop patent pour qu’il demeure inaperçu. La Commission Européenne s’en inquiète pour la stabilité politique de la zone euro. Lors de la publication des résultats de la balance commerciale allemande de 2014, au mois de février dernier, elle a vivement critiqué Berlin pour ses excédents:

« L’excédent commercial de l’Allemagne a atteint 217 milliards d’euros en 2014 et ses exportations ont progressé de 3,7%, à 1.134 milliards d’euros. Une exception au sein de la zone euro que critique Bruxelles. Berlin se prépare à d’intenses discussions avec la Commission européenne après avoir atteint un nouvel excédent commercial record. Selon les chiffres publiés lundi par l’Office fédéral des statistiques (Destatis), l’Allemagne n’a jamais autant exporté qu’en 2014. Ses exportations ont atteint 1.133,6 milliards d’euros, battant le précédent record de 2012. Son excédent commercial n’a jamais été aussi élevé, atteignant 217 milliards d’euros, soit 22 milliards de plus qu’en 2013 » (10).

Ce que ne veut pas voir la Commission Européenne, c’est que l’excédent allemand est structurellement lié à la monnaie unique. Ses critiques sont donc hors de propos. Cela d’autant plus qu’il n’existe pas, dans les traités européens, de base légale pour condamner des excédents commerciaux prétendument ‘’excessifs’’. Aussi, la Commission se voit-elle systématiquement opposer une fin de non-recevoir par Berlin, quand elle demande une réduction de ses excédents commerciaux :

« Comme Angela Merkel a déjà eu l’occasion de le dire, l’Allemagne ne va quand même pas s’excuser d’avoir des entreprises performantes... Surtout que cet excédent commercial est en grande partie réalisé hors de l’Europe. Les Allemands réfutent donc l’idée qu’ils feraient du tort aux autres Européens et disent aux Français : réglez vos déficiences structurelles avant d’attaquer Berlin» (11).

Quoi qu’il en soit du débat entre Bruxelles et Berlin, l’Allemagne a, depuis la création de l’euro, engrangé plus de 2200 milliards d’euros d’excédents commerciaux. Soit, à peu près, l’équivalent du PIB français. Ces excédents ont également soutenu le marché de l’emploi, puisque le chômage a, en juin dernier, atteint le taux presque incompressible de 4,7%. Dès lors, on comprend pourquoi, outre-Rhin, les hommes de l’Etat veulent maintenir l’euro coûte que coûte. Fut-ce au prix des 70 milliards que coûteront, aux contribuables allemands, les trois plans de renflouement de la Grèce.

Par analogie, on serait tenté de penser que l’euro a été un cuisant échec pour les pays du Sud de la zone. Si l’on prend l’exemple de la France, le bilan de l’euro est loin d’être aussi glorieux que celui de l’Allemagne. Depuis 2004, notre pays a cumulé 320 milliards de déficits commerciaux (12). Sa croissance a été de 0,4% en 2014, 0% au dernier trimestre et son taux de chômage est deux fois et demie supérieur à celui de l’Allemagne (10,3% en juillet 2015). Les 45 milliards prêtés à la Grèce, en 2010 et 2012, pourraient donc être considérés comme un des éléments à porter au passif de nos dirigeants politiques.

Les juger de la sorte serait, toutefois, se placer dans l’optique d’une bonne gestion des ressources publiques. Telle n’est pas celle de ceux qui nous gouvernent. Pour eux, le principal critère de succès est le maintien de la structure politique qui permet de conserver le pouvoir, même au-delà des élections (13). Selon ce critère, l’euro a également été une réussite.

Pour saisir ce paradoxe, il faut se souvenir que les élites politiques méditerranéennes ont adhéré à l’euro dans la seule perspective d’obtenir une baisse du taux des obligations d’Etat, par la dilution de leurs dettes dans une zone monétaire plus vaste intégrant des Etats plus solvables.

Le pari des hommes des Etats méditerranéens, à l’égard de l’euro, a aussi été payant. Grâce à la monnaie unique, les taux d’intérêt auxquels ils devaient emprunter ont notablement chuté. Ainsi, depuis 2002, l’Italie a économisé environ 250 milliards d’euros sur le service de sa dette. Pour la France, ce montant serait, selon nos estimations, proche de 150 milliards. Un montant malgré tout considérable puisqu’il représente, pour l’Etat, trois années pleines de l’impôt sur le revenu.

On doit aussi constater que nos dirigeants n’ont pas utilisé ces ressources pour redresser les comptes de la nation, puisque la dette publique française est passée, entre 2001 et 2015, de 56% à 95% du PIB. Soit, en valeur nominale, une augmentation de 900 milliards d’euros.

Ceci montre bien que les économies réalisées sur le service de la dette, grâce à l’euro, ont servi, depuis 2002, à acheter des voix supplémentaires, sur le marché politique, qui ne pouvaient plus être financées par l’impôt.

Historiquement, la dérive clientéliste du budget de l’Etat a toujours été sanctionnée par l’inflation ou par une remontée brutale des taux d’intérêt (quand la dette publique ne peut pas être monétisée par la banque centrale). Dans le cas de la France, aucun de ces deux phénomènes ne s’est produit pour l’instant.

Ainsi, les taux d’intérêts des bons du trésor français étaient, mi-septembre, toujours extrêmement bas : 0,25% pour les emprunts à cinq ans et 1,07% pour les emprunts à 10 ans (14).

Or, on peut se demander à quels niveaux seraient, aujourd’hui, ces taux, si la France avait conservé sa monnaie nationale, alors que son déficit budgétaire se situe encore aux alentours des 4% du PIB, que sa dette publique se rapproche des 100% et que la croissance est presque nulle. De toute évidence, l’effet anesthésiant de l’euro, sur les taux d’intérêt, se poursuit, entretenu par l’illusion que l’Allemagne renflouera jusqu’au dernier Etat en défaut de paiement.

Une illusion qui se dissipera quand il apparaîtra que l’euro ne peut éternellement servir, en même temps, un maître incorrigiblement clientéliste et un maître inexorablement mercantiliste.

  1. Peurs allemandes et fuite en avant

Pour approfondir nos analyses sur le fonctionnement de l’euro et les vrais motifs qui ont conduit à l’adoption du troisième plan de sauvetage de la Grèce, il nous faut revenir sur un événement qui, au début de cette année, a profondément marqué l’élite politico-économique allemande. Cet événement, c’est la fin du cours-plancher du franc suisse vis-à-vis de l’euro.

Début janvier, cette décision a conduit la monnaie helvétique à s’apprécier de 30% en quelques heures. Dans la foulée, le marché boursier suisse s’est effondré : « par peur de voir les exportations helvétiques chuter à cause de la baisse de la moindre compétitivité provoquée par la brusque appréciation de la devise » (15).

Face à cette augmentation brutale de 30% de la valeur du franc suisse, les hommes de l’Etat allemand ont, plus que jamais, pris conscience que l’éclatement de la zone euro et le retour au mark conduiraient à une très forte réévaluation de leur monnaie par rapport aux devises de tous leurs partenaires commerciaux.

On peut même supposer que les effets d’un retour au mark seraient bien plus dramatiques pour les entreprises allemandes que ne le furent la fin du cours-plancher du franc suisse pour les entreprises helvètes. L’une des raisons étant que le taux de change fixe entre l’euro-mark, l’euro-franc, l’euro-lire ou l’euro-drachme dure depuis bien plus longtemps que n’a duré le cours-plancher instauré, en 2011, par la Banque Nationale Suisse.

Dit d’une autre façon, cela fait plus de treize ans que la valeur de l’euro-mark est artificiellement sous-évaluée vis-à-vis de toutes les autres devises.

S’il est très difficile d’estimer quelle serait la valeur relative d’un néo-mark par rapport à toutes ces monnaies, l’on conçoit aisément que la dislocation de l’Euroland conduirait, sans doute, à la fin du modèle allemand tel que nous le connaissons.

Dans l’hypothèse d’un retour à la situation antérieure à la création de l’euro, on aurait une contraction de 8% du PIB allemand. Celle-ci correspondrait à une perte de 250 milliards d’euros de pouvoir d’achat, pour la population allemande. Inévitablement, il s’ensuivrait une très grave crise sociale et politique à laquelle la coalition CDU-SPD ne survivrait certainement pas (16).

La peur d’un retour à un mark réévalué unit désormais toute l’élite politique allemande autour de l’euro. Du FDP aux Verts, en passant par le SPD et le CDU-CSU, on assiste à une véritable fusion idéologique autour de l’euro. Pour ces partis, l’enjeu n’est plus de sauver la face, comme c’était encore le cas dans les années qui ont suivi la mise en place de l’euro. Leur crainte n’est plus celle d’un revers électoral momentané. Elle est celle d’une disparition totale de la scène politique.

L’unification idéologique des partis, dits de système, en faveur de l’euro est un des effets les plus extraordinaires de l’unification monétaire. Elle se manifeste un peu partout en Europe. Notamment au parlement européen, avec l’alliance formée par le groupe des socialistes, des démocrates-chrétiens et des libéraux de gauche.

En France, l’idée d’un rapprochement entre les partis de gouvernement fait lentement son chemin. On le constate avec les propositions, formulées par d’aucuns, de fusion de listes du PS et des Républicains à la faveur des prochaines élections régionales :

« Au PS et chez Les Républicains, on s’en effraie, au FN, on pourrait presque s’en réjouir: voici, pour les élections régionales de décembre 2015, le retour du scénario d’une fusion des deux grands partis, que certains veulent voir alliés face au FN (…) C’est un ‘’ministre influent’’, sous couvert de l’anonymat, qui aurait relancé l’hypothèse de ce ‘’front républicain’’ puissance 10, selon France Info. La radio explique qu’il en aurait déjà parlé à Manuel Valls et au patron du PS (…) Ce scénario d’une fusion des listes n’est pas nouveau. Il avait déjà été évoqué par le sénateur UMP du Nord Jean-René Lecerf, en novembre 2014, dans les colonnes du quotidien régional La Voix du Nord, en réponse à quelques lignes dans l’hebdomadaire Le Point évoquant ‘’une alliance locale [de l’UMP] avec le PS pour le second tour’’» (17).

Il y a certes dans ses propositions isolées, beaucoup d’opportunisme politique. Mais ce n’est pas un hasard si ce rapprochement idéologique se fait sur la ligne de partage qui sépare les partisans des opposants à l’euro. L’euro dicte désormais ses lois à la classe dirigeante européenne, y compris allemande, bien plus que la classe dirigeante européenne ne gouverne la monnaie unique. A ce propos, on retiendra l’analyse de Philip Bagus sur la question :

« Le sacrifice du deutschemark ne déplut pas à la classe dirigeante allemande (…) il y a, dans nos sociétés, une classe dirigeante qui utilise l’Etat comme un moyen pour l’exploitation du reste de la population. L’Etat dispose du monopole de la coercition et prend les décisions finales concernant tous les conflits dans un territoire donné. Il dispose du pouvoir fiscal ainsi que du pouvoir d’intervention dans tous les domaines. La classe dirigeante exploite, elle est parasite, improductive et possède une forte conscience de classe. Elle a besoin d’une idéologie pour justifier ses actions et prévenir une rébellion de la classe des exploités. Celle-ci est majoritaire, crée des richesses, mais est endoctrinée à l’obéissance et n’a pas vraiment de conscience de classe. Chaque Etat a sa propre classe dirigeante et ses groupes d’intérêt liés à elle. Par conséquent, il peut y avoir plus en commun entre les classes dirigeantes françaises et allemandes qu’entre la classe dirigeante allemande et la classe exploitée en Allemagne. De fait, les intérêts des classes exploitées françaises et allemandes sont opposés, alors que dans bien des domaines les classes dirigeantes françaises et allemandes ne sont pas en concurrence et peuvent bénéficier d’une coopération entre elles. Chacune d’elles veut le pouvoir : elles veulent étendre leur pouvoir sur leurs citoyens. Elles veulent la domination d’une idéologie favorable à l’Etat et à l’accroissement de son pouvoir » (18).

Que les hommes de l’Etat conçoivent l’euro comme un moyen d’accroître leur pouvoir sur la société civile, cela ne fait aucun doute. Néanmoins, leur désir d’accéder à un pouvoir absolu, par les manipulations monétaires, est limité par le marché politique et, bien plus que ne le soupçonne Bagus, par la divergence de leurs intérêts économiques.

Toutefois, depuis que l’euro a fusionné les intérêts, autrefois divergents, des classes dirigeantes européennes, un frein à leur libido dominandi a sauté.

Cette dynamique, singulièrement perverse, nous donne la raison pour laquelle, le tandem Merkel-Schäuble a pris la décision de renflouer la Grèce contre son opinion publique. Et aussi pourquoi Alexis Tsipras a décidé de maintenir la Grèce dans l’Euroland. Cela, malgré un référendum qui aurait logiquement dû conduire au retour de la drachme.

Dans cette logique, nous n’avons pas été surpris d’apprendre qu’il n’a jamais été question d’un ‘’Grexit’’. Que les menaces et le chantage aux liquidités exercé par la BCE ne visaient qu’à empêcher la tenue dudit référendum :

« C'est un aveu qui passera sans doute inaperçu, mais qui lève un voile sur la réalité brute de la stratégie des créanciers de la Grèce en juillet dernier. Dans une interview accordée à Reuters ce 16 septembre, le vice-président de la BCE, Vitor Constâncio, affirme, sans sourciller, que la menace d'expulsion de la Grèce de la zone euro, le fameux Grexit, ‘’n'a jamais été lancée pour de vrai parce que ce ne serait pas légal. (…) Tout ceci n'était donc qu'une farce ? Rien de vrai ? Pourtant, la menace de Grexit a bel et bien été agitée, non seulement par Wolfgang Schäuble, mais aussi par la BCE. Mardi 30 juin, par exemple, trois jours après l'annonce par Alexis Tsipras de l'organisation d'un référendum sur les propositions des créanciers, Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE affirmait dans une interview accordée aux Echos que ‘’la sortie de la Grèce de la zone euro, qui était un objet théorique, ne peut malheureusement plus être exclue’’. Et il allait encore plus loin, en se projetant dans l'hypothèse d'un Grexit : ‘’ce serait un défi pour l'Europe qu'elle devrait relever au plus vite, en renforçant sérieusement son cadre institutionnel’’. Avec ces mots très forts, le Français laissait entendre que la BCE était préparée à faire face à cette option. Ces déclarations étaient lourdes de conséquences, car seule la BCE pouvait, en privant la Grèce de liquidités, contraindre Athènes à sortir de l'Union monétaire » (19).

Au-delà du coup de force de la BCE, on comprend que le but de ce troisième plan de renflouement n’était pas de sauver la Grèce. Il était d’éviter une remontée des taux d’intérêt des obligations d’Etat de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de la France et d’empêcher l’éclatement de la zone. Or, les taux de ces pays ont été soumis à une forte pression à la hausse aux mois de juin-juillet derniers :

« La remontée des taux européens n’en finit plus de déstabiliser les marchés. Mercredi, le rendement du Bund (emprunt à 10 ans) allemand est ainsi repassé au-dessus de 1% sur le marché secondaire, où s’échange la dette déjà émise (…) Jeudi matin, son homologue français, l’OAT, dépassait les 1,3%. Ce n’est pas tant le niveau des taux qui inquiète – il y a deux ans, le taux français était supérieur à 2,5% – que l’ampleur de la remontée: le rendement de l’OAT a quadruplé depuis son plus bas historique de la mi-avril, à 0,34%. Depuis une semaine, la flambée s’accélère. Elle est en partie imputable aux discussions sur la Grèce, qui ravivent les craintes pour l’avenir de la zone euro (…) La Banque de France chiffre à 40 milliards l’effet d’une hausse d’un point des intérêts sur la dette d’ici à cinq ans » (20).

Plus concrètement, les taux des emprunts à 10 ans de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal qui se situaient à 1,8% sont brusquement passés à 2,3%. Si ces taux s’étaient durablement maintenus à ce niveau ; il en serait résulté une augmentation de 32% du service de leur dette. Et, en quelques mois, tous leurs efforts budgétaires, consentis ces dernières années pour rester dans l’euro, auraient été annihilés. Qui sait s’ils n’auraient pas été alors forcés de revenir à leurs monnaies nationales pour monétiser leurs dettes ? Pour l’instant, l’annonce du troisième plan de renflouement de la Grèce a produit les effets escomptés. Début septembre, les taux d’intérêt des pays méditerranéens étaient redescendus à leur valeur de la fin du mois de mai. L’effet domino qui aurait pu, cet été, conduire à l’éclatement de l’euro ne s’est pas produit.

Une fois encore, l’Eurogroupe est parvenu à maintenir l’illusion que le mariage de la carpe et du lapin était viable. Mais, pour paraphraser, La Fontaine : quand le lapin veut faire l’amant, dans l’eau des abysses monétaires ses assauts sombrent infiniment. Et si la carpe s’avise de sortir de son élément : elle suffoque. L’heure de la retraite sonne; Foin d’amours loufoques!

  1. Du remous dans les abysses monétaires

Fin septembre 2015, tout semble égal à la surface de l’euro. Son cours face au dollar est relativement stable. Les taux d’intérêt des obligations d’Etat des pays méditerranéens sont moins volatiles. Les banques grecques ont rouvert leurs guichets. Les médias se veulent rassurant. Chaque jour, le gouvernement français continue à emprunter 520 millions pour soutenir l’Etat-providence (21).

Avec ce retour à la ‘’normale’’, on peut enfin détourner l’attention de l’opinion publique de la crise de l’euro vers d’autres objets de l’actualité, comme la crise des migrants.

Pourtant, lorsqu’on regarde au fond des abysses monétaires, l’on aperçoit de profonds remous qui annoncent de futurs naufrages.

Ainsi, il n’aura échappé à personne que, depuis la crise grecque, le marché boursier est orienté à la baisse. Le CAC 40 qui culminait à 5268 points au 27 avril, dépassait péniblement les 4300 points fin septembre. C’est-à-dire moins que le cours atteint, au moment le plus intense de la crise grecque (Le 8 juillet l’indice était descendu à 4630 points). L’embellie boursière du mois d’août (5196 points au 8/08) n’aura duré que le temps de l’euphorie suscitée par le ballon d’oxygène donné à la Grèce. Les marchés n’ont donc pas été totalement dupes des manœuvres estivales de l’Eurogroupe. Ni de celles de la BCE, pourtant en plein Quantitative Easing (QE).

Cette réaction des marchés financiers est allée à contre-pied de ce qui était attendu par les élites politiques. Elle tendrait à prouver que les marchés boursiers sont encore gouvernés par une rationalité minimale. Toutefois, cette rationalité est de plus en plus altérée par les effets délétères de la monnaie unique. C’est ce que l’on peut lire entre les lignes de cette analyse, de l’agence Reuters, sur l’évolution des taux des Bunds allemands :

« L'Allemagne a économisé 100 milliards d'euros depuis 2010 en raison de la baisse de ses coûts d'emprunt liée à la crise européenne de la dette, montre un rapport publié lundi. L'instabilité en zone euro a conduit les investisseurs à se réfugier vers les obligations d'Etat allemandes, faisant baisser leurs rendements, lit-on dans le rapport de l'institut Leibniz pour la recherche économique. Le fait de devoir payer moins d'intérêts a permis au gouvernement d'économiser plus de 3% de produit intérieur brut, faisant plus que compenser le coût de la crise de la dette pour la première économie d'Europe, selon le rapport. L'étude établit clairement le lien entre les pics de la crise de la dette en zone euro et les fluctuations des rendements des Bunds allemands, qui ont par exemple chuté lorsque le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, a décidé en juin d'organiser un référendum sur les réformes demandées par ses créanciers. Les obligations d'Etat d'autres pays, dont la France, les Etats-Unis et les Pays-Bas, ont bénéficié du même phénomène mais dans des proportions moindres, indique le rapport » (22).

En résumé, plus cela va mal dans les pays méditerranéens de la zone euro, mieux cela va en Allemagne. Bien que cette dernière fasse partie intégrante de l’Union monétaire et que son sort soit lié à celui des autres membres. Ce premier paradoxe systémique en nourrit plusieurs autres.

Ainsi, pour éviter que les pays méditerranéens ne sombrent dans une profonde récession, l’Allemagne a été obligée de renoncer à la traditionnelle orthodoxie monétaire de la Bundesbank. Elle a finalement consenti, à ce que la BCE lance un programme de 1260 milliards d’euros de rachat des obligations publiques et privées des pays surendettés de l’Euroland. Or, ce programme de QE a fait passer la valeur de l’euro de 1,4 dollar, au printemps 2014, à 1,18 dollar au printemps 2015. Soit une dévaluation de l’euro de 20%, en une seule année.

Deuxième paradoxe : la dévaluation de l’euro, censée relancer les exportations des pays méditerranéens, a eu un effet dopant pour les exportations allemandes. Ceci tient au fait que les variations du cours de l’euro n’ont aucun effet sur le commerce intra-zone euro. Elles n’en ont pas davantage sur le différentiel de compétitivité entre les entreprises de l’Euroland qui exportent en zone dollar.

Les entreprises allemandes se sont donc retrouvées dans une position concurrentielle encore plus forte grâce à la dévaluation de l’euro.

Troisième paradoxe : le consensus politique en faveur du laxisme monétaire renforce l’économie allemande aux dépends des pays méditerranéens, alors que ces derniers aspiraient secrètement à son affaiblissement par la contagion inflationniste.

Incidemment, l’unité de vue des élites européennes, sur les plans de renflouement et le quantative easing de la BCE, a fait voler en éclats tout le corpus idéologique de la zone euro. Rappelons ici que ce corpus est incarné par les critères de Maastricht qui font obligation aux membres de l’Euroland d’avoir une dette publique inférieure à 60% du PIB. Le moins que l’on puisse dire est que la zone euro s’éloigne de plus en plus de cette norme :

« Au dernier trimestre de 2014, la dette (…) de la zone euro équivaut à 92,1 % du PIB. Entre 2013 et 2014, l’endettement a augmenté de 1,3 point dans toute l'UE, et de 1 point dans la zone euro. Individuellement, six pays affichent un niveau de dette publique supérieur à 100 % du PIB. Il s’agit de la Grèce (176 %), de l’Italie (131,8 %), du Portugal (131,4 %), de l’Irlande (114,8 %), de la Belgique (108,2 %) et de Chypre (104,7 %). Entre 2010 et 2013, le niveau d’endettement public par rapport au PIB a fortement augmenté dans de nombreux pays européens » (23).

Si le corpus idéologique de l’euro avait encore la moindre force contraignante, alors les Etats surendettés comme l’Italie ou la France devraient refuser de se voir imposer une nouvelle augmentation de leur dette publique au profit de la Grèce. Pourtant, ils suivent comme un seul homme une Allemagne bien engagée sur la voie du désendettement (74% de son PIB en 2014, contre 80% en 2010).

Comme on l’a remarqué ces dernières années, il n’est plus question de sanctionner les grands Etats qui ne respectent pas le critère des 60% de dettes publiques par rapport au PIB. Outre que la dette allemande n’est toujours pas dans les clous de Maastricht, Berlin n’a plus aucun intérêt à imposer cette discipline (24). C’est ainsi que notre pays a systématiquement échappé aux sanctions prévues par les traités :

« Ce qu'on retiendra surtout, c'est l'immense mansuétude de la Commission européenne à l'égard de la France. C'est la troisième fois ces dernières années que notre pays bénéficie d'un délai supplémentaire pour son déficit. Aucun autre mauvais élève en Europe n'a eu un tel traitement de faveur (…) La France évite donc pour le moment une sanction, et François Hollande n'a plus rien à craindre de Bruxelles jusqu'en 2017 » (25).

Faut-il ajouter, ici, que lorsqu’on parle de plan de renflouement de la Grèce, il s’agit d’une pétition de principe et d’un faux-énoncé. En vérité, ce plan contraint les Etats encore solvables à emprunter pour rembourser les intérêts de la dette grecque aux différents organismes prêteurs. La Grèce et ses citoyens ne verront pas un centime des 85 milliards d’euros du troisième programme d’aide du MES. Une aide dont le montant, soulignons-le, est plus élevé que la valeur de toute la réserve d’or de la Banque de France, estimée à 78 milliards d’euros pour 4500 tonnes de métal précieux.

Ce jeu de cavalerie fait dire à de nombreux analystes que l’Eurogroupe préfère aider les banquiers que les peuples. Que cette préférence serait la preuve de la domination des banques sur la démocratie politique. C’est notamment la position de Jacques Sapir sur l’accord trouvé pour refinancer la dette grecque :

« Cet accord est un accord détestable. Il l'est dans le domaine économique. Il saigne à nouveau l'économie grecque sans lui offrir la nécessaire et réelle bouffée d'oxygène dont elle avait besoin. (…)° La hausse de la pression fiscale exigée, les nouvelles coupes dans les dépenses, ne s'accompagnent nullement du plan d'investissement massif qui aurait pu en compenser, au moins en partie, les effets. (…°) L'économie grecque va continuer à s'enfoncer dans la dépression. Les ressources fiscales vont au total stagner, voire diminuer (…)° La dette va donc, en proportion de la richesse produite, devenir de plus en plus lourde. (…) Il faudra d'ici peu trouver à nouveau de l'argent pour la Grèce. (…) Enfin, ce plan est détestable [car], il aboutit à mettre la Grèce en tutelle. (…) Et c'est là sans doute le résultat le plus inouï de cet accord. Il équivaut à annuler une élection libre et démocratique, à affirmer que les règles édictées à Bruxelles ont plus de poids que le jeu démocratique. » (26).

Si nous admettons volontiers qu’il existe une connivence de plus en plus grande entre la les hommes de gouvernement et ceux de la banque, cela n’est pas un effet de l’unification monétaire. C’est la conséquence inévitable de la liberté laissée aux Etats de voter et d’exécuter des budgets en déficit, couplée à l’interdiction de monétiser la dette.

Pour nous, l’assainissement du marché politique requiert, d’abord et avant tout, l’interdiction du déficit budgétaire. Si la règle d’or de l’équilibre budgétaire était gravée dans le marbre de la constitution, la question de la monétisation de la dette ne se poserait plus et la coalition malsaine entre les hommes de l’Etat et de la banque disparaîtrait d’elle-même.

De ce point de vue, nos analyses différent substantiellement des économistes venant de la gauche et hostiles à l’euro, tels Krugman et Stiglitz (27). Pour eux, il faut en revenir aux monnaies nationales pour laisser filer le déficit budgétaire, monétiser la dette et relancer la croissance. Leur véritable objectif est donc de rétablir le mythe du multiplicateur keynésien (28). Ce qu’il y a de surprenant dans leur position, c’est qu’ils feignent d’ignorer que les principes qui gouvernent la zone euro ne s’opposent pas doctrinalement au mythe keynésien de la multiplication des richesses par l’impression de fausse monnaie. Ils ne font que le cantonner dans la limite des critères de Maastricht.

Mais comme, dans la pratique, ces critères ne sont pas respectés, rien ne change fondamentalement. Et, le keynésianisme budgétaire demeure la règle, plus que l’exception.

La France en donne un bon exemple. Depuis 2007, son déficit budgétaire n’est pas descendu en dessous des 4%. Cela, toujours au motif que le déficit budgétaire soutenait la croissance. Pourtant, on y chercherait ladite croissance en vain. Ainsi, ces trois dernières années, la croissance française a été de 0% en 2012, 0,3% en 2013, et 0,4% en 2014. Autrement dit, en 2012, l’Etat a emprunté 5 euros pour créer 0 centimes de richesse. Et en 2014, 1 euro pour 10 centimes.

De toute évidence, le multiplicateur keynésien s’est transformé en diviseur. Aussi, on ne voit pas comment en creusant davantage la dette publique on soutiendra la croissance.

Au contraire, il faut s’attendre à ce que toute la croissance artificielle, créée par l’emprunt public, finisse par se payer par une décroissance réelle le jour où il ne sera plus possible d’emprunter pour payer les intérêts de la dette. C’est précisément ce qui s’est passé en Grèce :

« Aucune statistique ne peut restituer l’ampleur des sacrifices concédés par les Grecs depuis six ans. Certains chiffres aident néanmoins à la mesurer. En 1999, le produit intérieur brut (PIB) par habitant de la Grèce, en parité de pouvoir d’achat, s’élevait ainsi à 24.429 dollars (22.020 euros), selon les calculs de l’institut de conjoncture Coe-Rexecode. En 2007, il est monté jusqu’à 33.018 dollars (29.765 euros), avant de retomber à 24.564 dollars (22.145 euros) en 2014. « Cela signifie que depuis la crise, les Grecs ont reperdu toute la richesse qu’ils avaient gagnée depuis l’entrée dans l’euro » (29).

Les lois de l’économie ayant une fâcheuse tendance à être universelles, on peut s’attendre à ce que le scénario grec se reproduise ailleurs dans l’Euroland. S’il venait à se décliner en Italie, la zone euro atteindrait sa dernière limite et éclaterait très certainement. C’est ce que conjecture Jean-Yves Archer, pour qui les décisions prises par l’Eurogroupe en faveur de la Grèce :

« font sortir du champ des préoccupations la situation délicate d'un pays voisin et ami. En effet, alors que la Grèce représente une dette de moins de 340 milliards d'euros, il est impératif de garder à l'esprit que l'Italie supporte une dette de plus de 2200 milliards.Si le montant est supérieur de 180 milliards à la dette française, il est crucial de se pencher sur l'analyse de sa dynamique. Le verdict est hélas sans appel. En effet, rapportée au PIB, la dette a évolué ainsi: 122,2% en 2012, 127,9% en 2013, 132,4% en 2014 et un prévisionnel de 134,2% en 2015 (…) La dette s'est par conséquent accrue de plus de 12 points de PIB en trois ans (…) Parallèlement, depuis trois ans, le pays est en franche récession: la croissance y est négative depuis 2012. Ainsi: - 2,3% en 2012, - 1,9% en 2013, - 0,3% en 2014 et un prévisionnel situé dans une fourchette de + 0,3 à + 0,5% pour l'année 2015. Cette récession est évidemment un sérieux sujet d'inquiétudes pour ce pays qui aura connu les soi-disant solutions de… Mario Monti (la rigueur ) et Matteo Renzi (pilotage à vue ) » (30).

L’hypothèse d’un éclatement de la zone euro par un défaut de paiement de l’Italie est, actuellement, la plus redoutée et la plus probable. Elle n’est, toutefois, pas la seule. D’autres causes, moins connues, peuvent tout aussi bien mettre un terme à la démesure monétaire de l’euro.

  1. Les limites à la démesure monétaire

Parmi les dérives de l’union monétaire européenne, on pense naturellement à la politique d’assouplissement monétaire de la BCE et à son impact sur son bilan. Ce dernier n’est pas extensible à l’infini. Quand il aura atteint un certain seuil, le retour à la réalité monétaire s’imposera. C’est d’ailleurs ce qui a forcé la banque nationale suisse à abandonner le cours-plancher avec l’euro :

« La Banque Nationale Suisse (BNS) avait épuisé tous ses artifices monétaires pour maintenir le cours entre la devise helvétique et l’euro : La BNS est au bout du rouleau. Étant donné que sa devise était arrimée à l’euro, la banque centrale se devait d’intervenir en permanence pour des raisons qui ne concernaient pas l’économie suisse. Pour la faire baisser, la BNS vendait donc du franc suisse et achetait de l’euro. En trois ans, cet interventionnisme monétaire lui a coûté plus de 200 milliards d’euros, si bien que son bilan atteint aujourd’hui 90 % du PIB suisse. Pour comparer, le bilan de la Banque centrale européenne ou de la Réserve fédérale américaine ne dépasse pas 50 % du PIB de la zone économique dont elles ont la charge » (31).

Dans le cas de la BCE, il reste encore trop de marge pour que la taille du bilan conduise à l’éclatement rapide de la zone. Ceci d’autant plus que sur les 1260 milliards d’euros du QE de la BCE, 80% des rachats de dettes devront être effectués par les banques centrales nationales. La BCE ne pouvant racheter que les meilleurs titres sur le marché, le risque de défaut va par conséquent se concentrer dans le bilan des banques centrales nationales.

Au passage, notons que celles-ci rachètent essentiellement les dettes publiques de leur propre Etat. On assiste donc, depuis janvier 2015, à une monétisation partielle des dettes nationales, comme le réclament Sapir et consorts.

Pour l’instant, le seul effet réel du QE de la BCE est la fragmentation de la zone euro qui porte le germe du retour aux monnaies nationales. Celui-ci se produira mécaniquement, si le bilan des banques centrales nationales continuait à se gonfler, au-delà de septembre 2016, et si de fortes poussées inflationnistes venaient à se manifester simultanément dans plusieurs pays de la zone euro. Ce scénario du retour des monnaies nationales par la prolongation des QE de la BCE n’est pourtant pas celui que nous privilégions. A la différence de la FED, la BCE n’hésitera pas à mettre brusquement un terme à son QE pour sauver l’euro. Même au risque de plonger les Etats inflationnistes dans une grave dépression.

Il faut dire que l’euro est la seule raison d’exister des 2600 fonctionnaires et employés de la BCE. Il est donc parfaitement concevable qu’ils utiliseront tout leur pouvoir pour maintenir en place un système monétaire qui leur assure de confortables rentes. Cela, qu’elles qu’en soient les conséquences pour les assujettis à la monnaie unique.

Nous l’avons bien vu cet été, quand la BCE a limité ses prêts d’urgence aux banques grecques pour empêcher les titulaires de comptes de retirer tous leurs avoirs et pour les contraindre à voter non au référendum anti-austérité lancé par leur gouvernement.

C’est un fait sans précédent dans l’histoire des banques centrales. Car, le premier rôle d’une banque centrale n’est pas la lutte contre l’inflation. C’est de permettre le libre accès à la liquidité qui est la forme dématérialisée des droits de propriété.

C’est l’une des grandes leçons à retenir de cet été, la BCE est prête à détruire les droits de propriété des citoyens européens pour sauver l’euro. Aussi ne faut-il se faire aucune illusion sur la poursuite de son QE, s’il venait à menacer la monnaie unique. Pour Gaël Giraud, ce QE est, de toutes les manières, voué à l’échec. Notamment le volet de 400 milliards destiné au rachat des dettes des banques privées :

« Cette politique risque de simplement permettre aux banques privées d’avoir de nouveau un matelas de liquidités considérables pour combler les trous de leur bilan, se lancer dans des opérations de spéculation sur les marchés financiers et gonfler encore plus la bulle spéculative. (…)°Ce débat est piégé par le fait que la majorité des économistes académiques croient à la théorie du ‘’multiplicateur monétaire’’ (…) Pour faire simple, cette théorie énonce que c’est la banque centrale qui, quand elle crée de la monnaie, rend possible la création de monnaie par les banques privées qui prêtent ensuite en faisant des crédits. (…) C’est à quoi toute une partie des hauts fonctionnaires aux Etats-Unis, mais aussi en Europe et en France, croit dur comme fer. Sauf que ce n’est pas vrai du tout. La banque centrale d’Angleterre, elle-même, a reconnu l’an dernier que cette théorie est fausse» (32).

Si nous adhérons aux grandes lignes de cette analyse, nous n’y discernons pas une menace directe pour l’existence de l’euro. Des bulles boursières se formeront et éclateront, sans modifier les rapports de force politiques qui sous-tendent l’euro. Par contre, le QE de la BCE pourrait, dans son ensemble, modifier ces rapports de force en dépréciant l’euro au-delà de ce qui serait acceptable par la majorité des électeurs allemands.

C’est là une question cruciale que très peu d’analystes se posent : comment le modèle allemand construit sur une monnaie forte et une hausse raisonnable des salaires peut-il résister à la dépréciation de l’euro ? En effet, ce modèle a été bâti sur l’enrichissement de la classe moyenne par l’appréciation continue du mark. Pour fonctionner, il impliquait, d’une part, une production industrielle hautement spécialisée, à forte valeur ajoutée, et destinée à l’exportation (les machines-outils, les technologies de pointe, les véhicules haut de gamme…). D’autre part, la classe moyenne allemande devait accéder à des biens de grande consommation, généralement importés, à bon marché (alimentation, équipement ménager, meubles, vacances à l’étranger). Dans ce modèle économique, toute dévaluation de la monnaie se traduit immédiatement par une perte de pouvoir d’achat pour la classe moyenne.

Les Allemands l’ont bien compris et ont commencé à revendiquer des hausses de salaires pour compenser un euro structurellement sous-évalué par rapport à la valeur qu’aurait eue le mark, s’il avait été conservé. Pour la première fois depuis 1959 et la fondation du modèle rhénan, les Allemands ont commencé à manifester leur mécontentement par des grèves massives :

« Crèches fermées, boîtes aux lettres vides, trains annulés, billets de banque absents des automates, avions cloués au sol… Les Allemands sont désespérés! Ils ont l’impression de vivre au rythme des grèves depuis plus d’un an. ‘’Je pensais qu’il n’y avait qu’en France qu’on faisait autant grève’’, se lamentent les Allemands. Neuf jours seulement après avoir mis fin à la grève la plus longue de l’histoire de la Deutsche Bahn (compagnie ferroviaire nationale), les cheminots ont décidé de paralyser de nouveau tout le pays. [Ainsi], le nombre de jours de grève a augmenté ces dernières années, passant de 25.000 à 155.000 entre 2010 et 2014 » (33).

Maintenant que l’euro est artificiellement dévalué, par le QE de la BCE, on peut s’attendre, dans un futur proche, à un durcissement des conflits sociaux en Allemagne.

Si ces conflits n’ont pas encore pris de grande ampleur, c’est grâce à l’effondrement du prix des matières premières : pétrole, denrées alimentaires, métaux, etc. Cette coïncidence préserve, pour l’instant, le pouvoir d’achat des Allemands et la chaîne de valeur dans les industries exportatrices.

Cependant, le jour où le prix de ces matières premières remontera, l’Allemagne risque d’être confrontée à l’un des plus graves dilemmes économiques auxquels elle aura eu à faire face depuis l’après-guerre. Ou, il lui faudra sortir de l’euro pour revaloriser le pouvoir d’achat de sa classe moyenne. Ou bien il lui faudra augmenter les salaires. Dans les deux cas, la compétitivité de l’économie allemande s’en trouvera fortement amoindrie. C’est peut-être pour éviter d’être confrontée à ce dilemme qu’Angela Merkel, soutenue par l’élite mercantiliste allemande, a décidé de se servir du prétexte de l’arrivée de quelques dizaines de milliers de réfugiés Syriens, pour constituer une armée de réserve d’un million d’immigrés surnuméraires, au vrai sens marxiste du terme (34).

Cette armée aura l’avantage de faire pression, à la baisse, sur les salaires. Ultérieurement, elle formera une nouvelle classe d’électeurs dont les voix pourront être achetées à un coût beaucoup moins élevé que celui auquel il faut, aujourd’hui, acheter les voix de nationaux rendus plus prospères et indépendants par le plein-emploi. Du côté des pays méditerranéens, cet afflux massif de migrants a été immédiatement exploité pour demander à la Commission Européenne un relâchement des contraintes budgétaires :

« Le commissaire européen aux Affaires économiques Pierre Moscovici a indiqué mardi que la Commission étudiait la possibilité de considérer comme une "circonstance exceptionnelle" la crise des migrants, ce qui permettrait d'assouplir les règles budgétaires européennes. L'Autriche et l'Italie notamment demandent en effet à Bruxelles d'appliquer une clause du pacte de stabilité qui permet au déficit public en cas ‘’d’événements exceptionnels" de dépasser le plafond de 3% du PIB sans encourir de procédure de sanctions » (35).

Comme on doit le constater, la crise de l’euro et la crise migratoire sont systémiquement liées. Elles se nourrissent l’une l’autre. Elles renforcent la structure de pouvoir en place et conduisent au relâchement de la discipline monétaire. Elles accentuent le désordre monétaire dans l’Euroland dont la sous-évaluation de l’euro-mark n’est que l’un des effets, parmi beaucoup d’autres.

Ici, il faut se poser la question de savoir si les électeurs allemands accepteront encore longtemps le sacrifice de leur pouvoir d’achat et le renforcement des inégalités sociales au profit de l’élite mercantiliste au pouvoir ? Pour nous, rien n’est moins certain. Toutefois, en supposant que le plan des hommes de l’Etat allemand d’un euro faible, de salaires laminés et d’excédents commerciaux astronomiques fonctionne, cela implique que les économies des pays méditerranéens continueront à décliner.

Alors, viendra un moment où les électeurs de ces pays voteront contre l’Allemagne et contre l’euro, car les hommes de gouvernement, partisans de la monnaie unique, n’auront plus les moyens d’acheter assez de voix pour s’opposer au retour d’une monnaie nationale, mieux adaptée aux réalités économiques et sociales de leur pays.

Parvenu à ce stade de dysfonctionnement, la zone euro ne peut survivre que par l’établissement de la dictature. Certains pourraient objecter que cette dictature a été mise en place, cet été, par l’Eurogroupe et la BCE. Néanmoins, cette dictature n’est, pour l’instant, qu’une dictature de papier. Les événements de cet été se seraient déroulés d’une toute autre manière, si le plan secret de retour à la drachme de Varouflakis avait été adopté :

« Nous voulions créer, discrètement, des comptes de réserve rattachés à chaque numéro fiscal, et permettre ensuite à chacun d'y accéder facilement, explique Varoufakis, avec pour objectif d'offrir un moyen de transférer des fonds du contribuable à des organisations sans passer par la case banque. Dans ce cas, un système de paiement parallèle se serait installé pour mettre la Grèce à l'abri d'une fermeture des établissements bancaires » (36).

Entre la pusillanimité de ses dirigeants et sa taille non-critique, la Grèce a joué de malchance. Son infortune a provisoirement empêché l’heure des révisions déchirantes de sonner. Mais, cette heure viendra nécessairement. Comme l’a récemment mis en évidence l’économiste Jens Nordvig, toutes les unions monétaires construites sur le modèle de l’euro ont fini par exploser :

« Depuis cinq ans et demi qu'a éclaté la crise grecque, un spectre hante la zone euro, son éclatement. Il vient en réalité du fond du siècle passé. L'économiste danois Jens Nordvig a ainsi répertorié qu'entre 1918 et 2012 quelques 67 unions monétaires ont volé en éclat. Toutes les tentatives d'États indépendants de constituer une monnaie commune unique ont fini par échouer. On ne connaît pas de contre-exemple » (37).

Sauf à imaginer la totale dissolution des Etats-nations européens dans une Union Européenne soviétisée, la zone euro n’échappera pas à cette fatalité. Une fatalité que le jeune ministre de l’économie, Emanuel Macron, a reconnue à demi-mots, le 26 septembre, déclarant à un colloque organisé par le journal Le Monde :«Si rien ne bouge, il n'y a plus de zone euro dans dix ans » (38).

Pour que cela bouge, il faudrait selon les économistes qui ont participé à ce colloque :

«des transferts entre États estimés à 350 milliards nets chaque année sur dix ans, contre 60 milliards actuellement, en provenance principalement d'Allemagne, soit 10% de sa richesse nationale. Est-il crédible de penser qu'il y aura un jour une réforme des procédures au sein de la zone euro qui soit aussi fondamentale? La réponse est non » (39).

Les anciens partisans de la monnaie unique ayant signé l’arrêt de mort de l’euro, dans les dix ans à venir, il ne reste plus qu’à savoir comment l’éclatement de l’Euroland se produira. L’histoire des faits économiques tranchera de savoir si elle se fera par une remontée du taux des obligations d’Etat, par l’explosion des bilans des banques centrales nationales, la victoire des partis politiques hostiles à l’euro ou la guerre monétaire avec le dollar et le yuan.

Le tout est d’avoir conscience du danger qui pèse sur notre épargne et de prendre les mesures nécessaires pour protéger les fruits d’une vie de travail avant qu’il ne soit trop tard (40).

Gilles Dryancour


NOTES

(1) Le Monde.fr/Europe/ 15/07/2015 Grèce, le FMI conditionne son assistance à un allègement de la dette

(2) Le Figaro /conjoncture 14/07/2015, Varoufakis dénonce l’attitude d’un Eurogroupe dominé par l’Allemagne

(3) Le Figaro, Le scan éco/explicateur, 16/07/2015 d’où viennent les 85 milliards d’euros proposés à la Grèce 

(4) Le Point, Economie, 19/08/2015, Schäuble défend au Bundestag le plan d’aide à la Grèce

(5) Reuters, 13/08/2015, Une majorité d’Allemands contre le 3e plan d’aide

(6) Institut Turgot, 15/12/2009, Gilles Dryancour, vers la dislocation de l’Euroland ?

(7) Perspective Monde, 10/07/2015, Jean Herman Guay, La balance commerciale de l’Allemagne en % du PIB

(8) Les Echos, 8/08/2015, L’excédent commercial record en Allemagne en 2015

(9) Du fait de l’impossibilité de laisser les anciennes devises fluctuer librement entre elles et sur le marché international des monnaies.

(10) Les Echos, 09/02/2015, Le nouveau record de la balance commerciale allemande sous l’œil de Bruxelles

(11) Libération, Economie, 13/11/2013, Avec ses excellents excédents, Berlin a un problème de riche

(12) La finance pour tous, Evolution du solde de la balance commerciale en France (2000 à 2013)

(13) C’est une particularité française, la perte des élections n’entraîne nullement l’exclusion du jeu politique, uniquement la perte d’un échelon de pouvoir. Les anciens présidents de la République deviennent membres du Conseil Constitutionnel. Les anciens ministres deviennent députés nationaux, européens, sénateurs ou maires. Et tous ceux qui ne sont pas recasés dans les institutions politiques le sont dans la haute-administration ou les entreprises publiques.

(14) Source Banque de France, 20/09/2015, Taux indicatifs des bons du trésor et OAT

(15) Solidarité et progrès, 16/01/2015, Franc suisse-euro la fin

(16) Banque Mondiale, 2015, Exportations de biens et de services en % du PIB (1985-2014)

(17) Slate, .14/09/2015, Régionales 2015, retour du scénario de fusion des listes ps-républicains

(18) Philipp Bagus, La tragédie de l’euro, L’harmattan, Paris, 2012, p.81.

(19) La Tribune, 16/09/2015, Economie, Union Européenne, Grèce le stupéfiant aveu de la BCE

(20) Le Temps.ch, 13/06/2015, La remontée des_taux d’emprunts, épée de Damoclès sur la France

(21) La Croix, 20/02/2015, L’Agence France Trésor, ces financiers qui placent les emprunts de la France

(22) Reuters, 10/08/2015, Berlin a économisé 100 milliards grâce à la crise de la dette

(23) Toute l’Europe.eu, 27/03/2015, la dette publique des Etats de l’Union-Européenne

(24) Puisque le montant du service de sa dette ne cesse de baisser au fur et à mesure que le volume de la dette des pays méditerranéens augmente.

(25) France info, 25/01/2015, Déficit la Commission Européenne offre un-nouveau délai à la France

(26) Le Figaro, 13/07/2015, Jacques Sapir, Jour de deuil pour l’Europe

(27) krugman.blogs.nytimes.com

(28) Wikiberal, Multiplicateur keynésien

(29) Le Monde, 03/07/2015, La Grèce est retombée à son niveau de vie d’avant l’euro

(30) Le Figaro, 13/02/2015, Zone euro, après la Grèce, l’Italie

(31) Référence

(32) Marianne, 2/02/2015, Gaël, Giraud, A moins d’un miracle, le plan de la BCE a peu de chance de fonctionner

(33) La Tribune de Genève, 20/05/2015, Les Allemands s’inquiètent de voir les grèves se multiplier

(34) Sur le concept d’armée de réserve, on se reportera au Capital de Marx, Chapitre 25-3

(35) La Croix, 22/09/2015, La Commission étudie plus de flexibilité budgétaire face à l’afflux de migrants

(36) Le Figaro, 27/07/2015, Comment Varoufakis préparait secrètement un retour à la drachme

(37) Le Figaro, 29/06/2015, RéfErendum grec, vie et mort des unions monétaires

(38)Le Figaro, 28/09/2015, Pourquoi Macron prédit il la fin de la zone euro

(39) Ibid.

(40) Sur la manière de se protéger on peut se référer à notre papier Comment survivre au krach économique publié par Turgot. Les temps étant ce qu’ils sont, on peut également envisager d’augmenter, raisonnablement, sa couverture en or physique et en argent métal.