De l’autre côté du Rhin, cette réforme, basée sur le compromis franco-allemand de Deauville du 18 octobre dernier, est perçue comme un véritable échec par les alliés de la chancelière Merkel et par la presse économique :

« En acceptant cet été, après beaucoup d'hésitation, de mettre la main au portefeuille pour sauver financièrement la Grèce, Angela Merkel avait promis d'imposer en échange une discipline budgétaire de fer à l'Europe (…) Pourtant, la crédibilité de la chancelière en matière d'orthodoxie financière européenne est bel et bien égratignée. Merkel est accusée par la presse allemande et par certains au sein de son camp d'avoir «capitulé» face à Nicolas Sarkozy. En vertu du compromis, annoncé lundi à Deauville, Berlin a renoncé à son exigence de sanctions automatiques des États de la zone euro, en cas de déficits excessifs. Au lieu de cela, il faudra une décision politique à la majorité qualifiée des pays de la zone pour mettre en œuvre des sanctions contre un État ayant un déficit excessif ou un niveau de dette trop élevé, et une majorité des pays pourront s'opposer à des sanctions financières » (1).

Or, si la vision politique de l’euro l’a emportée sur la vision économique, on ne voit pas ce qui fondamentalement a changé par rapport aux règles de convergence qui fondent l’actuel pacte de stabilité. Pas davantage ne distingue-t-on ce qui rendra l’Union Economique et Monétaire plus viable.

1. Même dans sa future configuration l’UEM ne sera pas viable

Selon nous, l’UEM ne sera pas plus viable demain qu’elle ne l’était hier. On semble l’oublier, mais les mécanismes de discipline budgétaire étaient, déjà, en place dans le pacte de stabilité. Ce sont les fameuses amendes qui peuvent aller de 0,2 à 0,5% du PIB et qui sont prévues au cas où la dette publique atteindrait 60% du PIB et où le déficit dépasserait les 3%. Si ces amendes n’ont jamais été appliquées, c’est précisément parce qu’elles étaient laissées à la discrétion des Etats membres.

De ce point de vue, le renforcement annoncé des sanctions ne modifie pas le mécanisme de décision par lequel elles seront adoptées. Les Etats membres de l’UEM auront toujours le dernier mot. Quant aux nouvelles sanctions prévues, elles n’apportent rien qui soit en mesure d’empêcher la dérive des finances publiques.

1.1 Des sanctions teintées de constructivisme technocratique

Quels sont, en effet, les nouveaux outils budgétaires adoptés par le sommet européen du 30 octobre ? Selon les communiqués officiels, la mesure phare consisterait à étendre le processus de sanction aux pays menant des « politiques économiques considérées comme dangereuses ».

Toute la question sera de savoir quels critères seront retenus pour définir le caractère dangereux d’une politique publique. Ceux cités à l’issue du sommet laissent perplexes :

« Si un pays développe une bulle immobilière (comme en Espagne ou en Irlande récemment) ou voit sa compétitivité chuter, il sera d'abord rappelé à l'ordre et pourra faire l'objet de sanctions s'il appartient à la zone euro » (2).

a) Pour ce qui est des bulles immobilières, on observera que leur formation dépend principalement de la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne et non des politiques nationales. En outre, l’exemple de la bulle immobilière espagnole est particulièrement mal choisi. Comme l’a observé Henri Lepage, celle-ci résulte essentiellement de l’entrée de l’Espagne dans l’euro :

« Prenons le cas de l'Espagne. Lorsque Madrid rejoint l'Union monétaire, le pays a besoin de tout sauf de taux d'intérêt bas. Du fait de la sous-évaluation du taux de conversion de l'ancienne peseta en euro, la péninsule ibérique bénéficie de niveaux de salaires extrêmement compétitifs et attire les capitaux de la vieille Lotharingie européenne qui viennent s'investir en masse dans le tourisme et la construction… En raison de sa participation à l'euro, l’Espagne profite désormais des mêmes taux d'intérêt qu'à Berlin, Paris ou Bruxelles — des taux qui sont donc inférieurs au taux d'inflation observé dans le pays. Pour réduire l'inflation et la ramener vers la moyenne européenne, l'économie espagnole aurait besoin d'une politique monétaire restrictive, avec des taux d'intérêt plus élevés. Mais c'est la norme européenne, dictée par Francfort et calculée par rapport aux intérêts allemands du moment, qui s'impose. La conséquence est immédiate. Le trop bas niveau des taux incite à l'endettement (notamment en allant chercher l'épargne étrangère) ; stimule les investissements dans les secteurs à forte intensité capitalistique ; entraîne la formation d'une formidable bulle immobilière » (3).

Ce que nous suggère l’analyse d’Henri Lepage, c’est que l’euro en tant que monnaie unique a des effets qui varient selon la structure économique de chaque pays. En conséquence, il sera très difficile, à l’avenir, de distinguer la part de responsabilité qui, dans la formation des bulles de prix, incombera aux politiques nationales ou à l’euro. Ainsi, selon la logique des déclarations du président du Conseil Européen, Herman van Rompuy, l’Espagne aurait, à cause de sa bulle immobilière, été mise en examen pour ‘’déviance économique’’. Alors qu’elle était, d’une certaine manière, la victime systémique de la gestion centralisée de la monnaie unique.

Dans ces conditions, on peut anticiper que lorsque le temps des mises en examen budgétaire viendra, les controverses politiques seront des plus vives. Nul doute qu’elles seront aussi perçues par les opinions publiques comme une ingérence de la technocratie européenne dans le fonctionnement du marché politique national.

Là où le bat monétaire risque de blesser, c’est que faute de règles claires du jeu (par exemple : ni déficit ni inflation), on va remplacer ces règles par des politiques économiques à géométrie variable, dictées au gré des aléas bureaucratiques et des majorités de circonstance au sein du Conseil Européen. Autrement dit, au lieu d’une meilleure gouvernance monétaire, on aura la formation d’un gouvernement économique centralisé, sans mandat ni contrôle, dont le but sera de faire converger des économies divergentes par nature. Ceci afin, de les conformer à la représentation constructiviste d’une monnaie artificielle. C’est ce que laisse aussi craindre le second critère retenu pour mettre en œuvre les sanctions préventives.

b) Ce second critère, c’est celui de la perte de compétitivité. Un critère des plus singuliers lorsqu’on songe rétrospectivement au fameux ‘’Agenda de Lisbonne’’ également adopté par un Conseil Européen, au mois de mars 2000.

L’objectif de cet Agenda était de définir : « une stratégie décennale visant à remédier à la faible croissance économique de l'Union Européenne et à la faible… » et de faire de l'économie de l'Union Européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale » (4).

Dix ans après, quels sont les résultats de ce plan pour l’Union Européenne ? L’une des croissances les plus faibles au monde et des pertes constantes de compétitivité face à ses principaux concurrents. Pertes encore plus marquées dans la zone euro, comme nous l’avons montré dans un précédent papier (5). Là aussi, on est en droit de se demander quels critères seront adoptés pour mesurer ces pertes de compétitivité et quel remède y sera apporté.

A ce propos, notons que la monnaie unique amplifie, mécaniquement, les pertes de compétitivité des pays qui ont des coûts salariaux trop élevés par rapport au cours de l’euro sur le marché des changes. Comme les pays ‘’en perte de compétitivité’’ n’auront pas individuellement la capacité de dévaluer l’euro, ils devront théoriquement baisser les salaires pour restaurer le niveau de compétitivité attendu par Bruxelles. Une potion que sera particulièrement amère pour tous ceux auxquels l’euro a été vendu comme une promesse d’augmentation du pouvoir d’achat. (Dans la pratique on sait bien que les baisses de salaires sont très difficiles à réaliser. Elles sont psychologiquement inacceptables. Et, lorsqu'elles arrivent à être imposées, elles se traduisent par des dysfonctionnements de toute nature : absentéisme, travail au noir, sabotage, augmentation des primes ou des promotions...)

Aussi lorsque Herman van Rompuy affirme que : « L'euro a fait office de somnifère pour certains Etats, nous proposons maintenant un système pour les réveiller à temps» - grâce aux sanctions préventives -, il propose de conserver l’anesthésiant et d’y associer un excitant syndical (6). Un mélange qui risque d’être économiquement instable et politiquement dangereux.

Pour illustrer la dynamique en cause ici, on rappellera l’analyse de Martin Feldstein qui donne les raisons pour lesquelles l’euro agit comme un stupéfiant face à la réalité économique :

« L’appartenance à l'union monétaire encourage les pays à faire d'importants déficits budgétaires. Quand un pays qui a sa propre monnaie émet de la dette publique en grandes quantités, les marchés financiers augmentent progressivement le taux d'intérêt sur cette dette et peuvent également pousser à la baisse la valeur de la monnaie. Ces réactions du marché sont une indication du fait que le déficit est en train de passer les bornes. Cependant, parce que c'est en euros qu'empruntent les membres de la zone euro, le déficit exagéré d'un seul pays n'affecte que très peu l'offre totale d'obligations en euro, et donc le taux d'intérêt global et le taux de change en euro » (7).

1.2 Des sanctions inopérantes

Au-delà des effets d’annonce, il n’y a rien de bien nouveau dans les mesures adoptées par le Conseil Européen du 30 octobre. Celles-ci peuvent d’ailleurs se résumer de la manière suivante :

i)Des sanctions pourront être décidées à titre préventif. Elles prendront la forme de dépôts bancaires bloqués et rémunérés. Elles pourront intervenir avant que le déficit d’un pays ait dépassé le seuil des 3% du PIB. Par exemple, si le déficit est sur une pente trop ascendante. Le pays en infraction aura alors six mois pour adopter un plan de rigueur avant d'être sanctionné.

ii)Les sanctions s'appliqueront comme, auparavant, aux pays ne respectant pas les critères d’un déficit budgétaire plafonné à 3% du PIB et à ceux dont la dette dépasse 60%. La nouveauté, en la matière, serait de sanctionner les contrevenants qui ne réduisent leur dette ou leur déficit assez vite.

Sur ce dernier point, on s’interrogera de savoir à quelle vitesse le déficit devra être réduit, selon quelle méthode et si cet objectif est tout simplement réaliste. Car, à en croire la BCE, certains Etats surendettés mettront plusieurs décennies pour revenir dans les critères de Maastricht :

« Les Etats de la zone euro pourraient mettre vingt ans pour que leur niveau d'endettement redevienne inférieur aux critères définis par l'Union européenne, même si les pays prennent des mesures rapides pour gérer leurs problèmes budgétaires, estime la Banque centrale européenne » (8).

A ce stade de l’analyse, constatons simplement que, dans le passé, rien n’a empêché les Etats membres de violer les traités librement ratifiés. Or, comme l’observe une dépêche de l’AFP :

« Les sanctions ne seront pas automatiques… contrairement à ce que souhaitait l'Allemagne, ce qui vaut à la chancelière Angela Merkel d'être très critiquée dans son pays. Paris a obtenu que le pouvoir politique garde son mot à dire, notamment lors du déclenchement de la procédure initiale de "déficit excessif", préalable à toute sanction » (9).

En d’autres termes, rien n’empêchera la formation de coalitions majoritaires qui s’opposeront à l’adoption de ces sanctions. Si l’on en croit Eurostat, cette coalition existe déjà dans les faits puisque 12 Etats membres de l’UEM, sur 16, ne respectent plus les critères de convergence.

« Douze États membres ont affiché un ratio de dette publique supérieur à 60% du PIB en 2009 (5): l’Italie (115,8%), la Grèce (115,1%), la Belgique (96,7%), la Hongrie (78,3%), la France (77,6%), le Portugal (76,8%), l’Allemagne (73,2%), Malte (69,1%), l'Autriche (66,5%), l'Irlande (64,0%) et les Pays-Bas (60,9%) » (10).

Depuis la publication de ces chiffres, les ratios se sont tous détériorés et l’Espagne est venue rejoindre le club des douze contrevenants pour le porter à treize :

« Selon ses prévisions, l'Espagne prévoit un alourdissement de sa dette publique jusqu'en 2012. Alors qu'elle est estimée à 55,2% pour 2009, elle passerait à 65,9% en 2010, puis 71,9% en 2011, 74,3% en 2012, avant de redescendre à 74,1% en 2013 » (11).

Quant à la France, on comprend qu’elle tenait à garder la maîtrise du déclenchement de la procédure initiale de déficit puisque le déficit de l’Etat central devrait y avoisiner les 8% du PIB en 2010 (12). Encore, ce chiffre est-il trompeur. Il ne tient pas compte du déficit de la sécurité sociale qui à lui seul devrait se situer aux alentours de 1,2% du PIB. Tous comptes publics faits, on approche sans doute, en France, des 10% de déficit en termes de PIB. Un chiffre à la grecque qui laisse planer comme un doute sur les véritables motivations politiques de la réforme du 30 octobre. N’est-il pas, en effet, singulier de voir l’un des principaux contrevenants à l’orthodoxie budgétaire définir la méthode par laquelle les dépassements budgétaires devront être sanctionnés ?

Relevons, au sujet de la France, qu’on voit mal comment elle pourrait donner des leçons d’orthodoxie budgétaire à ses partenaires européens au moment même où elle vient de battre un record historique en matière de dépenses publiques :

« C'est un record historique dont l'économie française se serait bien passée: en 2009, les dépenses publiques ont absorbé 56% de la richesse nationale, d'après le rapport sur le sujet publié ce mercredi par Bercy. Du jamais-vu depuis 1945. (…) le ratio n'était que de 52,8% en 2008. Pire, la situation devrait s'aggraver cette année. Dans un autre rapport, Bercy estime que les dépenses publiques monteront à 56,6% du PIB en 2010 » (13).

Pour ces raisons, on ne peut affirmer, comme Jean-Claude Juncker qu’à l’issue de la réforme du 30 octobre

« La zone euro disposera de l’équivalent d’un FMI européen » (14).

Faut-il rappeler au premier ministre luxembourgeois que le FMI n’absorbe pas une part sans cesse croissante de la richesse de ses membres. Que sa survie ne dépend pas du sort des pays dont il restructure la dette.

Dans le jeu collectif dont il est à la tête, le FMI tient le rôle d’arbitre. Tandis que les membres de l’UEM y sont à la fois juges et parties. De là dérive cette contradiction insurmontable pour l’UEM que l’on peut résumer sous forme de questions : Qu’arrive-t-il quand un des Etats membres de l’UEM se trouve dans une situation telle qu’il n’est plus en mesure d’honorer le service de sa dette ? Quand les sanctions prévues risquent d’accélérer sa déconfiture ? Et que cette déconfiture menace la survie de la monnaie qui lie les joueurs entre eux ?

Dans la réalité, il advient ce qui s’est passé pour la Grèce : on change les règles du jeu et on permet au perdant de continuer à jouer. Ainsi, augmente-t-on l’entropie du système en y ajoutant de nouvelles contradictions pourtant censées le sauver. Comme nous allons le voir la réforme décidée, le 30 octobre, par le conseil européen n’échappe pas à cette fatalité.

2. Vers une instabilité accrue de l’UEM

Selon les discours officiels, les mesures arrêtées par le Conseil Européen visent à stabiliser le système monétaire qui sous-tend l’euro. Mais, ici comme ailleurs, les apparences pourraient être trompeuses. Les motivations réelles de la réforme pourraient être bien plus politiciennes qu’il n’y paraît.

2.1 L’affaiblissement politique de la chancelière Merkel au cœur de la réforme

Malgré la forte reprise de l’économie allemande, la chancelière Merkel ne cesse de perdre pied dans les sondages (15). Presque six mois après, l’opinion publique ne lui a toujours pas pardonné son soutien à la Grèce. Un soutien qui, à tout instant, risque d’être déclaré inconstitutionnel par le tribunal constitutionnel de Karlsruhe. Dans ces conditions, on comprend qu’il est devenu particulièrement difficile à la majorité CDU/CSU-FDP d’intervenir une deuxième fois en faveur d’Athènes. A plus forte raison lorsqu’on sait que le premier plan a été vendu aux Allemands contre la promesse d’un retour à l’orthodoxie financière au sein de la zone euro.

Un événement passé presque inaperçu, en France, en dit long sur le caractère extrêmement sensible du sujet. Alors que le FMI annonçait, le 10 octobre, que la Grèce aurait sans doute besoin de prêts supplémentaires, le porte-parole du ministère des finances allemand faisait savoir qu’il en était hors de question :

« L'Allemagne est opposée à une prolongation du délai de remboursement par la Grèce des prêts de sauvetage qui lui ont été accordés alors que le pays parvient à se refinancer correctement", a déclaré mardi 12 octobre un porte-parole du ministère des Finances."Tant que les Grecs s'acquittent du programme, ce qu'ils font très bien, il n'y a pas de raison pour prolonger le calendrier de remboursement", a déclaré le porte-parole, qui a requis l'anonymat. 

Lundi, le ministre grec des Finances, Georges Papaconstantinou, avait indiqué que le gouvernement discutait d'une prolongation de la période de remboursement des 110 milliards d'euros d'aides accordés à Athènes par l'Union européenne et le Fonds monétaire international (16.)

Or, tous les analystes un peu sérieux savent déjà que, si l’on veut conserver la Grèce dans l’euro, un second plan de renflouage sera nécessaire. Un plan qui ne donnera, d’ailleurs, aucune garantie du redressement des finances publiques grecques sur le long-terme. Dès lors, toute la question politique qui se pose à la chancelière Merkel est de savoir comment donner satisfaction à ses électeurs tout en sauvant l’euro et en évitant la sanction du tribunal constitutionnel :

« L'Allemagne, soutenue par la France, exige, pour pérenniser le fonds de stabilité ..., de modifier le traité de Lisbonne, dont l'encre est à peine sèche. Elle redoute un blocage de sa Cour constitutionnelle, car, actuellement, un pays européen ne peut pas être sauvé de la banqueroute par ses partenaires. Une modification du texte doit aussi permettre de priver les pays trop dépensiers de leurs droits de vote dans l'UE. L'idée même de se lancer à nouveau dans une révision à haut risque du traité de Lisbonne, procédure requérant le soutien unanime des 27 pays de l'UE, suscite de fortes résistances en Europe. Le texte a mis près d'une décennie à accoucher et n'est en place que depuis moins d'un an…. Face à l'insistance de Berlin, un compromis semble se dessiner autour d'une révision a minima du traité, ne nécessitant pas de référendums populaires » (17).

De toute évidence, la réforme du 30 octobre répond aux préoccupations d’un gouvernement allemand politiquement aux abois : i) elle donne l’illusion d’une discipline budgétaire renforcée, ii) elle pérennise le fonds européen de stabilité financière auquel l’Allemagne pourra abonder en toute discrétion - sans avoir besoin d’un vote préalable du Bundestag ni alarmer l’opinion publique, iii) elle devrait permettre l’abrogation, sans référendum, des clauses interdisant le soutien aux Etats faillis, iv) et si l’abrogation intervient à temps, le gouvernement allemand échappera à une condamnation du tribunal constitutionnel de Karlsruhe qui lui serait politiquement fatale.

En clair, la réforme fera sauter les derniers verrous politiques et constitutionnels européens qui s’opposaient à la transformation de l’euro en drachme. Car, si l’on a bien suivi toute la séquence de la réforme du 30 octobre, ce qui se profile à l’horizon c’est, d’une part, l’instauration d’un mécanisme automatique de soutien aux Etats faillis et, d’autre part, la mise en place d’un mécanisme incertain de sanction des Etats incapables de modérer leurs dépenses budgétaires.

Selon nous, c’est une nouvelle dérive systémique qui, un jour ou l’autre, pourrait aboutir à la monétisation massive de la dette par la banque centrale européenne. Monétisation qui a, d’ailleurs, commencé avec la crise grecque et se poursuit depuis (18).

2.2 A quand l’éclatement de l’UEM ?

S’il est toujours difficile de prédire le moment où un système s’effondrera sous le poids de ses contradictions, on peut, par contre, en déceler les éléments annonciateurs. Or, l’étude des données disponibles montre que les finances publiques en Europe sont à la dérive :

« La situation est en effet grave, car les niveaux de dette publique dans la zone euro sont passés de près de 70% du produit intérieur brut (PIB) avant la crise, à 84% du PIB attendus cette année, soit bien au-dessus du seuil de 60% défini par l'UE. En supposant des réformes réduisant de 0,5 point de pourcentage par an le solde budgétaire, le taux d'endettement dépasserait toujours les 70% du PIB en 2030. Même avec une moyenne des efforts d'assainissement de 0,5 point de pourcentage du PIB par an (...) le retour au niveau d'avant la crise des taux d'endettement de la zone euro devrait prendre deux décennies", estime la BCE (19).

La BCE estime d’ailleurs que la dette publique de la zone euro pourrait atteindre 100% du PIB en 2015 et 150% en 2026 (20).

Dans ces conditions, on comprend que plusieurs Etats de la zone euro redoutent une hausse rapide des spreads de taux au moment où leurs besoins de financement ne cessent d’augmenter :

« Le Portugal, l'Irlande, la Grèce et l'Espagne ont emprunté 21 milliards d'euros depuis le début du mois. Les rendements ont atteint des niveaux historiques, au-dessus des 6 % pour les obligations à 10 ans. En deux jours, les quatre économies réputées les plus fragiles de la zone euro, les «PIGS» ont fait appel aux marchés pour financer la dette. Après la Grèce, l'Espagne, et l'Irlande, mardi, c'était au tour du Portugal, mercredi, d'émettre pour 750 millions d'euros d'obligations à quatre et dix ans. Au total, sur le mois de septembre, les Pigs ont emprunté 21 milliards d'euros. C'est plus que prévu par les marchés » (21).

En d’autres termes, la dette publique dans la zone euro continue à croître à une vitesse telle qu’elle est sur le point de devenir structurelle. C’est ce que suggère, déjà, l’analyse basée sur l’excédent budgétaire primaire qu’il faudrait réaliser pour réduire, dans la zone euro, le ratio de dette publique à son niveau de 2008. Or, selon cette analyse l’excédent primaire devrait s’élever à 3,6 % du PIB de la zone euro en 2015. Soit un effort budgétaire de l’ordre de 7 points de PIB par rapport à 2010. Cette donnée est des plus préoccupantes pour ceux qui en saisissent la portée.

Comme l’observe Olivier Bizimana, économiste au Crédit Agricole, la dégradation des soldes et des dettes publics est, peut-être, devenue irréversible :

« En l’absence de mesures d’assainissement, la tendance des finances publiques va devenir insoutenable dans plusieurs pays de la zone euro L’arrêt des mesures de relance et la reprise de l’activité ne seront pas suffisants pour permettre un assainissement des finances publiques. Des mesures plus structurelles à court et moyen terme seront donc nécessaires (en particulier une réduction graduelle des dépenses totales et un arrêt des baisses d’impôt). Vu le contexte de vieillissement démographique et son impact négatif sur les dépenses publiques et sur la croissance potentielle, des réformes structurelles plus larges (marché du travail, systèmes de santé, retraites, marché des biens) sont nécessaires pour assurer la soutenabilité des finances publiques à plus long terme» (22).

C’est un fait, de simples mesures d’ajustement ne suffiront pas à redresser la situation. Pour sortir de la croissance molle, des abysses budgétaires et de la pyramide de la dette publique, il faudrait une véritable révolution paradigmatique par laquelle l’Etat serait ramené à ses fonctions régaliennes et les dépenses publiques réduites rapidement de 30 à 40% (23).

A défaut d’une révolution conservatrice des plus improbables, on peut donc s’attendre à une dégradation rapide et durable des ratios de la dette publique dans l’Euroland. Ce qui conduira fatalement à une réévaluation du risque-pays et à la montée des taux d’emprunt. C’est d’ailleurs ce à quoi l’on a assisté depuis le mois d’avril 2010. Malgré le plan de sauvetage de la Grèce et la mise en place du fonds de stabilisation européen en juin dernier, les taux des emprunts publics sont sur une pente haussière. A ce jour (1/11/2010) si la Grèce devait lancer un emprunt à 10 ans elle devrait payer 10,6% d’intérêts, l’Irlande 6,12%, le Portugal 5,7%, l’Espagne 4%. Des taux qui sont bien supérieurs à leur capacité de croissance ou d’augmentation des recettes fiscales. C’est ce qui fait dire à un des plus fidèles lecteurs de ce site que ces Etats foncent chaque jour un peu plus vers le défaut de paiement. C’est dans tous les cas une quasi-certitude pour la Grèce et une probabilité des plus élevées pour l’Irlande.

2.21 La Grèce est virtuellement en faillite

Si l’on reprend le critère du solde budgétaire primaire qu’il faudrait mobiliser en 2015 pour stabiliser la dette grecque sur la base 2008, on se rend rapidement compte que l’effort budgétaire est techniquement hors de portée. C’est en effet 12,3% de son PIB que le gouvernement d’Athènes devrait allouer, en 2015, au remboursement de la dette. Le défaut de paiement devient tellement prévisible qu’il commence à être publiquement évoqué par les hommes de l’Etat grec :

« Ce n'est pas un hasard si le ministre grec des Finances, Georges Papanconstantinou, a attendu la veille du sommet européen pour annoncer une mauvaise nouvelle : la révision du déficit public de 13,6 % à 15 % du PIB. (…) le gouvernement semble ainsi vouloir prendre part au débat sur la révision des traités soutenue par la France et l'Allemagne, sans se soucier pour l'instant de l'impact sur les marchés financiers, persuadés que la Grèce devra «restructurer» sa dette, c'est-à-dire négocier un report de remboursement". «Les Européens doivent prendre en compte l'exemple grec et prévoir la faillite de l'un des membres», explique l'analyste politique Giorgos Kirtsos, éditeur du quotidien City Press. «Il est impossible de rembourser les 110 milliards d'euros prêtés par le FMI et l'UE en trois ans seulement : on va devoir restructurer » (24).

On ne saurait être plus explicite : la Grèce devra restructurer. Elle pourrait ne pas être la seule et être rapidement suivie par l’Irlande.

2.22 L’Irlande un autre maillon fragile de l’UEM

Si l’on applique à l’Irlande le même critère, du solde budgétaire primaire, que celui retenu pour la Grèce, on trouve le chiffre astronomique de 19,4 points du PIB à mobiliser en 2015 pour stabiliser la dette irlandaise sur la base 2008 (25).

En cela, l’Irlande pourrait être le maillon le plus faible des PIGS. Un maillon d’autant plus fragile que ses finances publiques ne cessent de se dégrader. Depuis fin septembre et la quasi-faillite de l’Anglo Irish bank, de l’Allied Irish banks et de Irish Nationwide, le gouvernement irlandais a dû emprunter 20% de son PIB pour les sauver. Un record en la matière :

«Il va y avoir un bond très important du déficit public en 2010 en raison du soutien que nous apportons au système bancaire, et qui totalisera près de 20% du PIB», a expliqué le ministre dans un communiqué, précisant que cela porterait le déficit public «autour de 32% du PIB» cette année, au lieu des 11,6% prévus en décembre dernier. Et la dette publique irlandaise va également s'envoler à 98,6% du PIB cette année en données brutes, contre 64% fin 2009 » (26).

Conclusion

En conclusion, on peut affirmer que la zone euro est rentrée dans une phase d’instabilité profonde. L’édifice monétaire européen est en train de se fissurer sous nos yeux. Plusieurs événements peuvent conduire à son éclatement soudain, notamment : une panique sur le marché obligataire européen, le défaut de paiement de la Grèce, de l’Irlande, de l’Espagne ou du Portugal, voire la décision du tribunal de Karlsruhe d’invalider le soutien de l’Allemagne à la Grèce ou sa participation au pacte de stabilité...

Si, malgré tout, l’UEM échappait à l’éclatement et l’euro était maintenu contre vents et marée, il est fort à parier que cela se fera au prix d’une faible croissance, peut-être combinée à un retour de l’inflation.

Ce qu’il y a de certain, c’est que la période 2013-2016 s’annonce à hauts risques pour plusieurs Etats surendettés dont les principales tranches d’emprunts arrivent à échéance.

2016 sera également la première année où il sera constitutionnellement fait obligation à l’Allemagne de présenter un budget en équilibre. Cette obligation accentuera progressivement les divergences entre les Etats vertueux du Nord et les Etats dépensiers du Sud. Nécessairement, il en résultera des tensions politiques au sein de l’UEM qui pourraient faire éclater la zone en deux, comme plusieurs analystes l’avaient envisagé en mai-juin de cette année :

« Il suffit de regarder le profil économique des seize nations adhérentes à la monnaie unique pour voir émerger deux groupes. L'un regroupe des pays centrés sur la production et l'exportation qui cumulent les excédents de balance des paiements courants: on y trouve l'Allemagne, l'Autriche, les Pays-Bas et un peu la Belgique. L'autre est formé de pays centrés sur la consommation qui connaissent des déficits courants modérés (France, Italie), ou importants (Espagne, Grèce, Portugal). Partant de ce constat, l'économiste Christian Saint-Etienne estime qu'il existe de facto deux zones euro, et qu'il serait justifié de les séparer, car les tensions actuelles sur les taux ne font que refléter cette réalité. On aurait donc l'"euromark" et l' "eurofranc". Les dettes seraient séparées, avec une prime aux détenteurs ne faisant pas partie de la zone eurofranc, pour compenser la baisse de valeur de leur créance » (27).

Quoi qu’il en soit la crise actuelle aurait pu être évitée si chaque Etat membre de l’UEM s’était vu imposer l’équilibre budgétaire et des sanctions automatiques en cas de dépassement. Mais, une telle exigence serait allée à l’encontre du fonctionnement du marché politique des pays du Sud. C’est bien la raison pour laquelle elle n’a pas été adoptée. Toutefois, cette mesure nécessaire n’aurait pas été suffisante pour assurer le fonctionnement harmonieux de la zone euro. En l’absence de marché de l’emploi, de langue et de culture homogènes, les divergences économiques ne peuvent que persister. Or, il ne peut y avoir de monnaie unique optimale pour un ensemble économique hétérogène. De même qu’il ne peut y avoir de prix unique pour des biens différents. Tôt ou tard, le taux directeur de la banque centrale ou le cours de la monnaie collectivisée s’avèrent inadaptés aux besoins individuels des économies réelles.

C’est pour cela que nous avions, dès le milieu des années 1990, pris parti pour une monnaie européenne commune, qui aurait circulé parallèlement aux monnaies nationales et aurait rempli la seule fonction valable de l’euro : la suppression des commissions de change au sein du grand marché européen.

Mais, une telle monnaie n’aurait pas été dans l’intérêt des hommes de l’Etat. Ils n’auraient pu l’utiliser à des fins politiciennes puisqu’elle n’aurait pas permis la convergence des taux d’emprunt et, au-delà, le creusement des déficits budgétaires, sources de rentes électorales. Au contraire, une monnaie commune bien gérée – idéalement convertible en or - aurait donné aux citoyens de l’Union un étalon supplémentaire pour mesurer la valeur de chaque monnaie nationale. Ainsi, une monnaie commune aurait procuré aux citoyens de l’Union la liberté de voter contre l’inflation et les politiques keynésiennes menées par leurs gouvernements (28). Une liberté qui reste encore à conquérir.

NOTES

(1) Le Figaro conjoncture 21/10/2010-déficits l'accord franco-allemand très critiqué

(2) Le Monde 28/10/2010 les nouveaux outils de la discipline budgétaire en Europe

(3) Henri Lepage, L'Euro survivra-t-il ? Institut Turgot, 16 juillet 2010.

(4) Conseil européen de Lisbonne, 23 et 24 mars 2000, conclusions de la présidence

(5) Gilles Dryancour, Vers la dislocation de l’Euroland ? Institut Turgot, 15 décembre 2009.

(6) Le figaro conjoncture 29/10/2010 Comment l’Europe veut éviter les crises futures.

(7) Ce qu’il faut bien comprendre, au travers de cette analyse de Martin Feldstein, c’est que le cours de l’euro sera pour certains toujours sous-évalué et surévalué pour d’autres. C’est le propre de toute valeur qui se fonde sur une moyenne arithmétique dont les composantes individuelles ne peuvent être égalisées : en l’occurrence le coût des facteurs de production.

(8) La Tribune, 31 octobre 2010 La réduction des déficits et de la dette des pays européens pourrait prendre 20 ans

(9) L'Expansion, Economie, 28 octobre 2010

(10) Source Eurostat

(11) Source Romandie infos 3 février 2010.

(12) Le Figaro/conjoncture 19/09/2010, Le déficit public revu à 78% pour 2010

(13) Le Figaro conjoncture 20/10/2010, Record historique pour les dépenses publiques en France

(14)Libération /Coulisses 30/10/2010 L'Union européenne pérennise le fonds européen de stabilisation financière.

(15) Le Figaro 21/10/2010, Merkel peine à rénover la droite allemande

(16) Le Figaro, /flash-éco, 12/10/2010, Aides à la Grèce, Berlin contre la prolongation

(17) Lepoint /Economie/ Sommet houleux à Bruxelles pour réformer la zone euro, 28-10-2010.

(18)The Wall Street Journal, Trichet supports Bond-buying, 17 octobre 2010.

(19) La Tribune, La réduction des déficits et de la dette des pays-européens pourrait prendre 20-ans, 11 mars 2010.

(20) Référence

(21) Le Figaro /conjoncture 22/09/2010, Dettes la zone euro fait sa rentrée à prix fort

(22) Globalix, Olivier Bizimana, 12 décembre 2009.

(23) Comme cela a été le cas depuis la quasi-déconfiture de la Suède dans les années 1990. A ce sujet, on regardera avec intérêt la conférence de Charles Gave du 28 septembre 2010.

(24) Lefigaro 28/10/2010/10, Grèce le spectre d'une restructuration ressurgit

(25 ) Globalix, Olivier Bizimana, 12 décembre 2009.

(26) Le Figaro /conjoncture 30/09/2010, Les comptes de l'Irlande plombés par ses banques

(27) La Tribune, 11/05/2010/ Créer deux euros un du nord et un du sud.

(28) Ce vote s’exprimerait par l’échange des devises nationales contre des euros ou des écus.