Soit l’UE persiste à ne pas choisir entre sa nature communautaire (fédérale) et sa nature intergouvernementale (ie, les gouvernements nationaux seuls maîtres à bord : quand Sarkozy veut plus d’Europe, par exemple, il veut plus de collaboration entre les gouvernements, en bref il veut plus de lui-même), alors l’UE s’affaissera progressivement dans une forme d’incongruité, à l’instar de ces ambitieuses fédérations que les Grecs bâtirent aux IIIe et IIe siècles avant J.-C., et qui s’effondrèrent presque aussitôt, à l’ombre des puissances montantes de Rome et Carthage.

Ou alors nous assumons l’avènement d’une Europe fédérale à part entière, avec un budget sérieux et des compétences régaliennes propres et exclusives. 

C’est un acquis remarquable de la construction européenne que nous sommes nombreux, parmi les générations nées après 1945, à nous sentir chez nous à Bruxelles comme à Paris, à Rome comme à Prague, et à Amsterdam comme à Berlin. 

Echouent, en revanche, à susciter un sentiment d’appartenance, les institutions européennes : qui sait la différence entre le Conseil et la Commission ? Qui sait ce que font le Conseil des ministres, et le Conseil européen ? Ecofin, kesako ? Quelle est la proportion des Européens qui connaît le nom de ses représentants au Parlement ?

On lit souvent que l’Europe souffre d’un déficit démocratique, ce qui n’est pas exact : après tout, les parlementaires européens sont élus au suffrage universel, et les gouvernements actifs à Bruxelles sont nos gouvernements, émanations d’autant de majorités démocratiques.

L’Europe ne souffre pas d’un déficit démocratique, mais d’un déficit symbolique : nul ne se reconnaît dans un salmigondis institutionnel qui reflète (légitimement) les exigences contradictoires d’unification européenne et d’atténuation des souverainetés nationales.

C’est pourquoi l’idée d’une monarchie européenne constitutionnelle devrait être envisagée. 

Bien sûr, il est facile de montrer que la monarchie est une idée du passé, contraire aux principes démocratiques. Toutefois, cela n’est vrai qu’à la condition de ne considérer que l’histoire récente et de procéder d’une définition maximaliste de la démocratie radicale, comme il n’en a existé que dans la Grèce ancienne, et dans les rêves (sanglants) des révolutionnaires français. 

Aristote a montré que tout régime politique est une composition de principes concurrents : monarchie, démocratie, aristocratie. Sous nos cieux, le principe démocratique l’emporte, mais nombre d’institutions s’inspirent des deux autres principes, et font, avec les institutions démocratiques, un équilibre d’ensemble (eunomia).

Alors pourquoi ne pas incarner l’unité européenne dans la personne d’un monarque, qui viendrait parachever la construction européenne ? 

Un Roi du XXIe siècle, débarrassé des lourdeurs protocolaires, résolument tourné vers l’avenir; une Reine élue à vie par le Parlement, pourquoi pas ? Mais un monarque, un arbitre, une certaine idée de la pérennité. 

Le Roi, ou la Reine, d’Européens conscients d’une riche tradition partagée, et désireux de la raviver pour embrasser, avec enthousiasme, un avenir commun. Voilà qui donnerait à l’unité de l’Europe une figure !

Philosophe et dirigeant d’entreprise, Drieu Godefridi est l'auteur de "La réalité augmentée" (Texquis, 2011).