Ainsi la Grèce et l’Italie ont-elles résolu d’ouvrir progressivement à la concurrence les professions protégées par la loi : notaires, pharmaciens, taxis, huissiers, etc.

La plupart des corporations italiennes datent du régime de Mussolini et valent à leurs membres des rémunérations nettement supérieures à ce qu’ils gagneraient dans un contexte de concurrence normale. Le surcoût, pour les classes moyennes, du service de ces corporations — auxquels, la plupart du temps, on ne peut pas ne pas recourir —, est estimé, en Italie, à un point et demi de croissance en moins pour chacune des dix prochaines années (source : Bloomberg, 19/1/2012).

Face à ces velléités de réforme, on assiste à une levée des boucliers corporatistes sans précédent. Montent au créneau les notaires, pour expliquer que les abus constatés dans des pays tels que les États-Unis, où la profession de notaire est moins cadenassée, n’auraient pas pu se produire en Italie. Viennent les chauffeurs de taxis, qui menacent de bloquer le pays, etc. : éternelle sarabande des intérêts catégoriels qui, lorsqu’ils n’ont plus d’argument pour habiller de légitimité leurs privilèges légaux, recourent à la violence. Pourtant, si l’intérêt général justifie que ces professions soient soumises à des règles strictes, on aperçoit malaisément ce qui justifie de les soustraire au régime commun de la concurrence.

Pour légitime et nécessaire que soient les professions de huissier ou de notaire, il n’est pas évident que leur exercice réclame des qualités intellectuelles — ni humaines — fabuleusement supérieures à la moyenne. Un ami avocat me confiait récemment que dans les « petits dossiers », il ne gagnait rien, son client non plus, a fortiori le débiteur défaillant : seul l’huissier, dont les honoraires sont fixés par barème, est toujours gagnant. Entendons-nous, il ne s’agit pas de singulariser une profession, ni de mettre en doute son utilité, mais d’interroger, comme le font aujourd’hui les Italiens, les Grecs et tant d’autres en Europe, le principe même des corporations.

La raison d’être des corporations, en réalité, est double : établir une barrière à l’entrée pour (contre) les nouveaux arrivants, et fixer un barème (tarif unique ou minimum, ou fourchette tarifaire). La corporation est un cartel institué par la loi. Huissiers, notaires et la plupart des membres des corporations prennent le même air navré, compatissant même, en fait solidaire, quand vous ne réfrénez qu’à grande peine un spasme nerveux à l’énoncé de leurs honoraires : « Je n’y peux rien, c’est le barème... ».

Notons qu’au Moyen Age toutes les professions étaient organisées en corporations. L’essor économique de l’Occident moderne débute avec la destruction du monopole des corporations médiévales. Nous en inspirerons-nous ?

Il est évidemment plus difficle de reprendre un privilège légal que de l’octroyer. Même Alain Madelin se soucie du sort de la coûteuse licence des chauffeurs de taxis parisiens (http://blog.turgot.org/index.php?post/Madelin-Vive-la-croissance). Gageons qu’en réalité le choix se pose en ces termes : réformer en douceur tout de suite, ou dans la douleur ­­— à la grecque —, dans quelques années.

Quoi qu’il en soit, rien sur le plan intellectuel ni moral ne justifie la survie de ces monopoles anti-sociaux.

Drieu Godefridi est philosophe et dirigeant d’entreprise, Il est l'auteur de "La réalité augmentée" (Texquis, 2011).