Ce qui distingue conceptuellement l’art contemporain de l’art moderne, c’est la renonciation à toute prétention esthétique. Est artistique ce qui est défini comme tel par l’artiste. C’est une pure affaire de décision. Ce qui est intéressant, c’est de voir à quel point cet art contemporain a tourné le dos à toute la création artistique alors que dans le même temps, ces œuvres s’échangent sur le marché international à des montants astronomiques pour ce que c’est, c’est-à-dire rien.

Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

J’en ai parlé avec un certain nombre d’amis économistes. Leur explication, qui me paraît la plus plausible, est de dire que c’est un phénomène concomitant à l’abondance excessive de liquidités sur les marchés internationaux. C’est le résultat du souci de certains financiers de diversifier leurs placements. Mais le phénomène est probablement beaucoup plus complexe parce que l’art contemporain cristallise un certain nombre de choses qui sont aussi de l’ordre de l’orgueil. De toutes grandes fortunes, comme c’est le cas pour François Pinault, qui est aujourd’hui un des plus grands propriétaires dans le domaine de l’art contemporain et qui a colonisé quasi la moitié de Venise, parviennent ainsi à se donner un supplément d’âme. Il est gratifiant pour un milliardaire de se dire qu’il est aujourd’hui aussi connu pour sa fortune et ses activités économiques que par la figure qu’il représente dans le monde de l’art contemporain.

Vous parleriez d’escroquerie intellectuelle à ce propos ?

C’est une escroquerie à laquelle toutes les parties prenantes sont consentantes. Il n’y a pas de tromperie sur la marchandise. On vend à des gens conscients et pour parfois plusieurs millions d’euros, des morceaux de plastique, des bouts de métal, des installations - un des grands vocables de ce monde. Les gens ont l’illusion d’acheter quelque chose qui a une valeur artistique et il y a accord sur la chose et le prix. Maintenant, la question est de savoir si on n’est pas dans un processus de type "le roi est nu". Il y a une sorte d’illusion collective sur la valeur artistique de cet art contemporain. Le jour où on commencera à regarder le roi pour ce qu’il est, c’est-à-dire nu, il risque d’y avoir un effondrement de ce marché. Ce qui est aussi intéressant à relever, c’est de voir que des gens très avisés dans leur domaine professionnel se laissent gruger par des choses que l’artiste a parfois créées en quelques instants. Dans les grands noms de l’art contemporain, il y en a plusieurs qui ont créé des entreprises dans lesquelles plusieurs centaines de personnes travaillent pour eux et sont les véritables créateurs des œuvres que l’artiste vient signer après. Quand, aujourd’hui, on achète une espèce de chien gonflable qui n’a évidemment pas été réalisé par l’artiste lui-même, mais par une machine, il n’y a plus de prétention artistique.

Au-delà de ce petit club d’amateurs fortunés, l’art contemporain est-il accessible au grand public ?

Il l’est si on le compare avec la grande littérature par exemple. Dans le même temps, la question se pose de savoir quelle est la proportion de nos contemporains, même parmi le public cultivé, qui est vraiment capable d’éprouver une émotion esthétique vis-à-vis de ces créations. Par exemple, je vais systématiquement visiter à Venise la biennale d’art contemporain, parce qu’il faut savoir de quoi on parle. Quand vous vous promenez dans ces pavillons, il est très difficile d’éprouver quelque chose envers certaines choses comme ce pavillon complètement vide qu’avait présenté la Grèce. Trait.jpg

Drieu Godefridi est philosophe et dirigeant d’entreprise, Il est notamment l'auteur de "De la violence de genre à la négation du droit", (Texquis, 1er mars 2013.)