Essentiellement, pour prévenir l’activation des mauvais instincts de nos semblables, tels que la moquerie, l’envie, la haine, le voyeurisme, la prédation. « Cela ne vous regarde pas » fait partie de ces convictions « plus senties que jugées » (David Hume) sur lesquelles la plupart d’entre nous ne nourrit guère de doute.

Prenons toutefois garde à l’ethnocentrisme de cette conviction et constatons d’emblée, même dans le seul périmètre des nations occidentales, la relativité de ce qui est considéré comme un secret personnel légitime, de la Norvège et de la Finlande qui publient sur le Web les déclarations de revenus de leurs citoyens, aux pays pour les citoyens desquels envisager un tel degré de transparence suppose une assistance respiratoire (à peu près tous les autres).

Reste un noyau qui, dans la culture occidentale contemporaine, est peu questionné : qu’un enfant développe une maladie grave ne regarde que sa famille et leurs médecins ; qu’une femme s’apprête à quitter son mari ne regarde qu’elle ; qu’un homme souffre de troubles sexuels liés à l’âge le regarde ; qu’une personne souhaite changer d’orientation professionnelle la concerne ; un parent atteint de cancer doit pouvoir déterminer à quel moment il en informe ses proches ; une personne qui se pose des questions sur le sens de son existence doit pouvoir conserver à cette quête un caractère personnel ; ainsi du domicile, de la correspondance, du fait d’être enceinte, des convictions politiques et religieuses, etc., consacrés par la plupart des constitutions et législations nationales, aussi bien dans les États continentaux de l’Union européenne que dans le monde anglo-saxon (privacy), ainsi que dans la jurisprudence des cours européennes de Strasbourg (droits de l’homme) et de Luxembourg (Communautés européennes).

Peu questionné ne veut pas dire que, sur le plan théorique, le droit à la vie privé ne le soit pas.

Ainsi R. Posne propose-t-il une critique économique du droit à la vie privée qui conclut à l’inefficacité de ce droit, dans la mesure où, d’une part, la parfaite information conditionne le bon fonctionnement de l’économie de marché et où, d’autre part, l’information est une ressource économique dont le commerce ne devrait pas être entravé par un quelconque droit à la vie privée. Dès lors, le droit à la vie privée ne se justifie que lorsqu’il incite les acteurs à créer une meilleure information (par exemple, le secret commercial) ou lorsque sa violation compromet la qualité de l’information échangée (par exemple dans le cas des écoutes téléphoniques).

Il n’est pas toujours aisé de prendre au sérieux l’analyse économique du droit dans sa version hardcore qui, par essence, nie l’ensemble des valeurs et intérêts que cristallise le droit, pour réduire le prisme de l’analyse à la seule efficacité économique (ou la vision qu’en ont les tenants de cette école). Relevons seulement que la privacy ressortit à des exigences qui n’ont expressément rien d’économiques — comme la plupart des libertés publiques —, et qu’il paraît douteux qu’une société d’individus transparents à leur collectivité atteigne un optimum d’efficacité économique, aussi vrai que le bien-être et la dignité des individus participent de cet équilibre psychique qui conditionne leur productivité et leur créativité. Pour ajouter une note taquine, suggérons aux partisans de cette hygiène de la transparence de se l’appliquer à eux-mêmes, ne serait-ce qu’à titre expérimental : ainsi serons-nous en mesure de juger de l’efficacité économique d’individus ayant atteint à une manière de perfection dans la nudité.

Plus sérieusement, relevons que le droit à la vie privée entre constamment en concurrence avec d’autres droits et exigences.

La plupart des commentateurs qui déplorent aujourd’hui la mutation progressive du gouvernement américain en Big Brother, sont les mêmes qui, il y a dix ans, s’affligeaient de l’amateurisme, l’inefficacité et l’impréparation des services de sécurité des États-Unis face à la menace terroriste islamiste, sur le thème, récurrent dans la presse européenne de l’époque lorsqu’il s’agissait de ces agences, de « puissantes, mais stupides ». Entre les exigences de sécurité et de liberté, les gouvernements démocratiques doivent constamment broder un équilibre et il est aisé de brandir le martinet de l’indignation dès lors que l’on méconnaît l’un des deux termes de l’équation. Proscrire toute espèce de proactivité dans la collecte de renseignements au nom de la liberté est une contradiction performative, dans la mesure où l’on ne peut être rationnellement soucieux de liberté sans l’être de la protection de la vie qui porte cette liberté. Autoriser le gouvernement à collecter de manière indiscriminée les données des citoyens, en ce compris leurs communications, déshabille les individus face au pouvoir et ouvre la porte à tous les excès. Qu’on leur fournisse l’identité d’un individu et les services de renseignement américains sont en mesure de produire, en quelques instants et surtout s’il s’agit d’un Occidental, une masse considérable d’informations à son sujet, éventant instantanément une bonne part de sa privacy.

La National Security Agency (NSA), principal acteur américain dans la collecte indiscriminée de renseignements et qui est habilitée à procéder à des interceptions de communication sans mandat judiciaire, est constitutionnellement requise, en sa qualité d’agence militaire, de se concentrer sur les menaces extérieures ; mais qui ne voit l’hypocrisie de cette garantie, s’agissant de communications vers le territoire américain ? Ainsi le Wall Street Journal révélait-il récemment le programme « Perfect Citizen » de la NSA,

« which will see secret monitoring equipment installed within US networks deemed to be of national importance. »

Encore le citoyen américain dispose-t-il de garanties constitutionnelles face aux menées de son propre gouvernement ; mais qu’en est-il des citoyens d’autres pays, qui tombent dans les rets virtuels de la NSA et de ses sœurs gouvernementales ?

Second nuage dans le ciel de la vie privée, la mémoire infaillible de la Toile.

Il n’est plus guère d’information qui se perde sur Internet. Autrefois, la mémoire de nos actions se limitait à leurs témoins. De nos jours, pour peu qu’une bribe d’information transpire sur la Toile, elle accède ipso facto à un double infini : l’universalité et l’éternité. 

Be good !, écrivait Thomas Friedman, parce que la Toile se souviendra de vos actions, bonnes et, surtout, mauvaises. Des divulgations volontaires aux indiscrétions d’autrui, ces deux medias que sont Google et Facebook permettent, à eux seuls — deux parmi la multitude —, de tracer un portrait complet et relativement précis de centaines de millions de nos semblables. D’aucuns militent pour l’extension du droit à l’oubli, toujours problématique dans le contexte de sources normatives nationales ou régionales dont l’objet est international — la tension déterminante de la juridicité contemporaine —, et des entreprises se sont spécialisées dans l’effacement des traces mémorielles sur la Toile, à tout le moins leur marginalisation (par la multiplication des entrées).

De cette publicisation d’informations jusqu’ores résolument confidentielles, il n’est pas de meilleure illustration que WikiLeaks.

Quelle importance les responsables de WikiLeaks accordent-ils au respect de la vie privée ? Il n’est pas aisé de discerner, dans l’utopie cristalline que portent J. Assange et ses compères, le concept de transparence dont ils entendent procéder. Quand J. Assange, le 29 août 2007, décrit sur son blog son projet comme étant de

« smashing, smashing, smashing every rotten edifice until all is ruins and the seeds of the new »,

on est en droit de se demander si le marteau s’arrêtera à la face des individus, d’autant qu’il adopte régulièrement des accents posnériens. Car il est visible qu’en dépit de son confort intellectuel, et de son réconfort idéologique, la radicalité de la distinction entre la transparence des organisations, qu’on rêve totale, et la transparence des individus, qu’on disqualifie comme totalitaire, est un leurre, aussi vrai que les organisations se composent d’individus et que les informations diffusées par WikiLeaks sont parsemées de noms de personnes.

Se montre ainsi l’aporie fondamentale du modèle WikiLeaks, qui n’est pas insurmontable, mais qui suppose un réel travail de filtrage et de sélection.

À cet égard, il sera intéressant d’observer quel sort WikiLeaks réservera aux listes de clients bancaires qui lui sont confiées. Nous n’avons pas à entrer ici dans le débat de la légitimité du secret bancaire, seulement à constater qu’en livrant ces noms au public, WikiLeaks se prononcerait, implicitement mais catégoriquement, en faveur d’un concept de transparence absolue, songe totalitaire et, dans le cas particulier de J. Assange, contradiction performative.

J. Assange rétorquerait sans doute qu’il entend se limiter à dénoncer les agissements criminels, mais précisément, ce qui est délictueux pour un État (la France) ne l’est pas nécessairement pour l’autre (la Suisse), d’où il apparaît que J. Assange ne peut procéder que d’un concept surplombant et strictement personnel de justice « naturelle ». Toutefois, dans cette société ouverte dont se réclame J. Assange, ces questions n’ont pas à être tranchées, d’autorité, par un seul individu, fût-il d’essence quasi divine. L’évidence morale qui semble animer J. Assange dans ce domaine relève de la tradition du vigilantisme, qui est une figure du lynchage.

Retenons surtout que ce qui aura finalement signé la marginalisation du secret bancaire n’est pas tant la justice ou la morale, ni les menées des gouvernements allemand et américain, que la révolution de l’information : dès lors que le secret bancaire est suspendu, non à la loi, aux lentes délibérations parlementaires et à de laborieux échanges diplomatiques, mais à la décision instantanée de n’importe quel employé de banque, il devient difficile de soutenir rationnellement l’existence même de quelque chose comme un secret bancaire.

Quoi qu’il en soit, la conjonction de la surveillance gouvernementale et des épanchements sur la Toile, génère un puissant mouvement d’ « octétisation » de l’humain dont nous ne connaissons que les premiers développements.

En croisant la mémoire des fournisseurs d’accès, qui permet d’assigner une adresse IP à telle personne, et celle des sites visités, il sera possible, demain, de retracer de manière précise la totalité de l’histoire virtuelle d’un individu. L’homme se double progressivement d’un ectoplasme virtuel qui communique, en temps réel, avec ses interlocuteurs (abolition du temps de la communication) ; à mesure que la fusion des deux réalités se perfectionnera, s’aboliront les contraintes spatiales : sur la Toile, plus exactement par la Toile, nous serons tout entiers — bien que virtuellement, ce qui n’aura plus qu’une importance résiduelle —, à Tokyo au même moment que nous serons à Paris et Buenos Aires.

De ce point de vue, les réalités virtuelles et parallèles de type Second Life et les 3-D chat rooms n’auront qu’anticipé ce qui sera, demain, la réalité de l’Internet, notre réalité, c’est-à-dire la disponibilité et la présence effective (Vorhandenheit), non de la seule information, mais de l’humanité qui la produit. Trait_html_691a601b.jpg

"La réalité augmentée ou l'ère Wikileaks", le dernier livre de Drieu Godefridi , publié par Texquis, est maintenu disponible. Cette publication s'accompagne de la mise en ligne d'un blog, "La réalité augmentée", où les réactions et commentaires sont bienvenus. Cet article est une version écourtée du Chapitre 9.