Venise 2012 (le néant logique de l'art contemporain)
Par Drieu Godefridi le lundi 9 juillet 2012, 22:37 - Billet d'humeur - Lien permanent
Lorsqu’il y a tout juste un an j’avais publié, dans La Libre Belgique, une chronique « Venise en été » sur les élucubrations de l’art contemporain à la Biennale et la Punta della Dogana (face à la place Saint-Marc), j’avais reçu un abondant courrier sur le thème : espèce d’hilote taisez-vous, vous n’y comprenez rien.
Comme il y a souvent un fond de vérité dans les injures qui vous sont adressées par des gens intelligents, donc l’opportunité de progresser, je me suis avisé que je devais mettre à profit un énième — et toujours trop bref — passage dans la cité qui a inventé la croisade commerciale, pour tenter à nouveau de me laisser saisir par les vertiges de l’art contemporain.
En route donc pour la palazzio Grassi, autre propriété de François Pinault (c’est déjà lui qui a chipé l’ancienne Douane de mer à la fondation Guggenheim), toujours sur le Canal Grande, pour l’exposition des oeuvres d’un artiste suisse contemporain, tellement contemporain, du nom de Urs Fischer (né en 1973). Urs vous accueille dans son atelier, qu’il a fait reconstruire dans l’atrium (on dit parfois rez-de-chaussée) du palazzo, avec sa table de travail, éclats de peinture, giclures de substances diverses, etc. Après ce détour par les cuisines, l’on grimpe au premier étage où vous attend, suspendu, comme un cône renversé, un petit cratère sur le flanc : c’est un anus. Il s’agit, explique le prospectus de l’installation (ne dites « exposition » que si vous êtes porté à l’auto-dérision), de montrer « la pénétration comme élément fondateur de l’existence humaine ».
On sera tenté de me reprocher de réduire cette merveilleuse installation ursienne à un tout petit anus de rien du tout. Toutefois il n’y a pas de réduction, car c’est tout le palazzo Grassi qu’Urs a semé de poils et de sexes, avec même une femme nue vivante, qui déambule placidement entre les visiteurs. Plus généralement l’art contemporain est très pipi-caca. J’avais mentionné, il y a un an, les sculptures de Paul McCarthy à la Douane de Mer, dont les visages sont éclaboussés de gigantesques organes génitaux, tel en forme de nez, tel de bouche, etc. Il s’agissait de dénoncer « l’obscénité du pouvoir » : de l’artiste ?
Car c’est bien là que réside le mystère, qui fait l’intérêt réel, de l’art contemporain : ces créations se vendent des dizaines, des centaines, parfois des millions d’euros. Ce marché est pourtant bâti sur un néant logique : car si « tout est art » — la devise démiurgique de l’art contemporain : « Moi, artiste, je te fais Oeuvre, petit anus en plastique ! » — en toute logique l’art n’existe pas (si tout est x, x n’est rien ; « Ne rien faire peut être une œuvre d’art », explique le catalogue). Mon ami l’économiste Henri Lepage suggère que cette enflure du marché de l’art contemporain serait due à la surabondance de liquidités sur les marchés mondiaux depuis trente ans et que, lorsque la source de ces excès monétaires se tarira, le marché de l’art contemporain s’effondrera.
En somme la seule création qui m’aura interpellé au palazzo Grassi est une petite merveille de complexité, faite de bois et de minuscules pièces métalliques finement enchâssées : la préposée m’expliqua en pouffant que Urs Fischer n’était pas l’auteur de cet humidificateur. Je suis un hilote.
Drieu Godefridi est philosophe et dirigeant d’entreprise, Il est l'auteur de "La réalité augmentée" (Texquis, 2011). La version originale de cet article a été publiée dans La Libre Belgique
Commentaires
Ce qui est effectivement saisissant sur le marché de l'art contemporain est le caractère démiurgique, au delà de l'artiste, de celui qui, tel François Pinault, décide de façon parfaitement arbitraire que tel ou tel parfait inconnu EST un artiste. L'heureux élu peut alors se mettre à fabriquer et vendre n'importe quoi sous le vocable "oeuvre".
Vous rappelez vous du "quoi qu'on dit" de Trissotin, le morceau de vers préféré d'une snob !
C'est le snobisme qui doit remonter au néolitique...
Le snob n'écoute que le critique et est d'accord avec lui quoi qu'il dise.
Par contre, si vous êtes sincères, si vous aimez tel ou tel artiste ésotérique, que vous y trouviez satisfaction, je ne raillerais pas.
Je me permets de comparer les critiques aux analystes financiers.On monte la cote d'un gribouillard comme une dotcom de l'an 2000.Comme en bourse, il faut pousser la cote, puis pousser le gogo à acheter.
Mais chaque "courant" crée ses chefs d'oeuvres.On admire aujourd'hui les Van Gogh, les Gauguin, ...Il faut se rappeller que le grand Bach était boudé de ses contemporains ....Que la pluspart des compositeurs vedettes bien plus cotés que Mozart ont été complètement oubliés...Qu'a Paris, on a sifflé Wagner et Debussy
@Jean-René
François Pineau a tout à fait le droit de financer sur ses fonds propres un artiste, et les acheteurs ont aussi le droit de dépenser des sommes folles pour ces "œuvres".
Vous et moi ne payons pas.
Le problème c'est lorsque les hommes de l’État se mettent à choisir ou dépenser l'argent du contribuable pour l'art.
@ClauZ On a le droit de s'intéresser au phénomène de bulle spéculative même si aucun "homme de l'Etat" ne s'y trouve, prima facie, impliqué ;-) Le "néant logique" dont il est question dans le titre me semble un vrai sujet.
@pat-mail: Comparer l'anus de Urs Ficher à une symphonie Bach ne me paraît pas très heureux. De plus la musique classique répond à un nombre considérables de règles - théorie musicale, notation musicale, etc. - dont s'est justement dispensé l'art contemporain.
@ @pat-mail : la musique n'est pas seule à exiger des règles de "composition".En fait tous les arts ont leurs règles.Et chaque "école" remanie ces règles ou même en suprime, en rajoute.Ces règles peuvent êtres tacites.
Un Schönberg s'affranchit des techniques tonales, mais en impose d'aussi complexes.Debussy s'invente un autre style et influence le Jazz.Les peintres abstraits s'affranchissent du figuratifs, mais gardent des jeux de règles.
Je citerais un prof d'arts plastiques : "on a fait tellement de belles choses. Le but de l'art n'est plus le beau mais l'émotion." Mais comme l'auteur est philosophe, je me garderais de disserter sur l'esthétique, qui n'est jamais absolue.Le beau est une notion personnelle (cf Kant).
Je n'aime pas le Rap.Pour la peinture, j'ai du mal à dépasser Kandinsky.La dance me laisse indifférent...
J'ai souvent été perplexe en regardant l'extase de copains de lycée amateurs de Jazz-Rock ou de FreeJazz (a jeun !).Je suis encore plus perplexe lorsque je vois quelqu'un se pâmer devant ce que je trouve ressembler à un vulgaire caillou...
Je vous met au défit de classer de façon absolue et indiscutable Chauvet et Lascaut, Van Gogh, Gauguin, Picasso, Wermer, un masque africain ...JS Bach, Mozart, Debussy, ...Mile Davis, Armstrong, E Fitzgerald...
Si vous êtes sincères, en matière d'art, vous êtes dans le vrai.Collectivement, nous faisons à postériori une hierarchie (très mobile) des artistes passés.Pour nos contemporains, le même travail de trie sera fait par nos successeurs.Mais gardons nous du snobisme et de l'intolérance.Gardons nous de censurer à l'instar des régimes nazi (arts dégénérés) ou soviétique (arts bourgeois ).
@pat-mail: la sincérité et les bonnes intentions suffisent-elles ? La réalité de l'art contemporain semble d'un néant logique en effet (le litre de cet article) qui n'est structuré par rien d'autres que ceux et celles qui ont le pouvoir de décider que tel est ou n'est pas un artiste.
Ce qui est intrigant à propos d'Urs Fischer est l'enthousiasme sans faille des commentaires autorisés :
- Valérie Duponchelle dans le Figaro,
- Judith Benhamou-Fischer dans les Echos : "il sollicite l'esprit et c'est ce qu'on veut dans l'art"
- Henri-François Debailleux dans Libération : "il débusque la poésie des objets"
- Roxna Azimi dans le Nouvel Economiste : "il bouscule les lois de la gravité"
- et pour couronner le tout Alison M. Gingeras commissaire d'une exposition au Centre Pomidou : " Avec une virtuosité désinvolte, il transforme toutes sortes de marchandises en des sculptures puissantes, fabriquant souvent ses expositions in-situ. Son sens de l’humour aigu et son répertoire de blagues par lesquelles il s’autodéprécie nourrissent cet art de l’improvisation ".
Face à des commentaires qui se situent dans l'ordre de la vénération envers un génie, je n'ai pas réussi à trouver sur le net le début du commencement d'une petite critique de ce qu'a réalisé cet artiste. Tous les meilleurs artistes ont du subir dans le passé la violence de la critique (justifiée ou pas), mais pas Urs Fischer : c'est le résultat d'un aveuglement collectif ou d'un merchandising efficace ?
Olivier Seutet : excellent complément d'analyse, merci ! Cet unanimisme critique est... époustouflant ;-) Je rejoins M. Cotillon : si l'art contemporain repose sur un néant logique, sur quel pied les critiques pourraient-ils bien se fonder ?
Bien souvent en art contemporain, on ne parle plus de « beauté », mais de « génie » de l’artiste, de son « audace », de sa « vision acérée », bref on intellectualise trop la chose. Ceux qui ne comprennent pas ou n’aiment pas sont presque des barbares incultes qui vivent dans le passé.
Pour moi l'apothéose a été l’œuvre de Piero Manzoni, qui a réussi à ériger au rang de chef d’œuvre ses toiles vierges et des conserves remplies de ses excréments vendues à prix d’or (au sens propre). Les critiques sont élogieuses, on parle de « révolution de notre vue sur le monde » ou de « dénonciation lumineuse de la société de consommation ».
Alors je suis peut-être trop terre à terre mais je ne paierai pas une fortune pour avoir dans mon salon une toile blanche et du caca en boîte.
@vince: quel minable vous faites ! Puisqu'on vous explique queI M. Manzoni a décidé que son caca était une Oeuvre, que vous faut-il de plus ? Nieriez-vous la Portée (essentiellement symbolique, il est vrai) de cette installation ?
Je voulais surtout souligner que c'était le snobisme d'un certain public et des critiques de mauvaises fois (qui font monter la cote) qui font ces outrances.Les critiques n'ont pas toujours les mains libres...Le battage médiatique est efficace sur les foules.Mais çà ne dure qu'un temps.Que le temps justement balaye ces impostures.
Comme pour toutes les formes d'art, on a probablement 90% de "trucs" sans intérêts et 10% d'oeuvres qui décriront vraiment une époque, une école.
En matière d'art, je suis libéral...Comme nous sommes sur un blog d'économie, je rajouterais :
Si vous achetez un "truc bidon" gonflé par la critique, que vous n'aimez pas, tanspis pour vous.Vous souffirez d'avoir çà dans votre salon (et des rires sous cape certains de vos invités ).Puis, le jour de la revente, dix ans après, vous perdrez de l'argent car sa cote aura dégonflé.Si vous êtes sincères, vous jouirez d'une oeuvre qui vous plait.Même si vous perdez de l'argent à sa revente...
L'art est aussi un marché spéculatif.Cà monte, çà descent.Seules les oeuvres exeptionnelles (les 10% ?) gagnent en valeur avec le temps ( un Wermer, un Van Gogh ).Les musiques insipides ne sont plus jamais jouées...fusent-elle du compositeur du rois...
@pat-mail: Je vous rejoins en partie. Mais ce qui est justement intéressant est qu'une bonne part de l'art contemporain ne se dégonfle pas. Depuis 2008 tout s'est dégonflé, à peu de choses près, mais pas l'art contemporain ! Peut-être parce qu'il est mondialisé et que la crise est surtout occidentale ?
@Jean-René
Cette bulle ne se dégonfle pas encore (comme l'immobilier en France) .Les gens continuent à tésauriser de l'or et de l "art" dans le but de se protéger de l'hyperinflation à venir.
Si la crise se "japonifie" comme le prédisent certains, ce marché s'effondrerait.Si l'inflation se confirme, ils sauveraient leurs billes...au moins en partie.