Comme il y a souvent un fond de vérité dans les injures qui vous sont adressées par des gens intelligents, donc l’opportunité de progresser, je me suis avisé que je devais mettre à profit un énième — et toujours trop bref — passage dans la cité qui a inventé la croisade commerciale, pour tenter à nouveau de me laisser saisir par les vertiges de l’art contemporain.

En route donc pour la palazzio Grassi, autre propriété de François Pinault (c’est déjà lui qui a chipé l’ancienne Douane de mer à la fondation Guggenheim), toujours sur le Canal Grande, pour l’exposition des oeuvres d’un artiste suisse contemporain, tellement contemporain, du nom de Urs Fischer (né en 1973). Urs vous accueille dans son atelier, qu’il a fait reconstruire dans l’atrium (on dit parfois rez-de-chaussée) du palazzo, avec sa table de travail, éclats de peinture, giclures de substances diverses, etc. Après ce détour par les cuisines, l’on grimpe au premier étage où vous attend, suspendu, comme un cône renversé, un petit cratère sur le flanc : c’est un anus. Il s’agit, explique le prospectus de l’installation (ne dites « exposition » que si vous êtes porté à l’auto-dérision), de montrer « la pénétration comme élément fondateur de l’existence humaine ».

On sera tenté de me reprocher de réduire cette merveilleuse installation ursienne à un tout petit anus de rien du tout. Toutefois il n’y a pas de réduction, car c’est tout le palazzo Grassi qu’Urs a semé de poils et de sexes, avec même une femme nue vivante, qui déambule placidement entre les visiteurs. Plus généralement l’art contemporain est très pipi-caca. J’avais mentionné, il y a un an, les sculptures de Paul McCarthy à la Douane de Mer, dont les visages sont éclaboussés de gigantesques organes génitaux, tel en forme de nez, tel de bouche, etc. Il s’agissait de dénoncer « l’obscénité du pouvoir » : de l’artiste ?

Car c’est bien là que réside le mystère, qui fait l’intérêt réel, de l’art contemporain : ces créations se vendent des dizaines, des centaines, parfois des millions d’euros. Ce marché est pourtant bâti sur un néant logique : car si « tout est art » — la devise démiurgique de l’art contemporain : « Moi, artiste, je te fais Oeuvre, petit anus en plastique ! » — en toute logique l’art n’existe pas (si tout est x, x n’est rien ; « Ne rien faire peut être une œuvre d’art », explique le catalogue). Mon ami l’économiste Henri Lepage suggère que cette enflure du marché de l’art contemporain serait due à la surabondance de liquidités sur les marchés mondiaux depuis trente ans et que, lorsque la source de ces excès monétaires se tarira, le marché de l’art contemporain s’effondrera.

En somme la seule création qui m’aura interpellé au palazzo Grassi est une petite merveille de complexité, faite de bois et de minuscules pièces métalliques finement enchâssées : la préposée m’expliqua en pouffant que Urs Fischer n’était pas l’auteur de cet humidificateur. Je suis un hilote.

Trait.jpg Drieu Godefridi est philosophe et dirigeant d’entreprise, Il est l'auteur de "La réalité augmentée" (Texquis, 2011). La version originale de cet article a été publiée dans La Libre Belgique