Le "sexe" produit culturel ou donnée naturelle ?
Par Drieu Godefridi le lundi 26 novembre 2012, 12:08 - Article - Lien permanent
Qu'est-ce que cette "théorie du genre" qui vient de faire irruption dans le débat public à l'occasion des remarques présentées par le Grand Rabbin de France pour dénoncer le "mariage homosexuel" ?
Réponse de Drieu Godefridi qui sortira prochainement un petit ouvrage sur la manière dont l'utilisation législative de cette théorie conduit à la négation du droit et au retour de l'arbitraire juridique.
Quelle est la généalogie de cette Théorie du genre qui, via la loi française contre les violences psychologiques contre les femmes, la Convention du Conseil de l’Europe contre les violences économiques et psychologiques faites aux femmes, le mariage gay, l’adoption et l’insémination au bénéfice de couples homosexuels, et jusqu’à nos manuels scolaires, semble sourdre par tous les pores du corps politique européen ?
Si les gender studies lui sont antérieures, la théorie du genre ne se donne un soubassement idéologique cohérent qu’avec Trouble dans le genre, l’ouvrage séminal que publiait, en 1990, l’universitaire américaine Judith Butler (éditions La Découverte, 2005).
Dans ce livre, frappant par l’audace et l’originalité de sa construction, Butler se propose de retracer la généalogie — au sens nietzschéen — des catégories de sexe et de genre. Selon la représentation classique, le sexe est une constante biologique universelle qui structure les genres masculin et féminin, genres dont le contenu varie d’une société et d’une époque à l’autre. Par exemple, ce qui est “féminin” dans l’Occident du XXIe siècle n’a que peu de rapport avec le “féminin” médiéval ou celui des islamistes contemporains. Demeure le même substrat biologique : le sexe.
Pour Judith Butler, tout cela n’est qu’illusion. Le sexe n’est pas une donnée de nature, mais le produit culturel du genre. C’est la culture qui engendre notre concept de sexe. Or, cette culture est dominée par des représentations arbitraires sur le sexe, que sont l’hétérosexualité et le phallogocentrisme (c’est-à-dire la domination masculine), deux choix parmi une infinité d’autres choix possibles.
C’est par le tabou de l’inceste — qui, selon Butler, présuppose le tabou de l’homosexualité — que le pouvoir hétérosexuel et phallogocentique assure sa propre perpétuation :
« C’est parce que toutes les cultures cherchent à se reproduire, et que l’identité sociale propre à chaque groupe de parenté doit être préservée, que l’exogamie est instituée, et tel est aussi le cas de l’hétérosexualité exogamique qui en est le présupposé. Par conséquent, le tabou de l’inceste ne fait pas qu’interdire l’union sexuelle entre les membres de la même lignée ; il inclut aussi un tabou de l’homosexualité ».
Telle est la généalogie du genre.
Bien sûr, la théorie de Butler se heurte à un mur d’objections, parmi lesquelles la nature du lien entre hétérosexualité et phallogocentrisme, que Butler présente comme allant de soi, alors que l’histoire nous offre maints exemples de communautés qui furent tout à la fois hétérosexuelles et pas du tout phallogocentriques (Mosuo de Chine, Berbères, Touaregs, Minangkabau, premiers Crètois, Hopi, etc.). Aussi, Butler estime que tout est acquis — rien n’est inné — et tout est langage : nous ne pouvons nous libérer de son emprise, or ce langage est profondément empreint de la marque du pouvoir dominant. Raison pour laquelle elle en appelle, contre le pouvoir dominant et pour se soustraire à l’empire de ses catégories langagières, à la mise en œuvre de stratégies fondées sur des pratiques, des pratiques concrètes, notamment sexuelles, pour “défaire le genre”. Mais quel est la statut de ces pratiques, dès lors qu’à en croire l’auteur, le langage est notre seul accès à la réalité ? De même, quel crédit accorder à la revendication butlérienne de libre-arbitre, si nous sommes tout entier déterminés par la culture qui nous imbibe de ses catégories ?
Surtout, et bien qu’elle y mette tout son talent, Butler ne parvient qu’incomplètement à s’abstraire du substrat biologique. Son livre prend parfois des tours comiques, par exemple lorsqu’elle se dit stupéfaite que la recherche scientifique fasse encore droit à des critères aussi ridicules que la présence d’un pénis, quand il s’agit de déterminer le sexe d’un inidvidu. A plusieurs reprises, Butler concède en passant que le champ des possibles culturels, dans le domaine du sexe et autres, est circonscrit par la biologie. Ainsi lorsqu’elle mentionne, sans la récuser, la notion d’individu anatomiquement mâle ou femelle. Cette concession en passant n’est pas un détail, elle contredit la théorie du genre. Car de deux choses, l’une : soit le sexe est tout entier engendré par la culture (modèle du genre), soit il est prédéterminé par la biologie (modèle classique).
On invente tous les jours des théories sans envergure ni intérêt. La théorie de Judith Butler ne se range certainement pas dans le même rayon. La question qui se pose plutôt, dans son cas, est de comprendre pourquoi Butler, qui tenait si manifestement une ligne de recherche valable et féconde, a cru devoir en absolutiser l’argument, au point de gagner un créneau qui, intellectuellement, n’est pas tenable.
La réponse, Butler nous la donne elle-même, avec un mélange de naïveté et de franchise (le terme anglais candor ne désigne-t-il pas ces deux qualités, souvent voisines ?), en expliquant que son livre est né de ses recherches universitaires, mais qu’il est surtout le fruit de sa propre vie, celle d’une jeune lesbienne qui fit son coming out à 16 ans, souffrit constamment de sa différence, fut le témoin de l’affliction de proches homosexuels, et vécut toute sa vie en marge de la normalité (au sens statistique et de Butler elle-même : aucun jugement de valeur !). La sympathie qu’inspire l’authenticité de Butler ne doit toutefois pas nous détourner de l’essentiel : la radicalité de la théorie du genre doit moins au souci de la cause des femmes, qu’à celui de la cause des femmes lesbiennes.
Le prix que Butler est prête à faire payer à la société pour ses souffrances personnelles semble sans limite, puisqu’elle en appelle à démâter les tabous de l’homosexualité et de l’inceste pour “défaire le genre”. Dans le cadre de sa théorie, l’un ne se conçoit pas sans l’autre, puisque le tabou de l’homosexualité est présupposé, on l’a vu, par celui de l’inceste. On ne peut atteindre le premier, qu’en dissolvant le second. Aucun problème, selon Butler, qui célèbre, avec Michel Foucault, les plaisirs buissonniers de l’échange sexuel intergénérationnel.
Telle est la généalogie de la théorie du genre, et le terme inexorable de son programme.
Drieu Godefridi
Docteur en philosophie (Sorbonne) et juriste, Drieu Godefridi publiera en janvier 2013 “De la violence de genre à la négation du droit” (aux éditions Texquis). Drieu Godefridi sera présent et est invité à présenter un exposé à la foire du livre libéral organisée à la mairie du 5ème arrondissement, à Paris, le samedi 15 décembre de 14h30 à 19h.
Commentaires
Sujet intéressant. Aride, mais intéressant. Si le sexe est culturel 100%, alors la théorie de Butler relève du relativisme intégral. Mais je ne crois pas une seconde que le sexe soit sans référent biologique.
@Louis
Oui, c'est du relativisme intégral ! c'est à dire le point d'aboutissement de toute cette philosophie "déconstructiviste" que les élites et médias de notre pays portent au pinacle depuis maintenant près de cinquante ans. On récolte maintenant, au plan politique et juridique, ce qu'ils ont semé au niveau des idées.
@hlepage C'est amusant de voir que ce déconstructivisme dont vous parlez on le doit notamment à Jacques Derrida l'ex-compagnon et inspirateur de Sylviane Agacinski, aujourd'hui fervente adversaire du mariage gay et du "tout culture". Comme quoi même les semeurs d'idées renient parfois leur progéniture politique !
@Lily
Je n'ai pas cité son nom, mais c'est bien évidemment à Derrida que je pensais en premier lieu. Je ne connaissais pas ce que vous dites à propos de Sykviane Agacinski.
Avec le temps qui passe, je me suis rendu compte, j'ai constaté qu'il y a plein de variables lié au sexe au sens naïf.
Je vais vous sembler naïf mais je pars d'une éducation homophobe standard...
Un amis homosexuel restait visiblement de genre masculin, ... pas de travestissement.. Sexualité et genre social sont donc séparé ? les homo hommes ne son pas des filles, les lesbienne pas des mecs... étrange.
une copine, un peu vamp à la quarantaine, mère de famille responsable, après une rupture... nous ramène une copine... le genre garçon manqué... timide comme une jeune fille, faca a ma copine qui clairement portait la culotte... tout les clichés volent... et la sexualité serait donc variable dans le temps (kinsley l'avait bien vu)... dominance et genre vestimentaire ne sont pas lié... maternité et homosexualité aussi...
et puis j'ai vu ces reportage sur ces hommes biologiques se sentant femme et prêt a ruiner leur vie sexuelle et sociale pour changer... le corps et l'esprit peuvent être de sexe différent.
fête avec un pote homo et une bande de pote hétéro... un gamine de 17 ans se fait embêter par un mec bourré, un hétéro BCBG, et c'est le vielle homo qui réagis en père de famille... quoi les homo sont pas tous pédophiles... l paternité serait un instinct masculin avec l'age ? faut que je le dise a maman. ;-/
et puis récemment j'ai rencontré une amie qui était un pote d'école.
Elle avait pas mal changé et m'a raconté son histoire.
né(e) ambiguë, suite a des troubles génétiques familiaux, il avait été déclaré comme garcon sous la pression de l'hopital catholique.
Opéré en panique comme garcon il n'avais pas de sexualité, pas de puberté. a 40 ans en soignant un problème osseux sa puberté part en vrille... on tente de le forcer en garcon, mais il refuse les androgènes... ils partent donc sur les oestrogènes pour en faire une femme... qui aurai pu avoir des enfants, mais n'en aura pas a cause des opération... elle n'est pas très féminine, mais elle a accepté son nouveau genre, parce que la nature a décidé, et adapté sa garde robe... ses amis se sont adaptés... c'est comme ca, et le boulot est fait dans son entreprise.
En passant elle a vu des candidats transsexuels tétanisé par leur identité sexuelle, ne pensant qu'a changer, alors que elle ne demandait qu'a en avoir une compatible avec sa santé...
lu quelque article (pour la science) sur les sexes ambiguës... étrangement les personnes ambiguës acceptent très bien le sexe imposé socialement, le genre, et s'adaptent... comme si la biologie comptait peu en fait.
le contraire des transsexuels pour qui c'est vital d'être en accord avec leur conviction de genre.
quel bordel le sexe... enfin le genre, la sexualité, le sexe, la génétique, les hormones, la famille, et la mode...
Il y a bien des corrélations fortes entre ces concepts...
le rapport kinsley montre que l'homosexualité ne touche pas plus de 30% (10% en exclusif, 30% en dominant), et selon la société s'exprime sous forme de genre social ou de pratique... identité de genre et biologie sont très corrélé, même si il y a des exceptions... mais juste des corrélations, pas des certitudes.
vivre et laisser vivre. tant que ca dérange personne.
D'un autre coté, éviter de choquer, de cliver, de violenter les gens qui n'ont pas encore été familiarisés avec l'étrangeté de la vie. Les intégristes du genre n'aident pas a faire accepter les faits douloureux.
@alain ces infinies variations du genre, ce serait de l'idéologie que de les nier. Toutefois la théorie du genre est problématique en cela qu'elle nie toute réalité biologique au sexe. Même Foucault, qui considérait que le sexe est "saturé de pouvoir", lui reconnaît un fondement biologique. Sous couvert d'un humanisme de bon aloi qui souhaite rendre la société plus "respirable", la théorie du genre s'inscrit dans une logique révolutionnaire, qui remet en cause les fondements de nos sociétés, jusque et y compris le tabou de l'inceste.
Brillante démonstration. Mais qui n'intéressera personne, je le crains, tant les gens préfèrent s'abandonner à leurs passions pour/contre (mariage gay, adoption, etc.) en diabolisant tous ceux qui ne partagent pas leur opinion.
Outre l'exposé sur la théorie du genre elle-même, outrancière par son déni de réalité - de la part fondamentale de l'inné, c'est à dire : de la génétique dans ce que nous sommes, y compris chez les très rares personnes qui sont entre deux, avec un seul chromosome X, ou XXY etc- les derniers paragraphes éclairent une réalité par trop masquée dans la presse et les médias : les "féministes" d'aujourd'hui n'ont en fait que peu de rapport avec les féministes des années 1900 à 1970 : ces dernières cherchaient à libérer, celles d'aujourd'hui à contraindre; les anciennes étaient majoritairement des femmes hétéros cherchant un équilibre, maintenant ce sont surtout des femmes lesbiennes, "revanchardes" en quelque sorte et cherchant à inverser un supposé rapport de forces jugé injuste pour instaurer une nouvelle domination... qui ne le serait pas moins.
Faut-il un vide idéologique sidéral pour que les conceptions de Mme Butler aient eu si vite un tel écho et l'emportent si facilement! c'est cela qui est mélancolique, et je vois le même vide ayant permis à la deep ecology et ses avatars catastrophistes le même triomphe, obtenant de tous les politiques une sorte de révérence religieuse, même si un reflux se fait enfin sentir dans les pays anglo-saxons.
@AlexL Je crois que vous avez bien identifié l'un des ressorts de la théorie du genre, qui est la haine de ce que Butler appelle l' "hétéro-normativité". Etant donné que Butler refuse de se définir comme une femme, PARCE QUE elle est lesbienne, la question se pose effectivement de savoir si le "genre" est un féminisme. Personnellement, je ne le crois pas.
Ce débat sur la théorie du genre semble être une nième reprise de la controverse sur l'inné et l'acquis.
Il s'agit d'un débat scientifique et non politique ni philosophique. Et qui devrait donc porter sur des mesures, des observations, des expériences, des hypothèses "falsifiables" et des données chiffrées. Je ne vois rien de tout cela dans cette théorie du genre.