Si les gender studies lui sont antérieures, la théorie du genre ne se donne un soubassement idéologique cohérent qu’avec Trouble dans le genre, l’ouvrage séminal que publiait, en 1990, l’universitaire américaine Judith Butler (éditions La Découverte, 2005).

Dans ce livre, frappant par l’audace et l’originalité de sa construction, Butler se propose de retracer la généalogie — au sens nietzschéen — des catégories de sexe et de genre. Selon la représentation classique, le sexe est une constante biologique universelle qui structure les genres masculin et féminin, genres dont le contenu varie d’une société et d’une époque à l’autre. Par exemple, ce qui est “féminin” dans l’Occident du XXIe siècle n’a que peu de rapport avec le “féminin” médiéval ou celui des islamistes contemporains. Demeure le même substrat biologique : le sexe.

Pour Judith Butler, tout cela n’est qu’illusion. Le sexe n’est pas une donnée de nature, mais le produit culturel du genre. C’est la culture qui engendre notre concept de sexe. Or, cette culture est dominée par des représentations arbitraires sur le sexe, que sont l’hétérosexualité et le phallogocentrisme (c’est-à-dire la domination masculine), deux choix parmi une infinité d’autres choix possibles.

C’est par le tabou de l’inceste — qui, selon Butler, présuppose le tabou de l’homosexualité — que le pouvoir hétérosexuel et phallogocentique assure sa propre perpétuation :

« C’est parce que toutes les cultures cherchent à se reproduire, et que l’identité sociale propre à chaque groupe de parenté doit être préservée, que l’exogamie est instituée, et tel est aussi le cas de l’hétérosexualité exogamique qui en est le présupposé. Par conséquent, le tabou de l’inceste ne fait pas qu’interdire l’union sexuelle entre les membres de la même lignée ; il inclut aussi un tabou de l’homosexualité ».

Telle est la généalogie du genre.

Bien sûr, la théorie de Butler se heurte à un mur d’objections, parmi lesquelles la nature du lien entre hétérosexualité et phallogocentrisme, que Butler présente comme allant de soi, alors que l’histoire nous offre maints exemples de communautés qui furent tout à la fois hétérosexuelles et pas du tout phallogocentriques (Mosuo de Chine, Berbères, Touaregs, Minangkabau, premiers Crètois, Hopi, etc.). Aussi, Butler estime que tout est acquis — rien n’est inné ­ — et tout est langage : nous ne pouvons nous libérer de son emprise, or ce langage est profondément empreint de la marque du pouvoir dominant. Raison pour laquelle elle en appelle, contre le pouvoir dominant et pour se soustraire à l’empire de ses catégories langagières, à la mise en œuvre de stratégies fondées sur des pratiques, des pratiques concrètes, notamment sexuelles, pour “défaire le genre”. Mais quel est la statut de ces pratiques, dès lors qu’à en croire l’auteur, le langage est notre seul accès à la réalité ? De même, quel crédit accorder à la revendication butlérienne de libre-arbitre, si nous sommes tout entier déterminés par la culture qui nous imbibe de ses catégories ?

Surtout, et bien qu’elle y mette tout son talent, Butler ne parvient qu’incomplètement à s’abstraire du substrat biologique. Son livre prend parfois des tours comiques, par exemple lorsqu’elle se dit stupéfaite que la recherche scientifique fasse encore droit à des critères aussi ridicules que la présence d’un pénis, quand il s’agit de déterminer le sexe d’un inidvidu. A plusieurs reprises, Butler concède en passant que le champ des possibles culturels, dans le domaine du sexe et autres, est circonscrit par la biologie. Ainsi lorsqu’elle mentionne, sans la récuser, la notion d’individu anatomiquement mâle ou femelle. Cette concession en passant n’est pas un détail, elle contredit la théorie du genre. Car de deux choses, l’une : soit le sexe est tout entier engendré par la culture (modèle du genre), soit il est prédéterminé par la biologie (modèle classique).

On invente tous les jours des théories sans envergure ni intérêt. La théorie de Judith Butler ne se range certainement pas dans le même rayon. La question qui se pose plutôt, dans son cas, est de comprendre pourquoi Butler, qui tenait si manifestement une ligne de recherche valable et féconde, a cru devoir en absolutiser l’argument, au point de gagner un créneau qui, intellectuellement, n’est pas tenable.

La réponse, Butler nous la donne elle-même, avec un mélange de naïveté et de franchise (le terme anglais candor ne désigne-t-il pas ces deux qualités, souvent voisines ?), en expliquant que son livre est né de ses recherches universitaires, mais qu’il est surtout le fruit de sa propre vie, celle d’une jeune lesbienne qui fit son coming out à 16 ans, souffrit constamment de sa différence, fut le témoin de l’affliction de proches homosexuels, et vécut toute sa vie en marge de la normalité (au sens statistique et de Butler elle-même : aucun jugement de valeur !). La sympathie qu’inspire l’authenticité de Butler ne doit toutefois pas nous détourner de l’essentiel : la radicalité de la théorie du genre doit moins au souci de la cause des femmes, qu’à celui de la cause des femmes lesbiennes.

Le prix que Butler est prête à faire payer à la société pour ses souffrances personnelles semble sans limite, puisqu’elle en appelle à démâter les tabous de l’homosexualité et de l’inceste pour “défaire le genre”. Dans le cadre de sa théorie, l’un ne se conçoit pas sans l’autre, puisque le tabou de l’homosexualité est présupposé, on l’a vu, par celui de l’inceste. On ne peut atteindre le premier, qu’en dissolvant le second. Aucun problème, selon Butler, qui célèbre, avec Michel Foucault, les plaisirs buissonniers de l’échange sexuel intergénérationnel.

Telle est la généalogie de la théorie du genre, et le terme inexorable de son programme.

Drieu Godefridi

Trait.jpg Docteur en philosophie (Sorbonne) et juriste, Drieu Godefridi publiera en janvier 2013 “De la violence de genre à la négation du droit” (aux éditions Texquis). Drieu Godefridi sera présent et est invité à présenter un exposé à la foire du livre libéral organisée à la mairie du 5ème arrondissement, à Paris, le samedi 15 décembre de 14h30 à 19h.