Sarkozy au Web : laissez faire les gouvernements !
Par Drieu Godefridi le mercredi 25 mai 2011, 13:33 - Article - Lien permanent
Dans un discours prononcé le 24 mai 2011, à l’occasion de l’ouverture de l’eG8, N. Sarkozy plaide pour une reprise en main de l’Internet par les gouvernements.
Analysons quelques moments saillants de ce discours important, qui débute par des généralités.
“Il s’agit pour les États que nous représentons, explique N. Sarkozy, de signifier que l'univers <de la Toile> n'est pas un univers parallèle, affranchi des règles du droit, de la morale et plus généralement de tous les principes fondamentaux qui gouvernent la vie sociale dans les pays démocratiques.”
Ensuite le président de la République énumère les objectifs concrets qui justifient la reprise en mains de l’Internet par les États. Outre la pornographie, dont il faut préserver “nos enfants”, cette clause de style qui introduit le propos de tous ceux qui plaident pour une reprise en mains du Web, N. Sarkozy aborde les sujets suivants : monopoles, droits de l’Autre, vie privée, plus surprenant : le Mal, enfin les droits d’auteur.
“Ne laissez pas s'installer de nouveaux monopoles là où vous avez renversé des situations acquises qui paraissaient inébranlables”.
L’exhortation présidentielle aux entrepreneurs du Web fera sourire ceux qui connaissent l’énergie avec laquelle l’État français plaide pour le maintien résiduel de ses monopoles historiques, notamment dans le domaine postal, au niveau européen.
“En donnant à chaque individu, où qu'il soit et d'où qu'il parle, la possibilité d'être entendu par tous et en tout lieu, vous avez donné à chaque citoyen du monde un droit d'expression qui n'a jamais connu d'équivalent dans l'Histoire. Ce progrès fantastique des pouvoirs de l'individu ne peut pas avoir été gagné aux dépens des droits de l'Autre.
Ce dont il s’agit réellement dans ce paragraphe, nul ne le sait, mais le lecteur pressé retiendra que s’opposer à la reprise en mains de l’Internet par les États revient à piétiner sadiquement le visage de l’Autre (notez la majuscule, qui indique la gravité du sujet, voire l’élargissement de la souveraine préoccupation aux créatures extragalactiques). Bien sûr, il y a la vie privée :
“Ne laissez pas la révolution que vous avez lancée porter atteinte au droit élémentaire de chacun à une vie privée et à une pleine autonomie. La transparence totale, celle qui ne laisse jamais l'Homme en repos, se heurte tôt ou tard au principe même de liberté individuelle.”
Certes, nos vies privées s’étiolent à mesure que nous postons sur le Mur de Facebook nos faits et gestes, en gazouillant (tweets) nos états d’âme parmi d’autres dévoilement volontaires. Mais précisément, la plupart de ces dévoilements sont volontaires.
Ce qui menace réellement nos vies privées, hic et nunc, ce sont les formidables services de sécurité que bâtissent les gouvernements depuis 2001, notamment outre-Atlantique, pour enregistrer en toute impunité la plupart des flux de données qui transitent sur la Toile. Par exemple, la National Security Agency (NSA), principal acteur américain dans la collecte indiscriminée de renseignements et qui est habilitée à procéder à des interceptions de communication sans mandat judiciaire, est constitutionnellement requise, en sa qualité d’agence militaire, de se concentrer sur les menaces extérieures ; mais qui ne voit l’hypocrisie de cette garantie, s’agissant de communications vers le territoire américain ?
Qu’on lui fournisse le nom d’un citoyen et la NSA est capable, dans l’instant, de produire une foultitude d’informations qui dissipent l’essentiel de sa vie privée. Ainsi le Wall Street Journal révélait-il récemment le programme « Perfect Citizen » de la NSA, « which will see secret monitoring equipment installed within US networks deemed to be of national importance. » Encore le citoyen américain dispose-t-il de garanties constitutionnelles face aux menées de son propre gouvernement ; mais qu’en est-il des citoyens d’autres pays, qui tombent dans les rets virtuels de la NSA et de ses sœurs gouvernementales ? Et qu’en est-il au pays de la Raison d’État ?
Dans un passage plus métaphysique, qui n’est pas sans évoquer la somme thomiste De Malo, N. Sarkozy explique que les gouvernements doivent reprendre Internet en mains pour éviter que ne s’y propage « le Mal » sous toutes ses formes. Présentée sous cet angle, l’intervention des gouvernements prend évidemment un tour salvateur, presque angélique.
Avant de conclure longuement — le quart du discours —, sur une question qui peut paraître ancillaire : la nécessaire protection des droits d’auteur, N. Sarkozy se risque à ce parallèle :
“Nous sortons d'une crise terrible, fruit de l'aveuglement de puissances financières qui ont perdu de vue l'essentiel pour tout sacrifier à l'argent. Des puissances qui ont voulu s'affranchir du regard des peuples, qui ont voulu échapper au dialogue avec les Gouvernement élus qui portent l'intérêt général. C'est donc simplement un appel à la responsabilité collective que je lance ici. Un appel à la responsabilité et donc à la Raison.”
Quelle excellente comparaison ! Tandis qu’un observateur superficiel s’arrêterait sottement à constater que la récente crise financière s’est produite en dépit des dizaines de milliers de pages de réglementations nationales, européennes et mondiales que les gouvernements ont patiemment tressées dans tous les recoins de la finance mondiale sauf celui des produits dérivés, les États, leur devoir financier accompli, se tournent en toute logique vers un secteur aussi manifestement défectueux qu’Internet, pour le faire accéder, à son tour, aux délices exigeants de l’Efficacité gouvernementale. La préservation des droits de l’Autre, de la Volonté générale, de la Raison (et de la base imposable ?) sont à ce prix.
Il est tentant de s’amuser d’un discours aussi grandiloquent et cousu de fil blanc que celui que vient de prononcer N. Sarkozy. Souvenons-nous toutefois que la plupart des politiques font ce qu’ils disent, surtout quand ils sont aussi occupés de pédagogie que les élites paternalistes françaises, et que ce discours présage donc une reprise en mains de l’Internet par les États.
Internet est un cas presque parfait d’ordre spontané. Toute intervention des États, surtout coordonnée, aurait des effets nocifs et délétères, qu’il est impossible de prévoir au moment de l’intervention, et qui dépassent largement les effets bénéfiques que l’on peut, à court terme, en attendre.
Philosophe et dirigeant d’entreprise, Drieu Godefridi a publié récemment sur ces questions "La réalité augmentée" (Texquis, 2011).
Commentaires
Oui en effet les succès étatiques dans la réglementation de la finance justifient que les gouvernements mettent enfin bon ordre dans ce monde d'Internet qui a d'ailleurs un gros point commun avec la finance : les hommes de l'Etat n'y pigent que dalle. Vive la Réglementatioon !
Salut les libertariens ! Alors toujours à vos illusions ? L'INternet, votre nouvel eldorado de la liberté théorique ? Vous savez qui l'a inventé, votre paradis de la liberté ? Et si moi je me mets à vous traiter d'hitlérien pédophile EN LIGNE, je reste libre de le faire ? Continuez à nous faire rire, vous êtes plutôt sympas !
"Ne laissez pas s'installer de nouveaux monopoles" ! Dogmatisme, cynisme ou incompréhension profonde ? Les monopoles ne peuvent exister qu'avec le soutien total et inconditionnel des Etats, parce que ceux-ci y en font des instruments de leur domination.
Quant à la morale et à l'Autre, voilà deux concepts bien pratiques tant qu'on oublie de leur donner le moindre sens.
@JMKeynes
Espèce d'hitlérien pédophile anthropophage, euthanasieur de rentiers.
Et, PAF ! Comme à la cours de récré !
Réponse du web @ sarkozy : WTF ? LOL ? GTFO ! (merci H16)
Plus sérieusement, @ Keynes vociférant:
Le média internet ne change pas fondamentalement la nature d'un propos tel que celui que vous mentionnez, qui constitue à l'évidence une injure publique doublée d'une diffamation grossière (sauf bien sûr si vous l'adressez à Marc Dutroux et que vous pouvez prouver son adhésion au NSDAP, mais restons sérieux).
Donc, si vous traitez une tierce personne de "pédophile hitlerien" sur Internet, comme à la télévision, à la radio, dans un journal public, ou devant une assemblée de 1000 personnes, vous vous mettez hors la loi. Et la justice est fondée à vous poursuivre.
Je ne vois donc pas en quoi des lois spécifiques à internet amèneraient la moindre valeur ajoutée à ce que la tradition juridique occidentale traite relativement bien un peu partout dans le monde.
Il faudra trouver autre chose...
Il y a quelque chose dans cet article que je ne comprends pas. Les passages sur fond grisé sont des citations. Or dans la dernière citation on trouve ceci :
“Nous sortons d'une crise terrible, fruit de l'aveuglement de puissances financières qui ont perdu de vue l'essentiel pour tout sacrifier à l'argent. Des puissances qui ont voulu s'affranchir du regard des peuples, qui ont voulu échapper au dialogue avec les Gouvernement élus qui portent l'intérêt général. C'est donc simplement un appel à la responsabilité collective que je lance ici. Un appel à la responsabilité et donc à la Raison.” Quelle excellente comparaison ! Tandis qu’un observateur superficiel s’arrêterait sottement à constater que la récente crise financière s’est produite en dépit des dizaines de milliers de pages de réglementations nationales, européennes et mondiales que les gouvernements ont patiemment tressées dans tous les recoins de la finance mondiale sauf celui des produits dérivés, les États, leur devoir financier accompli, se tournent en toute logique vers un secteur aussi manifestement défectueux qu’Internet, pour le faire accéder, à son tour, aux délices exigeants de l’Efficacité gouvernementale. La préservation des droits de l’Autre, de la Volonté générale, de la Raison (et de la base imposable ?) sont à ce prix."
Ca m'étonnerait quand même un peu que ce soit Sarko qui ait dit ce qui commencer par "Quelle excellente comparaison ! " ??
Oh, y a-t-il un pilote dans le Royal Air Turgot ?
@loulouche
merci d'avoir attiré notre attention sur cette erreur de montage. C'est corrigé.
@JMKeynes
"Et si moi je me mets à vous traiter d'hitlérien pédophile EN LIGNE, je reste libre de le faire ?"
Oui, vous êtes libre de le faire et moi de vous traîter d'abruti!
En dépit de tous les délires des "Keynes" de ce bas monde, je ne vois pas comment les gouvernements pourraient s'y prendre pour mettre INternet sous le boisseau sans l'empêcher de fonctionner. Tout à fait concevable, par contre, que les Etats enregistrent TOUT. Et rien que cela, cela me fait horreur. On fait appel au Web pour tout dans la vie d'aujourd'hui, donc les focnctionnaires sauraient tout de nous. Perspective terrifiante. Je ne dis pas que la situation actuelle est parfaite, mais elle me paraît supérieure à toutes les alternatives fantasmées par les Flics dans l'âme à la Sarko-le-Court.
Cela fait des années que je dis que nous vivons l'âge d'or d'internet et que cela ne va pas durer. Les gouvernements (Français en particulier) détestent que le citoyen dispose d'une liberté quasi illimitée dans un domaine. C'est de la pure idéologie doublée de la peur panique que l'info leur échappe complètement. Ce qui est déjà le cas.
Malheureusement pour eux (les gouvernements) en l'état actuel des choses, ils ne pourront pas museler totalement inrternet. Bien sûr ils pourront brimer les internautes, ce qui entrainera, dans un 1er temps, des frais supplémentaires pour ces derniers (abonnement au VPN), puis la criminalisation pour infraction aux lois établies pour les museler (interdiction de s'abonner aux VPN suite au contrôle qui va devenir impossible).
C'est excatment ce qui est en train de se produire avec la répression routière : pour la déjouer les automobilistes payent des abonnements "avertisseur de radars", ces abonnement devenant illicites, les automobilistes vont devenir des délinquants pour utiliser ces abonnements.
Souvenons-nous : Sarko avait affirmé que les panneaux avertisseurs de radars ne seraient jamais retirés.... Avec internet, ils feront la même chose : au début ce ne sera que pour la pédopornographie, le terrorisme, le grand banditisme. Promis, juré. Et puis petit à petit nous verrons encore nos libertés se réduire sur la toile. J'en fais le pari.
Quand on sait le nombre de conseillers et sous-conseillers en communication qui meublent les soupentes de l'Elysée et ses dépendances, on imagine facilement la valeur stratégique de l'Information.
Or Internet c'est de l'information et les communicants appointés ne maîtrisent plus rien s'ils ne sont pas à l'entrée du tuyau.