Il s’agit pour les États que nous représentons, explique N. Sarkozy, de signifier que l'univers <de la Toile> n'est pas un univers parallèle, affranchi des règles du droit, de la morale et plus généralement de tous les principes fondamentaux qui gouvernent la vie sociale dans les pays démocratiques.”

Ensuite le président de la République énumère les objectifs concrets qui justifient la reprise en mains de l’Internet par les États. Outre la pornographie, dont il faut préserver “nos enfants”, cette clause de style qui introduit le propos de tous ceux qui plaident pour une reprise en mains du Web, N. Sarkozy aborde les sujets suivants : monopoles, droits de l’Autre, vie privée, plus surprenant : le Mal, enfin les droits d’auteur.

Ne laissez pas s'installer de nouveaux monopoles là où vous avez renversé des situations acquises qui paraissaient inébranlables”.

L’exhortation présidentielle aux entrepreneurs du Web fera sourire ceux qui connaissent l’énergie avec laquelle l’État français plaide pour le maintien résiduel de ses monopoles historiques, notamment dans le domaine postal, au niveau européen.

En donnant à chaque individu, où qu'il soit et d'où qu'il parle, la possibilité d'être entendu par tous et en tout lieu, vous avez donné à chaque citoyen du monde un droit d'expression qui n'a jamais connu d'équivalent dans l'Histoire. Ce progrès fantastique des pouvoirs de l'individu ne peut pas avoir été gagné aux dépens des droits de l'Autre.

Ce dont il s’agit réellement dans ce paragraphe, nul ne le sait, mais le lecteur pressé retiendra que s’opposer à la reprise en mains de l’Internet par les États revient à piétiner sadiquement le visage de l’Autre (notez la majuscule, qui indique la gravité du sujet, voire l’élargissement de la souveraine préoccupation aux créatures extragalactiques).   Bien sûr, il y a la vie privée :

Ne laissez pas la révolution que vous avez lancée porter atteinte au droit élémentaire de chacun à une vie privée et à une pleine autonomie. La transparence totale, celle qui ne laisse jamais l'Homme en repos, se heurte tôt ou tard au principe même de liberté individuelle.”

Certes, nos vies privées s’étiolent à mesure que nous postons sur le Mur de Facebook nos faits et gestes, en gazouillant (tweets) nos états d’âme parmi d’autres dévoilement volontaires. Mais précisément, la plupart de ces dévoilements sont volontaires.

Ce qui menace réellement nos vies privées, hic et nunc, ce sont les formidables services de sécurité que bâtissent les gouvernements depuis 2001, notamment outre-Atlantique, pour enregistrer en toute impunité la plupart des flux de données qui transitent sur la Toile. Par exemple, la National Security Agency (NSA), principal acteur américain dans la collecte indiscriminée de renseignements et qui est habilitée à procéder à des interceptions de communication sans mandat judiciaire, est constitutionnellement requise, en sa qualité d’agence militaire, de se concentrer sur les menaces extérieures ; mais qui ne voit l’hypocrisie de cette garantie, s’agissant de communications vers le territoire américain ?

Qu’on lui fournisse le nom d’un citoyen et la NSA est capable, dans l’instant, de produire une foultitude d’informations qui dissipent l’essentiel de sa vie privée. Ainsi le Wall Street Journal révélait-il récemment le programme « Perfect Citizen » de la NSA, « which will see secret monitoring equipment installed within US networks deemed to be of national importance. » Encore le citoyen américain dispose-t-il de garanties constitutionnelles face aux menées de son propre gouvernement ; mais qu’en est-il des citoyens d’autres pays, qui tombent dans les rets virtuels de la NSA et de ses sœurs gouvernementales ? Et qu’en est-il au pays de la Raison d’État ?

Dans un passage plus métaphysique, qui n’est pas sans évoquer la somme thomiste De Malo, N. Sarkozy explique que les gouvernements doivent reprendre Internet en mains pour éviter que ne s’y propage « le Mal » sous toutes ses formes. Présentée sous cet angle, l’intervention des gouvernements prend évidemment un tour salvateur, presque angélique.

Avant de conclure longuement — le quart du discours ­—, sur une question qui peut paraître ancillaire : la nécessaire protection des droits d’auteur, N. Sarkozy se risque à ce parallèle :

Nous sortons d'une crise terrible, fruit de l'aveuglement de puissances financières qui ont perdu de vue l'essentiel pour tout sacrifier à l'argent. Des puissances qui ont voulu s'affranchir du regard des peuples, qui ont voulu échapper au dialogue avec les Gouvernement élus qui portent l'intérêt général. C'est donc simplement un appel à la responsabilité collective que je lance ici. Un appel à la responsabilité et donc à la Raison.”

Quelle excellente comparaison ! Tandis qu’un observateur superficiel s’arrêterait sottement à constater que la récente crise financière s’est produite en dépit des dizaines de milliers de pages de réglementations nationales, européennes et mondiales que les gouvernements ont patiemment tressées dans tous les recoins de la finance mondiale sauf celui des produits dérivés, les États, leur devoir financier accompli, se tournent en toute logique vers un secteur aussi manifestement défectueux qu’Internet, pour le faire accéder, à son tour, aux délices exigeants de l’Efficacité gouvernementale. La préservation des droits de l’Autre, de la Volonté générale, de la Raison (et de la base imposable ?) sont à ce prix.

Il est tentant de s’amuser d’un discours aussi grandiloquent et cousu de fil blanc que celui que vient de prononcer N. Sarkozy. Souvenons-nous toutefois que la plupart des politiques font ce qu’ils disent, surtout quand ils sont aussi occupés de pédagogie que les élites paternalistes françaises, et que ce discours présage donc une reprise en mains de l’Internet par les États.

Internet est un cas presque parfait d’ordre spontané. Toute intervention des États, surtout coordonnée, aurait des effets nocifs et délétères, qu’il est impossible de prévoir au moment de l’intervention, et qui dépassent largement les effets bénéfiques que l’on peut, à court terme, en attendre.Trait_html_691a601b.jpg

Philosophe et dirigeant d’entreprise, Drieu Godefridi a publié récemment sur ces questions "La réalité augmentée" (Texquis, 2011).