Comme le physicien, le sociologue, l’historien étaient progressivement "servis", je me trouvais de plus en plus réduit à la portion congrue. Jusqu’à ce que le travail soit intégralement réparti, et que tous les regards amusés se tournent vers moi, pour constater que mon escarcelle de philosophe se trouvait désespérément vide. J’en conclus qu’on ne m’avait pas invité comme philosophe, mais comme spectateur.

"C’est vrai que, depuis les Grecs, la philosophie s’est progressivement dépouillée de la plupart de ses objets d’étude", constata l’économiste. "Tout à fait exact", abondai-je, "et les rares philosophes qui se sont aventurés, depuis Newton, sur le terrain des sciences exactes, ne s’y sont guère illustrés !" J’aperçus le statisticien qui ricanait, sur le thème : mon pauvre ami, déjà qu’on ne parvient pas à vous associer à nos travaux, si en plus vous nous donnez des motifs, autant filer.

Le coordinateur me proposa d’enrichir nos travaux d’une perspective philosophique historique, en exposant la manière dont les grands philosophes de la tradition avaient envisagé notre objet d’étude. Comme je m’apprêtais à accepter, l’historien intervint pour exiger que je n’empiète pas sur ses plates-bandes, revendiquant l’histoire des idées comme partie intégrante de sa discipline. Je lui donnai raison avec d’autant plus d’enthousiasme que la philosophie historique n’est vraiment pas ma tasse de thé. Dès lors le maître d’œuvre me suggéra de "dépasser" (dans une perspective hégélienne, ajouta-t-il, fine mouche) les enseignements de la tradition, pour proposer un contenu original, qui viendrait englober l’ensemble de nos travaux. Murmures sceptiques; le chimiste baille aux corneilles.

J’acceptai en lui tenant à peu près ce propos : "La philosophie, vous avez raison, peine à trouver sa place dans le concert scientifique contemporain. Vous me demandez un point de vue englobant de vos travaux, eux-mêmes fondés sur ce que l’on appelle aujourd’hui l’approche globale, consistant à traiter un sujet du point de vue unifié des sciences exactes et des sciences humaines. J’accepte votre proposition, toutefois ma contribution sera aussi brève qu’instantanée : je ne crois pas qu’une telle approche globale soit scientifique, ni même possible. Il existe, vous le savez, une irrémédiable différence de nature entre sciences exactes et sciences humaines, en cela que les premières sont fondées sur la quantification de phénomènes matériels, tandis que les secondes sont incapables de quantifier le facteur humain."

"J’ajoute que la plupart des sciences exactes — telles la physique — sont encore à la recherche de leur propre unité. Alors quel sens y a-t-il à prétendre mettre en œuvre une approche globale qui irait de la physique et la chimie à la sociologie des institutions et la gouvernance mondiale ? Une telle approche n’est qu’une vue de l’esprit, une ambition. Il existe un secteur de la connaissance qui demeure la province des philosophes : celui de l’étude du raisonnement, du respect de ses catégories, de la différence des registres. Cette approche globale dont vous vous revendiquez, Madame, Messieurs, la philosophie vous le dit respectueusement : elle n’existe pas." 

Philosophy not dead !

Trait.jpg Drieu Godefridi est philosophe et dirigeant d’entreprise, Il est l'auteur de "La réalité augmentée" (Texquis, 2011). La version originale de cet article a été publiée dans La Libre Belgique en date du 25 juin 2012