La majorité socialiste tente ces jours-ci de mettre la théorie du genre en forme de lois (sur le mariage gay, l’éducation des enfants à la violence de genre, la requalification des classes maternelles pour éliminer toute référence à la féminité, la désignation neutre des parents pour ne pas discriminer les parents de même sexe, la procréation médicalement assistée- PMA - , la gestation pour autrui - GPA - , etc.). A chaque tentative, les parlementaires UMP s’étranglent d’indignation, rivalisant de solennité dans le prophétisme apocalyptique, allant jusqu’à exiger une commission d’enquête parlementaire, « afin que toute la lumière soit faite » (Xavier Breton) sur l’influence de la théorie du genre sur la société française.

La volonté de faire la lumière sur la généalogie législative de cette étonnante théorie est légitime. Toutefois les limiers de l’UMP n’useront guère leurs semelles. Le 11 mai 2011, la France signait en effet la Convention d’Istanbul, qui exige des États signataires l’éradication de toute pratique fondée sur un rôle stéréotypé des femmes et des hommes (article 12).

Parce que les mots ont un sens, selon la formule de Nicolas Sarkozy, relisons attentivement cet article, qui impose d’éradiquer toute pratique fondée sur un rôle stéréotypé des femmes et des hommes (Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, signée à Istanbul le 11 mai 2011, qui entrera en vigueur quand dix pays l'auront ratifiée). Il ne s’agit pas de circonscrire, d’interroger, ou de problématiser, mais d’éradiquer (vocable qui évoque la Sainte Inquisition, le terme élimination ayant été jugé un peu tiède) toute pratique sociale, dans tous les domaines, sans nuance ni exception, ne serait-ce que susceptible d’évoquer la distinction traditionnelle des sexes.

Ouvrira-t-on des chambres réservées aux hommes, dans les services d’obstétrique ? Masculinisera-t-on les mots féminins, et vice-versa ? Récrira-t-on les manuels scolaires, pour leur ôter toute référence au « sexe » des acteur.es (orthographe officielle du genre) de l’histoire ? Du passé sexuel, faisons table rase pour qu’advienne un monde délivré de l’oppression hétérosexuelle. Bien timides et maladroites paraissent les initiatives socialistes dans le domaine du genre, si on les rapporte à la pureté révolutionnaire de la convention signée par la majorité UMP.

Depuis que nous soutenons la thèse de la consécration du genre par l’UMP, nous recevons du courrier, notamment de parlementaires, pour nous expliquer qu’il ne faut pas tout mélanger, que la Convention d’Istanbul vise à lutter contre les violences faites aux femmes, sujet sans rapport avec la théorie du genre. Sauf qu’aucun État européen n’a attendu la Convention d’Istanbul pour mettre hors-la-loi la violence physique contre les femmes (et, tout à fait accessoirement, contre les hommes, qui en sont très majoritairement victimes).

L’enjeu de cette convention est la mise hors-la-loi, non de la violence physique, mais de l’indéfinissable violence psychologique et de l’indéchiffrable violence économique contre les femmes. Cette ambition, exorbitante de toute la tradition juridique occidentale (il suffit, pour s’en convaincre, de s’essayer à définir la violence économique dans un concept juridiquement opérationnel), n’a de sens que si l’on considère que les femmes sont disproportionnellement victimes de violence psychologique et économique. Ce que fait la théorie du genre, contre et en dépit de toute la littérature scientifique sur le sujet (qui indique une prévalence comparable, par exemple dans le couple, de la violence psychologique contre les hommes et contre les femmes). En réalité, la Convention d’Istanbul est « genrée » de part en part, de la cave de ses racines idéologiques au grenier de ses nombreuses préconisations législatives.

Il est d’ailleurs à noter que, lorsque la Convention « UMP » sur le genre entrera en vigueur, non seulement les socialistes pourront mais, en toute rigueur juridique, ils devront prendre toute initiative législative de nature à éradiquer la distinction du masculin et du féminin. Car le sacre juridique du genre eut lieu devant le Conseil de l’Europe, dont les normes n’ont pas le caractère parfois folklorique, toujours facultatif, des recommandations des Nations Unies. Les conventions du Conseil de l’Europe, qui ont vocation à régir le comportement de huit cent millions de citoyens, sont obligatoires pour leurs signataires, et leur imposent des normes et objectifs soustraits, du fait même, à l’empire du débat démocratique national.

C’est ainsi que l’enquête des docteurs Watson de l’UMP les conduira, enchantés, au 238, rue de Vaugirard (siège de leur parti).

Drieu Godefridi

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Drieu Godefridi est philosophe et dirigeant d’entreprise, Il est notamment l'auteur de De la violence de genre à la négation du droit, (Texquis, 1er mars 2013.)