À l'aide d'exemples chiffrés, il veille à mettre sa connaissance fouillée d'un sujet effroyablement complexe, et radicalement étranger à nombre d'entre nous, à la portée de chacun. La réflexion s'articule en deux temps : les problèmes, une tentative de solution. 

Quant aux problèmes : Bénard montre comment se sont développées, aux États-Unis, des techniques financières en rapport avec les créances hypothécaires qui, en dépit de leurs mérites et de leurs avantages, ont perverti, d'une manière proprement virale, l'ensemble du système financier international. 

Quand une banque européenne prête de l'argent à une personne physique ou morale, elle conserve le plus souvent la créance dans son bilan, créance qu'elle garantit à l'aide d'une hypothèque sur le bien acheté. Bien que sommaire, le procédé est vertueux, en cela que la banque est mécaniquement incitée à se montrer prudente dans l'octroi de prêts. 

Les grandes banques américaines ont dépassé depuis longtemps cet âge de la pierre hypothécaire, en cédant la créance initiale pour se rémunérer moins, mais tout de suite. La créance ainsi cédée est ensuite versée par le cessionnaire (celui qui l'a rachetée) dans une « piscine » (un pool) de créances hypothécaires, sur laquelle sont émis des titres eux-mêmes vendus à des tiers, des particuliers ou un autre établissement financier qui, le cas échéant, verse sa fraction de piscine dans une nouvelle piscine, etc. Tout cela en « simplifiant » d'initiative et de façon illégale les exigences du droit immobilier américain. 

Aujourd'hui que le système s'est effondré, il est facile d'ironiser sur cette cascade d'ablutions. Pourtant la « titrisation » des créances n'est, en soi, pas dénuée de mérites, puisqu'elle permet de rendre liquides des créances qui ne le sont pas, ce qui du fait même favorise la spécialisation des intervenants financiers, et de diluer les risques hypothécaires en les partageant entre un plus grand nombre d'intervenants. 

Toutefois Bénard montre que cette dilution du risque financier aura été concomitante d'une déperdition de l'information des différents intervenants de la chaîne, jusque et surtout le « client » final, c'est-à-dire celui qui achète la dernière titrisation en date (l'ultime piscine). Si la banque qui prête connaît son client, et les risques attachés à la créance, le dernier intervenant n'a pas la moindre idée de la valeur des créances hypothécaires sous-jacentes au papier qu'il achète. Il ne dispose que des évaluations - AAA, etc. - des trop fameuses agences de notation qui, Bénard en donne de saisissants exemples, ont désinformé de manière systématique (quand elles étaient elles-mêmes en mesure d'évaluer réellement le papier en question, ce qui n'était pas toujours le cas !). 

S'ajoute au phénomène la faveur donnée par l'État américain au crédit hypothécaire consenti aux ménages moins favorisés : pour qu'accèdent à la propriété des ménages auxquels les banques refusaient de prêter, les pouvoirs publics américains ont mis en place différents mécanismes, incitatifs quand ils n'étaient pas obligatoires, qui ont donné naissance aux fameux crédits subprime. Ces crédits plus risqués ont copieusement alimenté, de leur créances douteuses, les piscines en cascade que nous venons de décrire, en corrompant davantage encore la qualité de cette « eau » frelatée vendue sous le prestigieux et rassurant label AAA des agences de notation. S'ajoute encore au phénomène - le conditionne, en réalité - la surévaluation systématique de la valeur intrinsèque de l'immobilier américain, et de l'accroissement régulier de cette valeur. 

Au final, cette construction magnifique de sophistication se traduit par des centaines de milliards de titres qui expriment une valeur immobilière réelle sous-jacente de quelques dizaines de milliards de dollars : c'est assez dire que la belle cathédrale manquait de fondation. 

Si les agences de notation et les journalistes spécialisés n'ont strictement rien vu - quelle misère pour la presse financière qui, du Financial Times à CNBC, pontifie à longueur de journée sur la finance mondiale ! -, que dire des particuliers en chasse de bonnes affaires ? 

Les seuls intervenants qui savaient étaient les artisans du système, ces géniaux ingénieurs de la finance qui s'avisèrent de la nécessité de s'assurer contre le risque de défaut de ces créances dont ils n'ignoraient pas le caractère douteux. Partageant ainsi leurs piscines entre les acheteurs de titres, et les assureurs des titres qui leur restaient, les banques étaient gagnantes sur tous les tableaux (certains établissements, parmi les plus prestigieux, sont allés jusqu'à prendre des "positions" qui pariaient sur le défaut des produits qu'ils vendaient à leurs clients !). De fait, la première vague de « défaut » sur les créances hypothécaires sous-jacentes conduisit les banques à actionner leurs assurances, jusqu'à ce que la vague se fasse tsunami et que même les assureurs géants qui, tels que AIG, avaient assuré des milliards de titres, soient menacés de faillite. 

C'est alors qu'intervint le chevalier blanc du monde bancaire, son garant ultime : vous. Moi. Bénard. Tous les contribuables américains, les Européens, etc. qui d'ailleurs payent deux fois : en renflouant les banques qui se noient dans leurs piscines fétides, ensuite en subissant le contrecoup de la plus formidable crise économique depuis 1929. Voilà assurément un système qui ne mérite pas d'être qualifié d'équilibré. 

Quant à la solution que propose Bénard, le lecteur reste davantage sur sa faim. L'auteur propose, en cas de défaillance d'une banque d'importance systémique - c'est-à-dire dont la faillite provoquerait, par contagion, la panique et d'autres faillites, etc. - de remplacer les actionnaires de cette banque par ses créanciers, qui deviendraient actionnaires (ce qui permettrait à la banque de réserver ses liquidités à ses déposants éventuels). L'idée est saine, et certainement préférable au système actuel, mais l'auteur aurait dû prendre en compte la littérature qui discute cette proposition de manière critique, et les pistes alternatives. 

Terminons en regrettant qu'un ouvrage aussi puissamment charpenté soit affecté d'autant de vices sur le plan formel : si l'auteur a fait son travail, l'éditeur semble avoir oublié de faire relire le texte avant de l'imprimer.