Se niche pourtant, au cœur de cette désopilante lapalissade, une parcelle de vérité : le bonheur d'un adulte se construit. S'ouvre constamment à chacun de nous un champ d'actions possibles, qui définit notre liberté. Ce champ des possibles est circonscrit et structuré par les contraintes sociales au sens large, dont la prégnance varie selon les lieux et les époques. Ainsi la guerre réduit-elle notablement le champ des possibles individuels, tandis que le progrès technique lui donne, à certains égards, des allures d'infini (songeons à la liberté de s'informer, de communiquer, etc.).

Dans ce cadre contraignant, nous agissons comme bon nous semble; nous sommes auteurs de nos actions, de nos projets, des chemins que nous nous traçons, de nos manquements, et de leurs conséquences. Les gens heureux le seraient-ils par hasard, ou selon leur nature ? Cela paraît peu vraisemblable, car le malheur fait partie de la vie. Ainsi de la mort de nos proches et des échecs que nous subissons. Le bonheur ne peut se construire que par l'action et en dépit de ces événements malheureux.

Dans son magistral roman The Fountainhead, l'écrivain américain d'origine russe Ayn Rand met en scène un jeune architecte, Howard Roark, qui refuse de sacrifier aux modes et croyances de son époque, passéiste dans le domaine de son art. Eloigné de son école, marginalisé dans son cabinet de travail, moqué par la presse pour ses premières réalisations, bientôt licencié et condamné à travailler dans une carrière pour survivre, rien n'est épargné au pauvre Howard Roark. Toutefois, en dépit de ces avanies, jamais Roark n'est malheureux; c'est qu'il conserve au sein de son esprit, explique Ayn Rand, une sorte de compartiment inviolable, une fortesse inaccessible aux outrages du monde extérieur; un projet, une tension vers un avenir fidèle à ce qu'il est (c'est-à-dire la réalisation de ses potentialités). De même Epictète qui enseignait le mépris de ce qui ne dépend pas de nous, pour bâtir « une imprenable citadelle intérieure, secret de l’invincibilité du sage stoïcien » ou Antisthène le fondateur de l’école cynique (et disciple de Socrate) qui nous enjoignait à « construire dans nos âmes des remparts inexpugnables. » A ceux de ses amis qui l'agaçaient de leur mélancolie en prétextant les malheurs du monde, le grand mathématicien (et philosophe) anglais Bertrand Russell recommandait la pratique du vélo, histoire de se remettre d'aplomb et d'arrêter de les lui casser avec leur morosité de nantis.

De ce point de vue, le bonheur n'est en aucune façon un droit, mais un choix et, dans le contexte de nos sociétés contemporaines dont les crises, certes réelles, sont de la roupie de sansonnet si on les rapporte à celles qu'ont vécues les générations précédant celle de mai 68, un devoir.

Trait.jpg Drieu Godefridi est philosophe et dirigeant d’entreprise, Il est l'auteur de "La réalité augmentée" (Texquis, 2011). La version originale de cet article a été publiée dans La Libre Belgique