Nous commencerons par exposer le cœur de l’argument d’Antifragile, avant d’en explorer les limites.

L’antifragilité s’oppose à la fragilité et se distingue de la robustesse. Est antifragile ce qui profite, jusqu’à un certain point, du désordre. Est robuste ce qui est indifférent au désordre.

L’apport majeur de Taleb, parmi d’autres innombrables dérivations de ce principe et de ses fondements mathématiques, réside dans la distinction, au sein de l’ensemble « robuste », du robuste au sens strict (dans le sens défini ci-dessus) et de l’antifragile.

Le concept talébien d’antifragilité est d’une grande fécondité. N’en donnons que deux exemples : la prostitution, et l’endettement des États.

De prime abord, l’employé bénéficie d’une plus grande sécurité de revenus que la (le) prostitué(e), condamnée à repartir tous les jours à la chasse aux clients. Pourtant, explique l’auteur, si l’employé perd son emploi, il perd tout. Tandis que la perte d’un client, pour la prostituée, n’est qu’un dommage mineur, qui peut être rapidement surcompensé par la rencontre de nouveaux clients. L’exemple de la prostitution est volontiers provocateur, et le raisonnement vaut pour tous les commerçants qui mutliplient les petits clients, au lieu de dépendre de quelques gros (ou d’un seul, comme dans le cas d’un employé).

Qu’un État utilise une grande partie de ses revenus fiscaux pour payer les intérêts de sa dette, alors tout renchérissement du taux d’intérêt lui fera courir un péril grave et il devra emprunter de plus en plus pour avoir le même effet (ce qui est le schéma pyramidal de Ponzi). Tandis qu’un État qui n’est pas endetté reste maître de son destin financier, et pourra même mettre à profit une hausse éventuelle des taux d’intérêt. « Quand on n’a pas de dette, on se moque de sa réputation dans les cercles économiques » (page 70). La croissance du PIB ? Facile ! Il suffit d’endetter les générations futures. Dans un paragraphe qu’on croirait sorti de l’histoire économique de Piketty, Taleb constate : « la croissance était très modeste, moins de 1% par tête, tout au long de l’âge d’or de la Révolution industrielle, la période qui propulsa l’Europe au sommet du monde. Mais, si faible fût-elle, cette croissance était robuste (...) » (page 199). Alors que, de nos jours, la croissance se nourrit de l’esclavage des générations futures. Taleb, qui se définit comme fiscalement conservateur, se prononce pour une règle simple : zéro emprunt, équilibre budgétaire. Ce qui gagne en clarté, mais quid des situations de crise exceptionnelle, telles que la guerre ? Imagine-t-on Churchill refuser de combattre Hitler, au motif de la nécessité d’équilibrer son budget ? N’importe : Taleb pense la fiscalité à rebours de la catastrophe budgétaire actuelle.

Il est peu de domaines – aucun, écrirait probablement l’auteur – dans lesquels le fécond triptyque antifragile-robuste-fragile ne fasse merveille, et l’auteur en donne des dizaines d’exemples (+ un tableau). Pour autant, sa théorie, même née de la pratique (ce qui est crucial aux yeux de Taleb), n’est pas sans défauts.

Taleb est un statisticien qui vient de la finance. Allons donc au cœur de son argument en analysant son exemple de l’antifragilité dans le domaine de la finance. Il est plus antifragile, explique Taleb, de placer 10% de son capital dans une start-up, et le reste en numéraire, que tout son capital dans une soi-disant « valeur sûre » (blue chip). Le premier investissement est moins fragile, car l’on s’expose à de forts gains et de faibles pertes. Tandis que celui qui investit dans une soi-disant valeur sûre s’expose à de faibles gains, mais de forte pertes (comme l’employé). La stratégie antifragile que préconise Taleb dispense l’investisseur de s’informer sur les entreprises sur lesquelles il mise. De s’en procurer et analyser les comptes en prenant garde, par exemple, aux barrières à l’entrée dont bénéficient les entreprises considérées, leur ratio prix de l’action sur le volume de la trésorerie, etc. C’est de cette démarche cognitive que l’investisseur antifragile devrait pouvoir faire l’économie, selon l’auteur, qui chiffre l’avantage absolu d’un investissement structurellement antifragile (aléatoire quant aux entreprises choisies) sur un investissement structurellement fragile (tout aussi aléatoire) à 24% (pages 363, 545 pour la fonction mathématique), dans le même temps qu’il se défie, par ailleurs, de la mathématisation des sciences humaines.

Le raisonnement est-il probant ? Partons d’un capital de 100. Investissons 10 dans une start-up. Statistiquement, le plus probable est que nous perdions la mise : ce qui n’est pas grave, puisqu’il nous reste 90. Rééditons donc l’investissement. Dix investissements à 10% (du solde) plus tard, deux possibilités : soit il ne nous reste que 35.1 (abstraction faite des coûts de transaction, inflation, taxes, etc.), soit l’un de nos investissements risqués se sera avéré fructueux. Sachant que le taux de survie à cinq ans des start-ups est de l’ordre de 20%, les deux branches de l’alternative (fort gain, ou perte totale des montants investis) paraissent à peu près aussi probables l’une que l’autre. Or, même dans l’hypothèse du succès de l’une des start-ups dans laquelle nous avons investi, avec un rendement stratosphérique de 100 à 500%, nous n’aurons au mieux recouvré que notre capital initial. Si, par exemple, nous gagnons 500% sur notre cinquième investissement, le gain sera de 32.5 (pour un investissement de 6.5, c’est-à-dire 10% du solde qui restait après les quatre premiers investissements). Un montant qui, ajouté au capital subsistant, nous donne un grand total de 98.2, inférieur au capital initial. À quoi l’auteur répondrait probablement que la start-up ne fera pas 500%, mais 5000 ou 50000%.

Tandis que dans le cas du placement « sûr », même avec un rendement médiocre de 10% sur 5 ans, nous aurons gagné 10% (total 110). Certes, en cas d’effondrement du marché, le « bon père de famille » qui a tout misé sur un blue chip est plus susceptible de perdre la totalité de sa mise qu’avec le mixte talébien (numéraire + start-ups). Mais cela n’établit pas la supériorité intrinsèque de la stratégie talébienne, seulement l’intérêt d’un portefeuille diversifié, puisque même en cas d’effondrement (toujours relatif) du marché, tous les blue chips ne sombrent pas (pas plus que les monnaies), et qu’ils sont plus généralement susceptibles de faire face au gros temps que ne le sont les start-ups. La prétention qu’a Taleb, non seulement de représenter, mais de mathématiser des réalités humaine, paraît une illusion, qu’on mettra moins sur le compte de la fascination des mathématiques, que de la fascination qu’exerce manifestement sur l’auteur la capacité de son esprit à les appréhender.

Mais la vraie difficulté du raisonnement de Taleb réside dans la limite de l’antifragilité. De l’aveu répété de l’auteur, l’antifragile ne bénéficie du désordre que « jusqu’à un certain point » (page 329). Pour un penseur de la limite – le Cygne Noir, cet événement exceptionnel et radicalement imprévisible – on se serait attendu à ce que l’exploration de la limite concrète, réelle de (ou des) l’antifragilité(s), à tout le moins de son statut extra-mathématique, occupe son esprit. Il semble n’en avoir rien été (même si l’auteur note dans ses annexes qu’« à partir d’un certain point, ce qui est concave devient convexe, quand on atteint le préjudice maximal » : page 533, figure n°28). Pourtant, ne pourrait-on plaider qu’en atteignant sa limite, l’antifragilité bascule brutalement dans la fragilité ? Cette perspective du basculement, dont on n’aperçoit pas que l’antifragilité puisse y échapper dans aucun domaine, ne devrait-elle pas rétroagir sur la notion même que nous nous faisons de l’antifragilité ? L’antifragilité ne relève-t-elle pas, en somme, du nominalisme créatif d’un auteur capable d’établir des distinctions signifiantes là où nous ne voyons qu’un même chat gris, mais qui a le défaut de chercher à les absolutiser ? « Le monde est divisé entre ce qui aime et ce qui n’aime pas la volatilité. » (page 512).

Il y a du génie, dans Antifragile, dont on sent que l’auteur est descendu au fond de lui-même, à la faveur de longues promenades heideggériennes. Mais les défauts, même mineurs en regard de la fécondité de l’idée principale et de ses sœurs, ne sont pas négligeables. Outre la limite que nous venons d’évoquer, Taleb se laisse aller à conceptualiser des réalités qu’il ne connaît qu’imparfaitement. Ainsi développe-t-il longuement l’idée que les mammifères les plus antifragiles sont les plus petits (en raison d’une moindre exposition à l’environnement). Or, la longévité des mammifères est presqu’exactement corrélée à la taille : plus ils sont grands, plus ils vivent longtemps (on parle des individus, pas de l’espèce). Hegel semble à Taleb l’archétype du penseur antifragile, tandis qu’Aristote incarne la fragilité. En effet, explique Taleb, Aristote théorise la réalité sans égard pour la pratique, c’est donc un idéologue. Le fait qu’Aristote ait étudié la constitution concrète de cent-cinquante-huit cités antiques avant de théoriser ses Politiques semble avoir échappé à Taleb (pour ne rien dire du rapport amoureux de Hegel à l’idéologie pure). Taleb prise l’Antiquité, mais superficiellement, par exemple lorsqu’il écrit que les Athéniens qui siégeaient à l’Assemblée (ekklesia) étaient tirés au sort : faux, ce sont les magistrats qui étaient tirés au sort (Manin) ; ce qui n’est pas un détail, puisqu’il y va de la définition du radicalisme démocratique athénien. La supériorité du droit « judge-made » (faits par les juges) semble à Taleb le fruit de sa « diversité », pourtant sans rapport : la plupart des droits « législatifs » sont infiniment plus divers que le droit « judge-made » (droit romain, Common Law) : une année de production législative américaine, belge ou française ridiculise, par sa quantité, la totalité du droit romain classique. La carrière universitaire, voilà l’activité la moins recommendable selon Taleb, professeur à l’université de New York et à la Sorbonne (après celle de banquier, dixit Taleb le « quant », sous-genre du trader).

Quant à sa propre filiation intellectuelle, Taleb s’affirme plus nieztschéen qu’hayékien. À en croire Taleb, Hayek était un vieux barbon ennuyeux, un rationaliste naïf passé à côté du concept d’antifragilité (le philosophe d’Amioun en a autant pour Popper). On reste interdit devant tant d’ingratitude : ordre spontané, auto-organisation, conséquences imprévues des interférences avec ce que nous ne comprenons pas, savoir individuel dépassant ce qui peut être formulé, limites pratiques et cognitives de la vision du monde de l’ingénieur , naïveté de la conception planiste de la société, Polybe, Burke, Hume, Leoni, le savoir universitaire contre le savoir issu de l’expérience, le refus du conservatisme : c’est tout l’univers intellectuel de Taleb qui est viscéralement hayékien. « Le ‘fragilista’ est quelqu’un qui vous incite à vous engager dans des politiques et des actions, toutes artificielles, où les profits sont faibles et visibles, et les effets secondaires potentionnellement graves et invisibles. » (page 21). Certes, sur de nombreux points Taleb ajoute, précise (l’optionnalité), reprend, corrige l’œuvre de Hayek, qu’il complète dans son registre le plus faible (la finance), mais il serait malaisé de trouver ne serait-ce qu’une seule idée structurante d’Antifragile qui soit sans ascendance hayékienne. Pourquoi nier l’évidence ? Il y a bien un registre qui distingue radicalement Taleb de Hayek : l’humour, quasiment à chaque page, qui explique en partie le plaisir qu’on éprouve à lire le philosophe phénicien. Mais cela ne suffit pas à renier sa filiation autrichienne !

Antifragile est également une mine d’aphorismes, jamais gratuits, toujours reflétant la réflexion de fond de l’auteur, plus savoureux les uns que les autres (cfr. également sa page Facebook). N’en citons que quelques-uns, parmi une myriade : « Il est difficile de faire comprendre à des intellectuels la supériorité intellectuelle de la pratique. » (page 138) ; « Avec des arguments, quelqu’un qui écrit peut porter tort à plus de gens que n’importe quel criminel en série. » (page 465) ; « Ne demandez jamais à quelqu’un son avis, ses prévisions ou ses recommandations. Demandez-lui simplement ce qu’il a — ou n’a pas ­— dans son portefeuille d’actions. » (page 471) ; « Si j’ai un ensemble de deux cents variables aléatoires, sans aucun lien entre elles, il sera presque impossible de ne pas trouver dans cet ensemble une sorte de corrélation élevée, mettons de 30%, mais ce sera entièrement faux. » (page 507). Gageons que Taleb restera dans l’histoire des idées au moins autant pour ses aphorismes que pour les concepts qu’il aura forgés (Cygne Noir, antifragilité).

En conclusion, Antifragile est une lecture stimulante de la première à la dernière page, qu’on soit d’accord ou pas avec les idées de Taleb, et son style si particulier (dans sa capacité à capter l’attention du lecteur même agacé, comparons-le au Carl Schmitt par exemple du Nomos de la Terre). Si on la dépouille de ses prétentions absolutisantes et mathématisantes, l’antifragilité apparaît comme un apport conceptuel majeur, qui ajoute à notre compréhension du monde en l’affinant, bien qu’elle soit toujours relative à son contexte (et incommensurable d’un contexte à l’autre). Reste à voir si l’histoire des idées offrira à l’antifragilité davantage qu’une infrapaginale sous l’œuvre de « ce type très ennuyeux qui ignorait la fantaisie » : Hayek !

Comment ne pas être ému et attiré par l’auteur Nassim Nicholas Taleb, ce penseur de l’antifragilité qui fait preuve, à l’égard de ses critiques, qu’il injurie à longueur de pages (« 95% des calomnies en ligne me concernant sont produites par trois obsédés, toujours les mêmes », page 372 ; « quand on prend des risques, les insultes des demi-hommes (les minus, ceux qui ne risquent rien) ressemblent aux aboiements d’animaux qui ne sont pas humains ; on ne peut se sentir insulté par un chien », page 460), d’une si manifeste, d’une si cruelle, d’une si puérile, finalement d’une si amusante fragilité ?

Drieu Godefridi