Dès 2002, le président de la République adressait aux nations une mise en garde solennelle :

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »;

En 2007, ce fut l’appel de Paris, dans lequel le même président, après avoir complimenté le GIEC pour la qualité de son action, expliquait que de l’attention que nous prêterions à ses travaux dépendait l’avenir de l’humanité, en fait sa survie même, clarifiant ainsi le débat entre, d’une part, ceux et celles qui s’embarrassent de la survie de l’humanité et, d’autre part, ceux qui préfèrent la voir périr. A l’actuel Ministre de l’écologie revient d’avoir donné au mariage entre le gouvernement français et le GIEC des allures fusionnelles.

Le Ministre a mis au service du message des experts du climat son charisme, sa passion, sa capacité de conviction et la sympathie qu’il inspire aux Français. En sacrifiant parfois, il est vrai, la rigueur à l’impact, mais au vu de l’enjeu (la survie de l’humanité) seuls ceux qui regardent le doigt quand on leur montre la Lune s’étonneront niaisement de déclarations telles que :

« le développement sobre en carbone est un levier de croissance, c’est même le principal »  (Bali, 12 décembre 2007)

qui n’a certes aucune signification, mais permet néanmoins, gageons-le, d’emporter la conviction de quelques-uns parmi ceux qui se cramponnent à des théories économiques dépassées par l’émerveillement du Ministre face au GIEC :

« Je fais un rêve (...) que tous les pays industrialisés s’engagent dans les conditions définies par le GIEC » (Ibidem).

Un oreille distraite ne relèverait, sans doute, dans ces propos que l’expression d’un opportunisme politique de bon aloi, surfant sur les modes et les fragiles crêtes médiatiques. Il y a de cela, sans conteste, mais il y a plus que cela.

Discourant à l’Académie des sciences, le 19 février 2008, la secrétaire d’Etat à l’écologie proposait à l’élite de la science française un pacte; c’est que l’Etat, explique-t-elle, a besoin de la caution de la science pour emporter la conviction des citoyens :

« Car la science est seule à même d’apporter cette objectivité dans les diagnostics, qui peut en définitive achever de convaincre les parties-prenantes qu’elles n’ont plus d’autre alternative que de se ranger à des choix qui peuvent être douloureux, et qui peuvent même dans une certaine mesure remettre en question leurs modes de vie (...) »

Dans le même discours, la secrétaire d’Etat s’autorisait cette brève incursion sur le plan de la méthode pour

« encourager davantage les approches pluridisciplinaires. Car, au regard de la complexité du fonctionnement des écosystèmes, l'écologie de demain ne pourra se satisfaire de la compartimentation des disciplines. Le développement d’une chimie ‘verte’ a tout à gagner d’une plus étroite collaboration entre chimistes et spécialistes de la biodiversité. »

Chimie verte : les raccourcis scientistes de l’écologie nous sont devenus si familiers que l’expression de la secrétaire d’Etat ne semble avoir soulevé aucune commotion. Pourtant, il n’y a pas plus de chimie verte, de physique durable, de biologie responsable, que de physique chrétienne ou allemande ou de mathématiques marxistes-léninistes. Dans son impudence - rappelons que le secrétaire d’Etat sertit ce joyau devant l’Assemblée des sciences ! - cette volonté d’asservir la science à une conception d’ensemble du tout, nous rajeunit de trois quarts de siècle.

Il ne s’agit en aucune façon de rapprocher, sur le plan moral, l’écologie des velléités national-socialistes et marxiste-léninistes, de mettre la science au service d’un but social conscient. Seulement de constater que cette enrôlement de la science dans un projet politique, injurie la conception que notre civilisation se fait et de la science, et du politique.

Comment interpréter le supplément d’enthousiasme des pouvoirs publics français à l’égard du GIEC, et de l’idéologie scientiste dont il n’est que le symptôme le plus visible ?

En se revendiquant des rapports du GIEC, les politiques français se hissent au dessus des querelles partisanes, au niveau d’un noble projet fédérateur ; en cela, le gouvernement français ne se distingue d’aucun autre. Sans doute l’idéologie n’est-elle pas étrangère à l’engagement personnel d’un certain nombre de personnalités, d’autant mieux que le scientisme est une invention française (Comte, et surtout Ernest Renan). Peut-être la tradition étatiste française se réjouit-elle de cette opportunité d’instituer une tripotée de commissions, conseils et hautes autorités.

Toutefois le facteur dont on soutiendra le caractère déterminant est que l’internationalisme sciento-politique permet à la France de renouer avec sa tradition universaliste, et à ses dirigeants de se donner un rôle mondial.

L’analyse paraîtra excessive. Pourtant, lors de la deuxième réunion intergouvernementale organisée par le Programme des Nations-Unies pour l’environnement (PNUE), qui a eu lieu à Nairobi en octobre 2009, la France a apporté son soutien à l’initiative visant à créer une « plate-forme intergouvernementale science-politique sur la biodiversité et les services écosystémiques » (ipBes), avec d’autant plus d’empressement qu’elle en est l’auteur, comme le soulignent avec gratitude les partenaires de ce projet « initiated by the Government of France » et naturellement applaudi par des experts du GIEC :

« le plus gros reproche que l’on puisse lui faire (au GIEC), notait avec perspicacité l’expert giécquien H. Le Treut, est certainement d’être resté unique. Que la préoccupation climatique ait reçu une attention qui n’a pas été accordée dans la même mesure à des problèmes tels que le maintien de la biodiversité (4 mars 2010), voilà qui est à peine supportable.

Dans sa structure et son projet, l’IPBES est calquée sur le GIEC ; le Ministre de l’écologie qualifie d’ailleurs l’IPBES de « GIEC de la biodiversité » (8 juillet 2008). Notons qu’au plan formel, l’accouplement de la science et de la politique est désormais assumé, et que l’IPBES inclut dans son champ d’investigation scientifique le « human well-being », soit le concept de vie bonne, dont la présence ne surprendra que les béotiens pas encore suffisamment familiarisés avec l’approche globale, et très française, de la sciento-politique. Trait_html_691a601b.jpg

Chef d'entreprise, essayiste, fondateur de l'Institut Hayek , Drieu Godefridi est l'auteur récemment de Le droit public et « Arbitraire et droit dans l’Athènes antique » (Folia Electronica Classica) ; et de "Le GIEC est mort, vive la science !", à paraître (avril 2010).